Opération « Medvedchuk » : Capitulation de l’Ukraine.

Poutine est le parrain de la fille de l’oligarque ukrainien Viktor Medvedchuk. Son parti « Pour la vie » est la 5e colonne russe en Ukraine. Medvedchuk a une activité politique étrangère plus intense que le président ukrainien. Yuri Shulipa, avocat, directeur de l’Institut de politique nationale en Ukraine, met en lumière l’opération « Medvedchuk » du Kremlin.

Victor Medvedchuk et Poutine © kanal 24 Victor Medvedchuk et Poutine © kanal 24
Afin de faire pression sur l’administration du président ukrainien Zelensky, le Kremlin s’est lancé dans la mise en œuvre de l’opération de politique étrangère « Medvedchuk ». L’Ukraine devrait se préparer à y faire face.

Imperceptiblement, nous sommes entrés dans une période tumultueuse en événements capables d’affecter la prochaine décennie. Les épisodes devraient se multiplier à l’approche d’une victoire de Poutine qui pourrait être fatale Kkraine.

 Suite à la baisse des prix du pétrole et au prochain coup d’État en Russie qui consiste à remettre à zéro le décompte des mandats présidentiels effectués par Vladimir Poutine pour l’autoriser à se représenter encore deux fois, d’autres événements ont attiré notre attention :

  • La réception au Kremlin et à la Douma d’État russe des représentants de la plate-forme d’opposition ukrainienne (prokremlin) « Pour la vie ».
  • La présentation à Kiev de la plate-forme dite de « trêve » qui propose de mener des négociations directes avec des représentants des régions du Donbass sous occupation russe.
  • L’approbation par le Sénat russe d’une loi qui simplifie l’acquisition d’office de la nationalité russe par les Ukrainiens et les Biélorusses comme « locuteurs natifs de la langue russe ».
  • La création d’un comité consultatif basé sur le groupe de contact tripartite, dans lequel siégeront à parts égales des représentants du gouvernement ukrainien et ceux des zones occupées par la Russie. 

Tous ces événements coïncident avec les priorités de Poutine. Nous les diviserons en deux catégories : 1 — priorité actuelle et urgente), 2 — à court et moyen terme. 

La destruction de l’Ukraine en tant que réalité géopolitique et sujet de droit international devance toutes les autres priorités pour Poutine en politique étrangère, qu’il s’agisse de l’annexion de la République du Bélarus, de l’opération militaire dans les pays baltes ou du conflit pétrolier avec les États-Unis et l’Arabie saoudite.

Une victoire sur l’Ukraine est impérieuse pour Poutine.

 Cette victoire est envisagée, non pas par une action militaire directe, mais par coercition et par le recours limité à la force militaire dans les régions occupées des régions de Donetsk et de Lougansk. La tactique consiste à forcer la direction ukrainienne, à la fois le président et les députés, à mettre en œuvre les accords politiques énoncés dans les accords de Minsk et conclus lors de la réunion au format normand le 9 décembre 2019.

Poutine a besoin d’amendements à la Constitution ukrainienne, de la libération des collaborateurs et d’assassins, d’un statut spécial des régions occupées du Donbass, de la nomination d’une date électorale dans ces territoires, contrairement aux prescriptions du droit international et du droit interne ukrainien.

 Du point de vue de Poutine, toutes ces actions conduiront au lancement de processus irréversibles qui saperont la sécurité nationale et la stabilité politique de l’Ukraine, et à l’avenir, à la transformation de son territoire en neuvième district fédéral sud-ouest de la Russie. (La République du Bélarus deviendra le huitième. Ce n’est qu’une question de temps). 

Selon les plans du président russe, cette victoire tactique sur l’Ukraine devrait être réalisée par les mains des dirigeants ukrainiens en utilisant diverses méthodes non linéaires destinées à les forcer à accomplir ces actions. La mise en œuvre des accords de Minsk et d’autres dérivés mentionnés ci-dessus s’inscrivent organiquement dans la doctrine de la guerre hybride russe contre l’Ukraine.

 Le Kremlin poursuit actuellement la phase latente de démantèlement de l’Ukraine.

En ces jours fatidiques pour l’Ukraine, les activités d’agents ennemis secrets se sont fortement attisées : les agents ennemis russes en particulier, utilisés comme catalyseurs pour accélérer la destruction de l’État ukrainien.

