J’ai soustrait Maltsev des griffes du FSB

Poutine a accusé l’opposant Viacheslav Maltsev d’extrémisme afin de faire cesser les émissions de sa chaîne TV « Artpodgotovka ». Il a donné l’ordre de l’arrêter. Peine perdue ! Grâce à des complicités, le célèbre blogueur a pu rejoindre la France, où il a demandé l’asile politique.

Vyatcheslav Maltsev © insoumi.ru Vyatcheslav Maltsev © insoumi.ru
Viacheslav Maltsev possède la chaîne « Artpogotovka ». « Art » peut être l’abréviation d’artistique ou d’artillerie. « Podgotovka » signifie « préparation ». Chacun comprendra comme il voudra : « Préparation artistique » ou « Préparation d’artillerie ». Au début, le site publiait des caricatures de Poutine, justifiant ainsi sa vocation artistique. Puis Viacheslav Maltsev a présenté ses émissions politiques journalières. Le roulement du feu de ses critiques contre le régime a imposé une seule interprétation au calambour provocateur « Préparation d’artillerie ».

Depuis 2013, de 20 heures à 22 heures, Viacheslav Maltsev parle en direct sur cette chaîne. Il commente l’actualité dénommée « Mauvaises nouvelles » et répond aux questions des spectateurs. Le nombre de souscripteurs est de 135.000 personnes. Comptant les sites-miroir qui rediffusent les émissions, le nombre de visionnages journaliers est de plusieurs centaines de milliers. Jusqu’à 500.000.

Bien qu’il ne possède qu’un seul ordinateur, le taux d’écoute d’« Artpodgotovka » surpasse largement celui de studios TV professionnels superbement équipés, comme Radio Svoboda » par exemple. Aux mêmes heures de diffusion, « Artpodgotovka » à environ 10 fois plus de visionnages que ses confrères.

La personnalité de Viacheslav Maltsev, unique présentateur et commentateur, est la clé du succès de cette chaîne. Il suffit de rencontrer une seule fois Viacheslav pour s’en convaincre.

Viacheslav Maltsev est un Russe. Un vrai ! Une Russe de cette province profonde et si délaissée par le régime actuel. Dés 1994, il a siégé à plusieurs reprises en tant que député à la Douma régionale de Saratov. Il a été premier vice-président cette assemblée.

En 2016, Viacheslav Maltsev a été candidat à la députation de la Douma d’État de la Fédération de Russie. Il était en deuxième position sur la liste fédérale de candidatures du parti PARNAS (Parti de la liberté populaire). Auparavant, le leader de l’opposition, Boris Nemtsov, assassiné devant les murs du Kremlin, occupait cette même place. Le charisme de Viacheslav Maltsev l’a transformé en candidat vedette. Dans les meetings, après hommes politiques, acteurs notoires de la vie sociale, lorsque c’était au tour de Viacheslav Maltsev d’intervenir, j’ai été surpris de voir les spectateurs se lever et s’approcher de la tribune. En écoutant Viacheslav, j’ai compris les raisons de cette affection. Viacheslav Maltsev parle le langage du peuple. Il s’exprime le bon sens populaire. Chacun se reconnaît en lui.

Il ne porte pas de cravate et n’est pas allé étudier à l’université américaine de Yale, comme l’autre opposant russe Alexey Navalny. Contrairement à ce dernier, Maltsev ne propose pas de compromis avec Poutine. Il ne limite pas ses attaques à la personne du Premier ministre, Dmitry Medvedev comme Navalny, mais il adresse ses accusations directes aussi à Vladimir Poutine. Cela se paye cher en Russie autocratique. Les arrestations, les perquisitions et les emprisonnements subis par Viacheslav Maltsev et ses collaborateurs n’ont pas modifié d’un iota la nature de ses émissions. « Préparation d’artillerie » prépare la révolution qu’il a fixée pour le 5 novembre 2017. On n’attend pas, mais on se prépare à l’assaut qui emportera le Kremlin. Chaque jour, lors du générique de l’émission, Viacheslav annonce le nombre de jours qui nous séparent de cette date fatidique : la nouvelle « Époque historique ».

