Esclavage en Russie.

L’esclavagisme existe depuis près de vingt ans à Golyanovo en banlieue de Moscou. La police est au courant, mais reste inactive.

Photo : Anna Artemiev / « Novaya Gazeta » © Novaya Gazeta Photo : Anna Artemiev / « Novaya Gazeta » © Novaya Gazeta

Zhanara Mirzahmetova est arrivée pour libérer son fils Nursultan de l’esclavage. Elle est restée plusieurs jours devant la boutique, où son fils était retenu jusqu’à ce que finalement des volontaires du mouvement « Alternatives » entreprennent avec des journalistes une tentative de libération.

Son plus jeune fils l’avait prévenue que son frère, Nursultan Mirzahmetov était en difficultés à Moscou. Nursultan l'avait appelé et lui avait dit : « On me bat. Je n’en peux plus. Que ma mère vienne me chercher. Si les propriétaires savent que je t’ai appelé, ils me tueront. » Zhanara partit immédiatement pour Moscou récupérer son fils détenu dans cette épicerie située rue Oural.

Zhanar a rencontré le propriétaire du magasin, Rashid, un homme d’environ quarante-cinq ans vêtu d’un T-shirt. Il lui a demandé quelles sont les raisons de sa venue et qui lui a communiqué l’adresse ? Il a dit que son fils Nursultan va très bien. Il travaille. Nursultan assistait à cette conversation, debout à côté de Rashid, mais passivement, comme si elle ne l’intéressait pas. Puis il rentra à l’intérieur du magasin.

Zhanara a appelé son fils. Elle tenta même de force de le prendre. Mais celui-ci refusa d’aller avec elle. Il était terrorisé selon les mots de sa mère. Elle était convaincue qu’il était retenu par la force. En outre, selon la femme, les propriétaires du magasin l’ont menacée. Auparavant, elle s’était adressée à deux reprises à la police, mais cette dernière n’avait pas enregistré sa déclaration sous prétexte que son fils est adulte.

Alors, l’organisation « Alternatives » est intervenue. Cette association s’occupe depuis plus de six ans de faire libérer des personnes tombées en esclavage. Un passant qui avait remarqué que Zhanara pleurait depuis plusieurs jours devant la boutique avait téléphoné à l’association.  

« Nous avons peu de temps. Il faut sauver son fils rapidement », dira Oleg Melnikov, dirigeant de « Alternatives ». « La police locale ne nous aime pas, car nous lui causons beaucoup de soucis »

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Cas de famille

« La police locale n’aime pas se mêler de ce genre d’affaires. La pratique nous a appris cela. Nursultan Mirzahmetov est exploité par des personnes que l’association “Alternatives” connaît bien. »

Les esclavagistes du quartier de Golyanovo sont connus depuis la fin des années 90. Alors, une de leurs victimes s’était enfuie. Cela avait fait beaucoup de bruit dans la presse, puis tout était redevenu calme.

 

En 2002, une jeune fille de 17 ans, couverte de blessures, s’était réfugiée au Centre pour mineurs. Ses employés avaient compté une douzaine de blessures sur sa tête et ses mains étaient remplies de cicatrices.

La fille avait déclaré que dans le sous-sol du magasin de cette rue Oural à Moscou vivent encore huit de ses pairs. Elles sont obligées de travailler gratuitement et sont régulièrement battues. Des poursuites judiciaires avaient été engagées. Le propriétaire du magasin Sholpan Istanbekov  a été accusé de torture de mineurs. Il a été condamné à cinq ans de prison. Alors, il n’existait pas encore d’article réprimant l’esclave dans le Code criminel russe et d’autres articles punissant sévèrement la séquestration. Il n’a été imputé au propriétaire que des coups et blessures volontaires.

En septembre 2003, Sholpan Istanbekov a été gracié par décret présidentiel. Cette affaire criminelle n’a été d’aucun profit. Il semble qu’aucun enseignement n’en ait été retiré. Le 30 octobre 2012, un groupe de militants de la société civile a libéré 11 personnes originaires du Kazakhstan, Ouzbékistan et Tadjikistan. Elles étaient détenues dans un magasin situé rue Novossibirsk à Moscou. Cette boutique appartenait aussi à Sholpan Istanbekov.

Toutes les personnes libérées ont subi un examen médical. Le Comité « Assistance civile » aux réfugiés et aux migrants leur a offert l’assistance d’avocats. « Les expertises médicales ont mis en évidence que toutes les victimes avaient des blessures identiques : doigts cassés, contusions sur la tête. Les filles : des traces de viol », affirme Stas Denisov, collaborateur du comité. Elles ont fait des déclarations aux enquêteurs en présence d’avocats. Tous les examens confirment leurs déclarations. Dans le magasin situé au No 11, rue Novossibirsk, il a été trouvé des serviettes recouvertes de taches brunes, semblables à du sang. Mais l’enquête s’est arrêtée. Il n’y a eu aucune expertise et même de vidéos des objets trouvés !