Examen détaillé des événements

 Le voyage des représentants du parti ukrainien prorusse « Pour la vie » au Kremlin et à la Douma d’État est dû à l’absence de politique étrangère ukrainienne fondée sur le droit international et la protection des intérêts nationaux, ainsi que par une politique intérieure trouble. De toute évidence, des obligations internes imposées par les services de sécurité ukrainiens et d’autres organismes d’application de la loi ne fonctionnent pas.

En politique, comme dans la nature, il n’y a pas de vide. Si un État n’a pas sa propre politique étrangère, il devient immédiatement l’objet de la politique des autres États. Cette formule est applicable à l’Ukraine.

 Le député Viktor Medvedchuk (ami de poutine) accomplit les tâches de Poutine en Ukraine. Grâce aux chaînes de télévision qu’il contrôle, il assure la position dominante de l’agresseur et de l’occupant dans les médias ukrainiens. Il influe indirectement sur les processus sociaux et politiques internes ukrainiens. Il a à présent la tâche de devenir un politicien de niveau international (avec l’appui de Poutine).

 Le Kremlin comprend que le président de l’Ukraine Vladimir Zelensky hésite.

 Par conséquent, afin d’exercer une pression de politique étrangère supplémentaire sur le président ukrainien et son bureau, le Kremlin a engagé l’opération spéciale de politique étrangère sous le nom de code « Medvedchuk ». Victor Medvedchuk est le chef du parti des collaborateurs pro-Kremlin « Pour la vie ». Il est de facto le plénipotentiaire du président russe en Ukraine. 

En Ukraine, Viktor Medvedchuk agit ouvertement comme un agent d’influence russe sur les processus sociaux et politiques. Il agit dans l’intérêt criminel de la Fédération de Russie. Récemment, l’activité étrangère de Viktor Medvedchuk, en termes de réunions à l’étranger avec des politiciens étrangers, est devenue plus importante que celle du président de l’Ukraine.

 Poutine transmet à Medvedchuk ses contacts avec les politiciens européens. Les allées-venues de Viktor Medvedchuk au Kremlin et à la Douma d’État, ses réunions avec des parlementaires russes et européens, ont été effectuées principalement à des fins d’information et de renseignement.

 Poutine s’efforce que Medvedchuk apparaisse aux yeux des politiciens occidentaux comme le politicien ukrainien le plus efficace qui souhaite une « paix dans le Donbass » et, surtout, qui sait comment le faire. Mais en réalité, il s’agit d’accuser la victime, l’Ukraine, d’un complexe de fautes envers l’agresseur et l’occupant russe. Les rencontres de Medvedchuk avec des politiciens européens sont destinées à les recruter contre l’Ukraine pour soutenir les intérêts de Poutine et de son organisation.

Le président russe, dans le cadre de la formation « normande », avec la participation de Medvedchuk, mène une opération spéciale de politique étrangère pour atteindre quatre objectifs clairement exprimés :

  1. Implication de politiciens occidentaux pour exercer une pression supplémentaire sur le président ukrainien et son bureau afin d’assurer à ce stade de la guerre hybride la mise en œuvre des accords de reddition évoqués ci-dessus.
  2. Diminution du volume d’activité de politique étrangère de Zelensky s’il refuse les conditions de capitulation.
  3. Démontrer aux politiciens occidentaux que Medvedchuk est le politicien ukrainien le plus efficace pour obtenir sa nomination éventuelle à des postes clés ukrainiens en exerçant des pressions sur les autorités ukrainiennes par le biais des partenaires occidentaux (il existe un précédent similaire pour la nomination de Medvedchuk au groupe de contact tripartite).
  4. Effondrement du système du droit et de législation internationaux de l’Ukraine.

Le but ultime de l’opération spéciale de politique étrangère, appelée « Medvedchuk », est de retirer le président de l’Ukraine du gouvernement par des moyens illégaux en utilisant des mesures coercitives non linéaires et de faire de Medvedchuk le Gauleiter de Poutine en Ukraine occupée.

 Et cette opération spéciale est susceptible d’être réalisée par des agents internes et externes si Vladimir Zelensky n’accepte pas le scénario de capitulation de l’Ukraine proposé par Poutine. Cela, sans élections, par l’action externe d’une administration du Kremlin.

 Par conséquent, l’activité excessive de politique étrangère de Medvedchuk, ses rencontres avec des députés russes illégitimes, élus dans une Crimée illégalement annexée il y a six ans et temporairement occupée, leurs visites en territoires occupés, est un défi sérieux au président Zelensky.