Le 3 juillet 2017, le FSB a accusé Maltsev d’extrémisme. Selon l’article 280 du Code pénal, il est passible de 4 ans de prison. Les mots prononcés par Maltsev,  lors du meeting du 6 mai 2017 sur l’avenue Sakharov à Moscou, ont servi de prétextes. Maltsev avait alors dit qu’il était nécessaire de changer le régime en Russie. Le 15 août 2017, le FSB l’a inculpé par contumace. Sans aucune décision de justice, Rosfinmonitoring a porté Viatcheslav Maltsev avec le numéro 4.300 sur la « liste des organisations et individus à l’égard desquels il existe des preuves de leur implication dans des activités extrémistes ou le terrorisme ». Comme ceux de biens d’autres opposants, tous ses comptes bancaires ont été bloqués. Toute activité financière en Russie lui est interdite.

Viacheslav Maltsev a été prévenu par des sympathisants fonctionnaires du FSB et policiers qu’il sera arrêté incessamment. En Russie, les rumeurs d’arrestations se confirment toujours. Il faut les prendre au sérieux, et déguerpir au plus vite. Ceux qui ont un visa Schengen entre les mains peuvent se réfugier en Europe. Pour les autres, c’est plus compliqué, car ils ne peuvent plus revenir dans leur pays obtenir un visa.

Maltsev a dû quitter la Russie en urgence uniquement avec son passeport entre les mains. Celui-ci ne donne accès qu’aux pays qui n’exigent pas de visa pour les citoyens russes. Hélas, les agents du FSB peuvent pénétrer aussi librement que Maltsev dans ces pays pour l’y pourchasser. Maltsev a fui par la Biélorussie. On peut éviter les contrôles, car les postes-frontière avec ce pays sont très clairsemés. Viacheslav Maltsev a poursuivi sa route en avion jusqu’en Moldavie, puis a rejoint la Géorgie. Avec l’espoir de trouver un lieu d’exil sûr, il est allé ensuite en Israël pour demander un visa à l’ambassade de France. Mais notre représentation est une forteresse si difficilement accessible qu’il a renoncé à ce projet. Désirant se rapprocher de l’Europe, il s’est envolé pour le Monténégro où l’ont rejoint deux de ses plus proches collaborateurs, Andreï Nemchinov et Vladimir Kuznetsov. Ces derniers ont été maintes fois arrêtés par la police en Russie. Le domicile de Vladimir Kuznetsov a été perquisitionné en tout sept fois par le FSB. Mais le Monténégro n’est pas le meilleur endroit pour un homme pourchassé par le FSB. Vous vous souvenez probablement qu’il y a quelques mois, les services spéciaux russes ont tenté d’organiser un coup d’État dans ce pays et en Serbie. Ils ont été arrêtés. Actuellement, on les juge.

Résidant au Monténégro, nos trois compagnons ont immédiatement remarqué qu’ils étaient épiés par des espions russes. Sur le tarmac de l’aéroport monténégrin à Podgorica, les avions des compagnies Uralair et Aeroflot stationnent, prêts à s’envoler avec Viacheslav Maltsev dans une valise vers cette Russie qu’il cherche tant à fuir. Pour semer leurs suiveurs, les trois fuyards ont déménagé plusieurs fois. En vain !

Mon ami Olivier Védrine demeure à Kiev. Il est en permanence en relation avec les opposants politiques russes réfugiés en Ukraine. Je communique régulièrement avec lui pour analyser l’évolution de la situation politique en Europe de l’Est. Olivier Védrine m’a appelé pour me prévenir que Olga Kurnosova cherchait désespérément à me contacter afin que j’aide nos amis bloqués au Monténégro. La Serbie, la Bosnie et le Monténégro sont infestés par le FSB. Poutine peut leur donner l’ordre d’enlever Viacheslav Maltsev à tout moment ou exiger de ces pays par Interpol son extradition vers la Russie. Nos amis doivent rejoindre sans tarder la France pour leur sécurité. Viacheslav Maltsev en est convaincu, car il estime que notre pays est celui des droits de l’homme.

Olivier Védrine et moi-même avons réfléchi pour résoudre cette opération de « Sauvetage ». Sur le site de l’ambassade de France au Monténégro, j’ai adressé une demande d’asile politique à la France. Monsieur le Premier secrétaire m’a répondu sans tarder. Il m’a proposé un rendez-vous pour le lundi 28 août à 11 heures. Je me suis envolé le 27 août pour le Monténégro. Le lendemain, notre ambassade nous a reçus. Après recueil des informations nécessaires, elle a dépêché au Quai d’Orsay une demande d’asile politique. Approuvée, cette demande devrait permettre de retirer la semaine suivante un visa, non pas au Monténégro, car nous n’avons pas de consulat dans ce pays, mais en Serbie, à Belgrade.

