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Billet de blog 12 novembre 2017

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Russie. L’exode ou le Goulag !

Partir ! Abandonner tout sur le champ et partir. Où, comment ? On ne le sait pas. Mais il faut partir pour rester libre. Telle est le dilemme du patriote piégé dans son propre pays. La population russe serait-elle condamnée à fuir sans cesse la Russie, chassée par ces vagues de terreur successives ?

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Illustration 1
Place du Manège fermée le 5.11.17 © FaceBook

Le 26 octobre 2017, un tribunal de Krasnoyarsk a qualifié de terroriste le canal YouTube « Artpodgotovka » de Viacheslav Maltsev. Sur ce canal, Viacheslav Maltsev appelle journellement ses concitoyens à faire une révolution en Russie, à renverser le régime de Poutine pour instaurer l’ordre constitutionnel. En tant qu’instigateur d’une organisation terroriste, Viacheslav Maltsev est passible de la prison à vie. Ses partisans encourent 15 à 20 ans de prison selon l’article 205 du Code pénal russe.

Auparavant, le 10 octobre 2017, un tribunal de Moscou avait déjà arrêté Maltsev par contumace. Il avait été déclaré extrémiste et porté par les services fédéraux financiers « Rosfinmonitoring » sur la « liste des organisations et individus à l’égard desquelles il existe des preuves de leur implication dans des activités extrémistes ou de terrorisme. » Tous ses comptes bancaires ont été bloqués. Qualifiés d’extrémistes, Maltsev et ses partisans risquaient 5 ans de prison. À présent, affublés de l’épithète terroriste, ils encourent 20 ans. Progression remarquable !

Prévenu par des sympathisants, Viacheslav Maltsev a échappé à une arrestation. Il s’est réfugié en France où il a demandé l’asile politique. Le lieu où il séjourne est tenu secret, car il craint des représailles du FSB, même dans notre pays.

Le 5 novembre 2017, Médiapart, comme de nombreux autres médias, reprenait un communiqué de l’agence Reuters : « Des alertes à la bombe ont entraîné dimanche l’évacuation du théâtre Bolchoï, de l’hôtel Metropole et d’autres bâtiments qui se trouvent à proximité de la place Rouge...  Il s’agissait dans tous les cas de fausses alertes. Aucune n’a été revendiquée. Alexandre Bortnikov, chef du Service fédéral de sécurité (FSB), a assuré le mois dernier que les responsables étaient connus. Il s’agit selon lui de quatre Russes expatriés qui ont des complices en Russie ».

Ce communiqué de presse tait un événement majeur qui s’est produit au même moment et au même endroit. Le directeur du FSB, Alexandre Bortnikov, cité en fin de communiqué, ne pouvait l’ignorer. Viacheslav Maltsev a appelé la population à se rassembler le 5 novembre sur les places des villes de Russie pour voter à main levée par référendum la destitution de Poutine et de son gouvernement. Cette journée était en préparation depuis des années avec le slogan : « Nous n’attendons pas, mais nous nous préparons ». La révolution devait se produire le 5 novembre 2017. Ce jour-là, le quartier de la Place Rouge à Moscou était entièrement bouclé par les forces de police et les services de sécurité du Kremlin. La Place du Manège était interdite au public, fait rarissime un dimanche. Proclamer cette révoluгtion était une gageure qui ne s‘est pas réalisée. Le pouvoir n’a pas été renversé ce jour-là. Alexandre Bortnikov et ses services du FSB veillent.

Préalablement, l’accès internet à la chaîne Artpodgotovka avait été bloqué sur le territoire russe. Lorsque l’on désire y accéder, un message apparaît : « Cette chaîne n’est pas disponible dans votre pays ». À titre préventif, au cours des deux semaines précédentes, les autorités ont intensifié les perquisitions et les arrestations dans toutes les villes du pays. Des partisans provinciaux de Viacheslav Maltsev, parfois de Sibérie lointaine, ont pris le train pour rejoindre Moscou avec l’intention de prendre part dans la capitale à cette journée historique du 5 novembre. Ils n’ont pas eu cette joie, car ils ont été invités par des agents du FSB à descendre du train en chemin pour rejoindre une cellule.

À Moscou, sur la Place du Manège, nous n’avons pas assisté au rassemblement promis, car toute personne immobile était appréhendée immédiatement pour vérification d’identité. Il fallait marcher. Surtout ne pas stationner et ne pas porter de sac à dos. Sinon, c’était l’arrestation immédiate. La police a arrêté ainsi des centaines de personnes dans toute la Russie. Parmi elles, selon Alexandre Bortnikov, les corbeaux des fausses alertes à la bombe menaçant les bâtiments voisinant la Place Rouge. Le pouvoir mène des instructions judiciaires à l’encontre d’une cinquantaine de personnes toujours emprisonnées. Les avocats et les organisations humanitaires ne peuvent les rencontrer.

Toute personne encore libre ayant le moindre pressentiment d’être arrêtée doit quitter immédiatement la Russie. Sans hésitation et sans bruit. Il doit filer à l’anglaise.