 Tous ces députés russes, sénateurs, juges de la Cour constitutionnelle, fonctionnaires russes, dont les décisions ont conduit à l’établissement de l’annexion de la Crimée, font l’objet de poursuites par les autorités ukrainiennes. Des poursuites pénales sont ouvertes contre eux. Ils sont tous des criminels internationaux et sont sous le coup de diverses mesures restrictives étrangères.

 Il convient de noter que, conformément à l’art. 1 et 3 de la loi de l’Ukraine « sur le statut de député du peuple de l’Ukraine » : « dans l’exercice de ses pouvoirs, un député est guidé par la Constitution et les lois de l’Ukraine et les normes morales généralement reconnues ». Et quelle morale peut avoir un député qui collabore avec l’ennemi et est complice d’agression en cours contre son pays ?

 Un député doit s’abstenir d’actes, de déclarations qui discréditent, les électeurs, la Rada suprême et l’État (article 8). Le député doit veiller au bien-être de l’Ukraine et au bien-être du peuple ukrainien, protéger les intérêts des électeurs et de l’État.

 Le député doit se conformer aux exigences de la Constitution, des lois de l’Ukraine, au serment du député du peuple de l’Ukraine (article 24). En outre, le député n’a pas de pouvoir distinct pour représenter la Rada suprême.

Un député qui ne défend pas les droits de l’homme et les intérêts nationaux du pays cesse d’être un représentant de ses électeurs et devient illégitime.

 Il s’agit d’une haute trahison caractérisée au profit du pays agresseur. « Haute trahison : acte commis intentionnellement par un citoyen de l’Ukraine au détriment de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’inviolabilité, de la défense, de l’État… : passer du côté de l’ennemi en état de guerre ou pendant un conflit armé livraison à un État étranger, à une organisation étrangère ou à ses représentants au profit d’activités subversives contre l’Ukraine (article 111 du Code pénal ukrainien).

 Par conséquent, la poursuite pénale des députés “Pour la vie” est avant tout un test de vérification d’efficacité des services de sécurité ukrainiens et des autorités ukrainiennes elles-mêmes. Cela permettra de répondre à la question : le pouvoir est-il efficace en Ukraine ? Le gouvernement ukrainien est-il capable de défendre ses intérêts et les intérêts du peuple ukrainien ?

 De puissants leviers d’influence informationnelle et psychologique sont utilisés par la propagande russe interne et externe par la voie de médias en direction de la population ukrainienne et des pays occidentaux et par le financement d’agents ennemis. L’Ukraine, victime de cette guerre, se voit imposer une camisole de force.

 L’approbation par le sénat russe de la loi sur la reconnaissance des Ukrainiens et des Biélorusses comme “locuteurs natifs de la langue russe” sans vérification, pour simplifier l’obtention de la nationalité russe, est une preuve supplémentaire que le Kremlin s’apprête à assimiler l’Ukraine dans l’espace russe, et à utiliser toutes les possibilités pour liquider l’Ukraine.

 Le danger du fonctionnement du conseil consultatif sur la base du groupe de contact tripartite destiné à “élaborer des propositions de projets de décisions politiques et politiques” rend dépendant le pouvoir ukrainien des représentants de régions occupées par la Russie.

 Cela signifie que Poutine et son entourage, à travers leurs marionnettes participant à ce conseil, peuvent pousser précisément les décisions qui leur sont les plus bénéfiques au détriment des intérêts nationaux de l’Ukraine. Par la suite, ces décisions peuvent être incorporées dans la législation ukrainienne. Ainsi, le futur comité consultatif de contact tripartite deviendra un élément de la gestion de l’Ukraine par le pays agresseur et occupant dans son intérêt.

 En outre, la Russie, pays agresseur et occupant, a qualité de garant-observateur, avec l’Allemagne, la France et l’OSCE. Cette position est utilisée dans la logique des actions hybrides indirectes pour échapper à ses responsabilités matérielle et pénale, en vertu du droit international et national, pour les dommages colossaux causés par son agression militaire, l’occupation, les massacres d’Ukrainiens qui se poursuivent dans les territoires qu’elle occupe. L’expression “conflit civil interne” prononcée par Poutine et ses partisans est dans ce contexte une hypocrisie.

Yuri Shulipa © Yuri Shulipa Yuri Shulipa © Yuri Shulipa
Par Yuri Shulipa, Avocat, directeur de l’Institut de politique nationale, Ukraine.

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