Diagnostic
Avant de réfléchir sur les moyens de réformer le système politique russe, il sera nécessaire de diagnostiquer son état actuel qu’il nous faudra abandonner, tôt ou tard. Sinon, il nous sera impossible de savoir comment nous devrons nous soigner : avec des médicaments ou par chirurgie.
Par examen du système russe, nous pouvons découvrir tous les signes présageant son déclin. Il ne peut pas faire face à ses défis internes et externes. Il n’est pas en mesure de nous garantir un processus de développement (nous avons renoncé à celui-ci depuis longtemps), mais aussi à maintenir un statu quo autant que possible. Sous des apparences politiques, des mouvements tectoniques se produisent. Ils sont difficiles à appréhender. Seules des protubérances apparaissent en surface, par exemple la marche actuelle de protestation sur Moscou des agriculteurs de la région du Kuban ou la grève de la faim des mineurs. On dit qu’il s’agit de mouvements sociaux en province, mais à Moscou, tout est calme. Le Kremlin a déclaré une mobilisation militaire patriotique et a projeté la Russie dans un paradigme de guerre. Cela est un moyen bien connu pour détourner l’attention des problèmes sociaux et économiques. Cela indique que le gouvernement est conscient que la situation est instable.
On peut en conclure que le système russe est épuisé. Dans le même temps, il serait naïf d’attendre (comme beaucoup de mes collègues), son effondrement soudain dans un proche avenir. Il a encore des ressources qui lui permettent de survivre. Il s’agit de mimiques, manipulations, manigances, mensonges sur internet, chantage, bref d’un usage des technologies politiciennes. Paradoxalement, l’autocratie russe tente de consolider un système datant du XVIe, grâce aux technologies du XXIe. Avec succès ! Le déclin de ce système a commencé immédiatement après la mort de Staline. Tous les secrétaires généraux soviétiques, les présidents et dirigeants politiques ont désespérément essayé de garder le contrôle de ce colosse d’argile croulant.
De façon surprenante et totalement fantasmagorique, l’année 1991 (date de dislocation de l’URSS) a été la démonstration de la non-viabilité de ce système. En pratique, ce fut la fin d’un monde et de son histoire. Nous n’avons pas encore apprécié à sa juste valeur cet événement. Le colosse s’est effondré en temps de paix, sans menace interne et externe réelle. Il s’est éboulé de lui-même. Cela n’est arrivé à aucune civilisation. Ce fut le signe de la fin de l’autocratie russe.
1991 : Résurrection de l’autocratie
Des travaux sérieux sont nécessaires, aussi bien en Russie qu’à l’étranger, pour démythifier ces 25 dernières années. À cette fin, rappelons-nous ces dates.
En 1991, il n’y a pas eu de révolution libérale. Il y a eu simplement rejet d’un pouvoir obsolète. Alors, le système précédent s’est tout simplement régénéré. Une fois au pouvoir, Eltsine a rétabli la chaîne verticale de commandement. Il ne connaissait pas d’autres façons d’exercer le pouvoir. Il a invité des technocrates libéraux pour créer une économie de marché. Ils l’ont fait, mais ce fut un marché de type nomenklaturo-oligarchique, qui a servi de base pour rénovation du pouvoir personnel. L’absence d’institutions étatiques et le principe de la primauté du pouvoir suprême ne pouvaient conduire à un autre résultat.
En 1991, Pyotr Aven, membre de l’équipe de Gaïdar, avait fait une analyse acerbe de cela. Il a traité son gouvernement de « simplificateur irresponsable ». Il a écrit : « La distribution en coulisse des joyaux de la propriété d’État est une parodie du libéralisme. Nous devons nous repentir. Nous devons dire à tout le monde que ce libéralisme n’est pas le libéralisme. Nous n’avons pas fait de réformes libérales, et nous ne sommes pas des libéraux... » Voilà des aveux sincères.
En 1993, le capitalisme nomenklaturo-oligarchique a été complété par un retour à l’autocratie à base constitutionnelle. En 1993, Eltsine dirigeait le pays et après le bombardement du Parlement, il a pu obtenir l’approbation de la Constitution. Ce fut la constitution du royaume du nouveau Tsar, de la nouvelle autocratie, car selon elle, le président russe a plus de pouvoir que n’en a jamais eu le secrétaire général communiste ou le tsar russe. On plaisante en disant que le fusil Kalachnikov a été inventé une deuxième fois. La liberté de la presse qui existait à cette époque ne devait pas porter atteinte à l’esprit du système qui a été reconstruit par Boris Eltsine.