Monsieur le Premier secrétaire m’a informé de cela le jeudi par téléphone. Mon erreur a été de l’appeler sur une ligne non codée, écoutée par le FSB. Nos contacts nous ont informés que le lundi suivant, des agents du FSB sont arrivés à Belgrade pour « récupérer » ou éliminer Viacheslav Maltsev. Évidemment, il était hors de question que Viacheslav Maltsev puisse aller en Serbie recevoir un visa.

Nous avons donc suggéré une autre option : prendre un billet pour un pays sans visa, le Maroc, avec une correspondance à l’aéroport Charles de Gaulle. À Paris, nous quitterons l’avion, et rejoindrons la zone de transit. Je me présenterai volontairement à la police de l’air et des frontières et présenterai mes camarades qui demanderont l’asile politique.

Arrivé au contrôle des passeports, j’ai remis aux policiers un dossier et leur ai déclaré que ces personnes voulaient obtenir le statut de réfugié politique en France. Ils m’ont demandé d’attendre. Après un certain temps, un officier de la PAF est arrivé et a ordonné de m’arrêter. J’ai été accusé de faciliter la traversée illégale de la frontière par des étrangers. Il s’agit d’un délit passible de trois ans de prison. Après les fouilles réglementaires, j’ai été mis dans une cellule.

Les policiers m’ont conseillé de ne pas demander l’assistance d’un avocat. Il n’y en a pas de disponible, ils m’ont dit. Cette demande pourrait prolonger ma détention de 48 heures avant d’être entendu, m’ont-ils affirmé. Flairant une pression pour me faire renoncer à mes droits, j’ai requis un avocat. Celui-ci s’est présenté vingt minutes plus tard.

Un policier m’a dit que j’avais tenté de passer la frontière furtivement. J’ai déclaré que cette affirmation est un mensonge. Je me suis présenté de ma propre initiative au poste de contrôle et j’ai remis un dossier concernant ma requête au policier. J’ai protesté contre cette inexactitude. Un policier assermenté ne peut mentir, j’ai affirmé. En réponse, ces messieurs ont élevé le ton et m’ont menacé d’outrage à agent.

Un policier en civil accoutré comme un julot est venu me chercher. M’exhibant des menottes, il m’a menacé de me mettre « les pinces ». Dans quel monde suis-je arrivé ? J’avais toujours l’impression d’être en Russie.

J’ai été accusé d’aide au passage illégal de la frontière, alors que je n’ai franchi aucune frontière. La présentation d’étrangers à un policier en faction à un poste frontalier démontre bien que j’avais l’intention de respecter la loi. De quoi m’accuse-t-on ?

L’avocate m’a expliqué quels étaient mes droits. Elle m’a dit que si mes motivations ne sont pas lucratives, mais humanitaires, si mes compagnons de voyage sont mes amis, je n’ai commis aucun délit. J’ai rajouté : « Non seulement cela ne me rapporte pas de l’argent, mais m’en coûte. J’agis par conviction politique, car comme mes compagnons je combats le régime fasciste de Poutine. Viacheslav Maltsev et ses associés sont des vieilles connaissances, des militants politiques. Je partage pleinement et soutiens leurs objectifs. Ils sont contraints de quitter leur pays parce qu’ils y sont en danger. Ma conscience m’ordonne de les sauver ».

J’ai été élevé dans les Pyrénées, à la frontière espagnole. Mes parents, et voisins ont toujours aidé les réfugiés, les républicains espagnols qui ont fui le régime franquiste pour se réfugier en France. Ils ont fait passer les montagnes aux juifs fuyant la Shoah, aux réfractaires du STO, aux pilotes alliés abattus en territoires occupés. Je suis héritier de ces gens-là. Je représente cette civilisation. Si quelqu’un m’accuse d’agir ainsi, cette personne appartient à une autre civilisation qui s’affronte avec la mienne par l’intermédiaire de nos personnes.

Le contrôle de ma boîte e-mail a révélé les courriers échangés avec notre ambassade du Monténégro. Une demande d’asile a bien été enregistrée pour ces trois personnes. Telles étaient mes intentions.

L’avocate m’a dit que je serai relaxé. La policière qui m’a interrogé très aimablement aussi. Cette décision devait être confirmée par le procureur. Il était 18 heures. Monsieur le procureur avait fini de travailler. On m’a donc reconduit en cellule, en me disant que je serai libéré à 9 heures le lendemain, dès l’ouverture du bureau du procureur.