Yuri Korny et Andrei Keptya ont été arrêtées le 27 octobre. Ils sont accusés d’avoir eu l’intention de mettre le feu à quelques bottes de foin stockées sur le pavé de la Place du Manège à Moscou après le Festival d’Automne. Selon le FSB, le commanditaire de cette opération est toujours Viacheslav Maltsev qui se cache quelque part en France depuis le 8 septembre 2017. Qualifiés de terroristes par ces accusations outrancières, Yuri Korny et Andrei Keptya risquent 20 ans de prison.

Nadezhda Petrova, et Andrei Tolkachev sont également emprisonnés en Russie. Ils sont accusés d’avoir voulu incendier les bâtiments voisins de la Place Rouge, ceux que Alexandre Bortnikov avait ordonné d’évacuer le 5 novembre 2017, prétextant une alerte à la bombe, inventée par lui même. Andrei Tolkachev est accusé d’avoir eu l’intention d’approvisionner en essence Nadezhda Petrova. Cette dernière devait incendier toute seule des bâtiments, et non des moindres : le Bochoï théâtre, les galeries marchandes dont le GUM, de la Place du Manège, l’Hotel métropole, etc. Nadezhda Petrova, et Andrei Tolkachev sont passibles de 20 ans de prison. Dans 99,50 % des cas, les tribunaux russes confirment les accusations. Autant dire qu’ils seront condamnés.

Cette répression est surtout destinée à terroriser la population. Les descentes de police sont publiées à cet effet dans les médias. La chaîne fédérale RTVEN  a publié une vidéo montrant l’arrestation de Serguey Ryjov, sympathisant « ArtPodgotovka » (interdit en Russie) à Engelsk. (Afin de ne pas être poursuivi, il faut à présent préciser obligatoirement « Interdit en Russie » après « Artpodgotovka.)  Le FSB a non seulement enfoncé la porte, mais aussi les fenêtres de l’appartement et il a fait exploser des grenades assourdissantes dans l’appartement du Serguey Ryjov. Tout le monde affirme que ce dernier est un paisible citoyen inoffensif. Le montage de la vidéo effectué par le FSB ne montre pas la scène suivante qui a été coupée. Serguey Ryjov a été menotté et couché au sol. Un coussin a été posé sur sa tête, le temps de permettre aux agents du FSB d’introduire dans son appartement des explosifs et un révolver traumatisant. Ensuite, la vue lui a été rendue et la vidéo reprend. Elle vous montre ces objets qui auraient été découverts dans l’appartement par le FSB. Une bouteille palstique vide ne peut être destinée qu’à contenir une potion inflammable. Son propriétaire ne peut-être qu’un incendiaire.

Arrestation de Serguey Ryjov © RN TV

Les purges staliniennes de 1937 sont encore présentes dans les mémoires. Beaucoup craignent leur retour.

La dernière vague répressive, dénommée « Affaire bolotnoe », date de 2012. Le 6 mai 2012, les forces de répression avaient inopinément barré le parcours de l’opposition unie qui contestait la constitutionnalité de la réélection de Poutine pour un troisième mandat présidentiel. La Cour constitutionnelle avait arrêté le 5 novembre 1998 que deux mandats présidentiels consécutifs constituent une limite extrême autorisée par la constitution (Конституционный предел). Cela n’a pas empêché Poutine d’effectuer un troisième mandat, qui était en réalité un quatrième, puisqu’il avait rocqué avec son ami Medvedev lors du tour précédent. Il s’apprête à briguer un quatrième, qui sera en réalité un cinquième. La répression de 2012 avait envoyé nombre d’opposants politiques en prison. Les peines étaient en moyenne de quatre ou cinq ans. D’autres ont pu fuir à temps afin d’éviter la prison : Gary Kasparov, Olga Kurnosova, Eugènie Tchirikova, et bien d’autres.

Pour mater l’opposition qui relève la tête, une nouvelle vague répressive s’abat sur la Russie. Aujourd’hui, les peines encourues ne sont plus de cinq ans de prison, mais de vingt ans comme en Crimée et en Tchétchénie. Ces deux régions étaient les terrains d’expérimentation du FSB. Les méthodes qui y ont été rodées à l’encontre des Tatars de Crimée et des Tchétchènes s’appliquent à la population russe elle-même aujourd’hui.

L’année terrible 1937 resurgit dans les mémoires. Le KGB, en la personne de Vladimir Poutine, son ancien directeur, est revenu au pouvoir en Russie. La peur s’installe à nouveau en Russie. Pour survivre, il faut se soumettre ou fuir.

Illustration 3
Marc Galpérin © Gradus TV

Rendons ici hommage à Marc Galpérin. Accusé d’extrémisme, il est actuellement aux arrêts à domicile. Il risque cinq ans de prison. Il a décidé de rester en Russie. Il est prêt à aller en prison pour montrer l’exemple à tous. Marc Galpérin clame : « Nous ne devons pas avoir peur de Poutine. C’est lui qui doit être effrayé et fuir chassé par notre détermination. Nous n’avons peur de rien. Ni de la prison ni de la mort ! Nous vaincrons ! »

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