En 1996, Eltsine malade et sénile a été réélu à la Présidence de la Fédération de Russie. Ce furent des élections truquées, justifiées par la lutte de l’équipe réformiste contre le communisme. Toutes les fraudes électorales actuelles en sont le prolongement.
En 1999, le pouvoir a été transféré à Vladimir Poutine, homme représentant les « forces de l’ordre ». L’équipe Eltsine voulait assurer la conservation du système. Le fait même de transférer le pouvoir à un représentant du KGB permet de deviner quelle trajectoire l’équipe d’Eltsine entendait donner à la Russie. Il a été impossible de modifier ce parcours. Toutes nos critiques adressées à Poutine, en tant qu’architecte de ce régime, sont inexactes, car Poutine n’est pas l’architecte de ce régime. Il a été uniquement le stabilisateur d’un système créé par Eltsine avec ses libéraux.
Poutine a travaillé dans le cadre de la logique d’une autocratie déterminée. Mais il a choisi, cela est remarquable, un nouveau modèle de type « triade » du régime. Il s’agit de l’association des services spéciaux, des possédants et des organes répressifs, concentrée dans une seule main. Il n’y a jamais eu un tel régime en Russie. Dans sa tradition, l’appareil répressif a toujours été contrôlé par une structure civile, et non par les services secrets. La nouvelle triade ne pouvait évoluer que dans une seule direction : vers une plus grande concentration du pouvoir, et du retour de l’impérialisme sans laquelle cette autocratie ne pourrait exister.
2011 : Les opportunistes ont vaincu les révolutionnaires.
L’hiver de 2011 a-t-il été un moment de vérité ? Non. Les citoyens russes étaient descendus dans la rue, non pas pour démanteler le système, mais pour l’améliorer en exigent dans leur majorité des élections justes et un système judiciaire indépendant, sans toutefois refuser le système de pouvoir personnel. Je me souviens d’avoir critiqué dans « Novaya Gazeta » le phénomène « sobchakovschine » du nom d’un des opportunistes apparu en 2011-2012. Il avait essayé de prendre la tête du Conseil de coordination de l’opposition et de ses meetings. Il exigeait la réforme des tribunaux, alors qu’il était nécessaire d’abandonner l’autocratie. Les opportunistes ont contribué à rendre inefficaces ces rassemblements. Ils ont vaincu les révolutionnaires. Néanmoins, une chose positive est apparue spontanément : un slogan exigeant la réforme de la Constitution.
Francis Fukuyama (politologue et écrivain japonais) a mis en avant l’un des critères témoignant le déclin du système politique russe. Il s’agit du néopatrimonialisme : l’ancienne élite s’efforce de transmettre ses ressources répressives à ses enfants. Il s’agit de la transition de la phase décadente à l’agonie du système.
Dans l’histoire des civilisations mondiales, il n’y a eu aucun cas où l’élite dirigeante d’un pays décadent, contrôlant toutes ses ressources, se fasse soudainement hara-kiri et donne libre cours à son auto-destruction. Par conséquent, en Russie, le changement du régime de Poutine, s’il se produit, se fera au nom de la survie du système, soit par des permutations de personnes, suite à des tractations ou par l’arrivée au pouvoir d’un faux leader. Une partie importante de l’élite espère une personnalisation du pouvoir comme moyen de le mettre en œuvre.
Cependant, pour un vrai changement, il doit y avoir la composition d’au moins trois facteurs : la pression de la « rue », l’émergence d’une opposition forte et le fractionnement de l’élite avec séparation de son aile réformiste. Maintenant, posons une question : Y a-t-il une aile réformiste au sein du gouvernement et peut-elle se singulariser ? Où est l’opposition ? Il est difficile de répondre à cette question. Évidemment, tout dépend du facteur économique, qui devrait conduire à des manifestations de rue.
Tout dépend de l’état de la société. Selon les derniers sondages, les Russes sont dans un état de léthargie. Selon l’institut de sondage « Levada », seulement 11 % de Russes seraient prêts à manifester. Peut-être, seulement 7 % le feraient effectivement. Des foyers de protestations ponctuels sont plausibles, mais il est peu probable qu’ils ébranlent le système, même dans une situation de déclin.