J’ai dormi sur une planche de 50 centimètres de largeur recouverte d’une natte très ferme de 4 à 5 centimètres d’épaisseur. Il n’y avait pas d’oreiller. La couverture était une feuille d’aluminium qui grésillait au moindre mouvement. Il y avait des projections sanguines sur les murs de la geôle ainsi que sur le plafond situé à quatre mètres de hauteur. Étonné par ces éclaboussures, j’ai demandé au policier si on n’avait pas égorgé des poulets ici. Le fonctionnaire s’est vexé. Comprenant mon erreur, j’ai immédiatement rectifié : « A-t-on égorgé ici de la volaille ? » Il s’est calmé. Le plat du soir était infect. Des nouilles au fromage dans un récipient plastique. Pour seul ustensile, une cuillère en plastique aussi. La cellule est restée éclairée toute la nuit. Une ventilation a ronronné sans cesse. Les policiers chargés de la garde à vue se tenaient curieusement hors de vue. Ils n’apparaissaient qu’épisodiquement et ne répondaient pas à mes appels, lorsque ma prostate me réveillait pour aller aux toilettes. Un mal à la tête m’a envahi. Au cours de la nuit, j’ai demandé cinq fois d’être examiné par un médecin. En vain !

Mon compagnon de cellule était un jeune congolais. La banquette étant trop courte pour nous deux. Nos jambes se croisaient. J’ai fait remarquer au policier que la place pour le couchage était insuffisante pour deux personnes. Il m’a répondu que je n’avais qu’à me coucher par terre sur ma natte. Je lui ai dit : « Les chiens couchent par terre. Pas les hommes. Vous ne respectez pas la dignité humaine ».

J’ai agrémenté ces moments en discutant longuement avec le jeune congolais. Il était de Pointe-Noire. En 1980, j’y travaillais. Nous nous sommes trouvé une connaissance commune, un certain « Bonne aventure » que j’avais comme mécanicien sur une plate-forme de forage.

Le petit déjeuner était vraiment très petit : un cube d’eau sucrée et colorée accompagné de quatre biscuits grands comme le pouce et pas plus épais qu’une allumette.

Le lendemain, l’on est venu me chercher pour me dire ce que je savais déjà. J’étais relaxé. Fallait-il passer une nuit dans ces conditions pour entendre cela ? Très certainement. Pour me faire comprendre qu’en France on méprise les personnes détenues. Je la retiendrai la leçon !

Les policiers m’ont fait signer des papiers avant de me relâcher. Puis-je avoir un reçu ? Non, nous ne remettons rien, m’ont-ils dit. Je suis reparti les mains vides sans aucun justificatif pour ces heures de détention inutiles.

Libre, je me suis précipité au centre de rétention pour prendre des nouvelles de mes amis. Alors qu’il dormait, une araignée a mordu Viacheslav à la main qu’il avait enflée. On leur avait promis une libération le lendemain. Ils ont été relâchés le même jour que moi, en soirée.

Команда «Артподготовка» в Париже. © Pierre HAFFNER Команда «Артподготовка» в Париже. © Pierre HAFFNER
Réunis dans un hôtel parisien, nous avons rassuré tous nos amis qui veillaient sur le net, dont l’épouse de Viacheslav. Nous avons fêté cet événement en ouvrant une bouteille de champagne.

Le lendemain matin, je leur ai montré comment prendre le métro parisien, puis je les ai abandonnés avant de rejoindre ma province. Je les ai appelés vers 23 heures. Ils flânaient encore sur les champs Élysée, émerveillés par les lumières de la capitale.

Les agents de Poutine n’ont pas pu récupérer ou éliminer Viacheslav Maltsev et ses compagnons. « Artpodgotovka » continuera à émettre. Viatcheslav Maltsev poursuivra la lutte pour une Russie sans Poutine et démocratique.

Je pense qu’à Lubyanka, ce soir-là, on n’a pas ouvert le champagne. Les agents du FSB ne me pardonneront pas l’échec que nous leur avons infligé. Le 20 décembre 2016, ils m’avaient donné un avertissement sérieux en me projetant sur une voie de circulation au centre de Moscou. Au minimum, si je reviens en Russie, ils me colleront une accusation de complicité d’extrémisme pour leur avoir soustrait Viatcheslav Maltsev, ou je subirai une nouvelle violence qui entraînera mon handicap ou ma mort.

Je ne peux pas revenir en Russie après cette opération. La lutte continue ici.

PS : ont participé également à cette opération :

  • M C. descendante de parents français qui ont sauvé des Juifs pendant l’Holocauste. Ils sont décorés de « Juste parmi les nations »
  • Olivier Vedrine, professeur.

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