Mais en même temps, on peut se confronter avec des gens comme Picard Pipes (historien américain spécialiste de la Russie et de l’URSS) qui affirme constamment avec l’élite russe que le Russe n’est pas prêt à sortir du système autocratique pour vivre dans une société démocratique. Il n’est pas prêt à abandonner ses habitudes de vie soumise à un État fort. Les sociologues ont un tout autre langage. Au début des années 2000, des études ont été effectuées. Leurs résultats sont encore fiables. Selon eux, seulement 7 % des répondants soutenaient l’autocratie russe. 37 % d’entre eux étaient favorables à un projet moderniste. Il y a trois mois, l’institut de sondage Levada indique que 47 % des Russes sont convaincus qu’ils ont le droit de défendre leurs droits, même si ceux-ci sont contraires aux intérêts de l’État. Ce résultat est étonnant alors qu’une propagande progouvernementale effrénée sévit à l’occasion de l’annexion de la Crimée. Dans le même temps, il y a environ 45 % d’indécis, mais ils sont prêts à accepter un projet moderniste, si celui-ci leur est proposé.
Nous, Russes, nous sommes en cela différents des Ukrainiens. Eux, ils sont prêts à mettre leur vie en danger pour la modernisation et une orientation pro-européenne de leur pays. Nous, les Russes, attendons passivement cette orientation. La liberté et les droits doivent nous être proposés. Dans le même temps, malgré les drogues anti-occidentales que l’on nous injecte, la semaine dernière, 60 % d’entre nous étaient pour une normalisation des relations avec l’Occident. Seulement, 6 % étions prêts à sacrifier nos biens pour conserver la Crimée russe. La psychologie du consommateur russe est absolument contre la Crimée russe. 54 % des Russes se prononcent pour la normalisation des relations avec l’Ukraine. Cela malgré le fait qu’en général, ils soutiennent les positions d’anti-Ukrainiennes du Kremlin. La distorsion est évidente. Mais, cela met en évidence que les gens essaient de réfléchir et expriment leur désaccord avec ce qui se passe. Ils n’ont tout simplement aucune conception alternative.
2016 : La crise de légitimité du pouvoir
Il existe deux modèles d’élections. Un modèle libéral démocratique qui impose certaines règles et l’incertitude des résultats. Un autre modèle suggère l’incertitude des règles et la garantie des résultats. La Russie est gérée selon le deuxième modèle. En ce sens, les élections de députés de 2016 sont des plus ennuyeuses depuis bien des années. Les autorités la considèrent comme un test permettant de déterminer la capacité de la société à se soumettre à de nouvelles exigences, ainsi que d’essayer d’utiliser ces élections comme un tremplin pour les présidentielles de 2018. Le Kremlin ne veut pas de protestation et cherche à minimiser le risque. Les débats télévisés sont stérilisés, mais il est évident que le pouvoir espère une faible participation.
Néanmoins, des élections, même minimisées, sont toujours un facteur de légitimation du pouvoir. Mais à présent, elles ont perdu cette fonction. Même les fonctionnaires vivant du budget, habituellement contraints de se soumettre aux autorités, ne soutiennent plus le pouvoir. Ces personnes ne considèrent plus les élections comme un moyen d’approbation du pouvoir. Pour elles, ce n’est plus qu’un rituel. Alors que les élections ont perdu leur fonction de légitimation, le pouvoir perd un des flotteurs le préservant. Le système a cessé de satisfaire la société et même une partie de ses élites.
En Russie, les élections de 2016 et 2018 achèvent la phase précédente et ouvrent une nouvelle période. L’essence de cette dernière n’est pas encore claire, mais une chose est claire : les anciens fonctionnaires partiront. Pour Poutine, ce sera la dernière fois qu’il siège constitutionnellement au Kremlin. Au-delà, il devra soit conserver le pouvoir à vie ou partir. L’élite partage l’insatisfaction du public. Elle est intéressée d’autre part par sa survie. Elle devra faire un choix. En 2018, Poutine deviendra un canard boiteux. L’année 2024 sera celle du départ inévitable. Une véritable épée de Damoclès !
Par conséquent, nous pouvons supposer que la perte de possibilité de survie du système et de sa légitimation, dans des conditions de crise du modèle pétrolier qui ne peut répondre à de nouveaux défis tels que la détérioration de la situation socio-économique, signifie que la Russie est entrée dans une nouvelle phase. Elle sera sans aucun doute turbulente. Malheureusement, ces turbulences auront aussi une incidence sur la stabilité des états limitrophes.
Shevtsova, Lilia.
Politologue russe, docteur en sciences historiques.
http://newsader.com/specialist/liliya-shevcova-o-konce-rossiyskogo-sam/