Le Comité « Assistance civile » s’efforce encore de faire ouvrir des instructions judiciaires à l’encontre des propriétaires des magasins du quartier de Golyanovo. En vain ! « Nous avons échoué huit fois. Les enquêteurs jouent la montre, attendant que les victimes quittent la Russie et qu’elles rentrent chez elles. À présent, ils ont perdu le contact avec les victimes. »

Qui sont ces esclaves modernes ? Les associations « Assistance civile et » et « Alternatives » savent parfaitement cela. En règle générale, les victimes sont des citoyens du Kazakhstan, Ouzbékistan et Tadjikistan. Habituellement, ils ne parlent pas couramment russe. La plupart sont dans une situation financière difficile. Certains sont orphelins. Ils souhaitent changer de vie. Les patrons font venir à leur frais les victimes potentielles. Ils leur confisquent les passeports et téléphones, afin qu’ils ne les perdent pas, disent-ils. Ainsi, elles ne peuvent plus se déplacer. Ce sont des esclaves sans chaînes, dit Stas Denisov. Tous les esclaves tentent de s’enfuir. Par exemple, l’une des victimes, Bakiya, s’est enfuie à plusieurs reprises. Une fois, elle a tourné pendant trois jours autour du magasin, parce que son fils était encore détenu. Elle a tenté de le récupérer, puis finalement elle est revenue.

« La femme du commerçant, chez lequel Nursultan est retenu, est la sœur de Sholpan, dit Oleg Melnikov. — Il s’agit d’une seule et même famille. Ils ont quatre magasins, dans les rues Oural, Novossibirsk, Oussouri, et encore un autre dans la rue des décembristes.

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Dettes

Dimanche 1er mai, à 12 heures, Oleg Melnikov avec quatre collègues et des journalistes, arrive à la boutique située au No 13 de la rue Oural, où est supposé être retenu Nursultan. Le magasin est situé au rez-de-chaussée d’un immeuble de grande hauteur. Une enseigne extérieure rouge indique “Alimentation”. À proximité, il y a un salon de coiffure et un fleuriste. À l’entrée du magasin, il se vend des bibelots, des recharges pour les téléphones mobiles, des jouets, des porte-clés. En face de l’entrée, à droite, il y a la caisse. Derrière, un comptoir, avec de l’alcool, du vin et de la bière bon marché. La boutique est en désordre, il y a de-ci de-là des boîtes avec des produits comme sur un marché. Deux ou trois acheteurs près de la caisse enregistreuse.

Les deux militants de l’association s’adressent à un employé peu agréable situé derrière le comptoir. Ce dernier a des ecchymoses et des cicatrices sur ses mains.

— Où peut-on voir Nursultan ?

— Je ne le connais pas.

— Ne mens pas. Vous savez où est mon fils, dit la mère anxieuse.

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Sans attendre d’y être invités, les activistes tentent d’entrer dans la salle du fond, mais les vendeurs leur font obstacle. Un volontaire d’“Alternatives”, dénommé “Nerveux” par ses amis pour son humeur orageuse, repousse l’un des vendeurs de la main et force le passage.

Dans l’arrière-salle sombre et étroite, il y a un matelas sur le sol. Mais Nursultan n’est pas ici, quoique Zhanara a vu son fils ce matin même près de la boutique.

Une demi-heure après l’apparition des militants, le propriétaire du magasin Rachid est arrivé sur place, se couvrant le visage de sa veste bleu foncé pour ne pas être photographié. D’un pas rapide, il est entré dans l’arrière-salle. Un peu plus tard, Oleg Melnikov, accompagné d’un policier, entre.

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Selon Oleg, alors qu’il parlait avec le propriétaire du magasin, l’agent de police aurait téléphoné à Sergei Chesalov, chef adjoint du commissariat du quartier de Golyanovo, et aurait demandé de lui parler directement. Chesalov a dit qu’il était au courant de cette situation. Inutile de faire tant de bruit alors qu’il est possible de résoudre le problème autrement. C’est-à-dire, contacter le propriétaire du magasin par l’intermédiaire de Chesalov et rendre Nursultan à sa mère sans attirer l’attention des médias, a déclaré le militant. Selon Melnikov, le chef adjoint de la police a suggéré d’attendre sept heures. À ce moment-là, les propriétaires rendront Nursultan.

Pendant ce temps, le gendre de Rashid, Sayathan, s’est approché des militants. C’est un jeune homme de petite taille, vêtu d’un T-shirt noir avec Che Guevara. Il a essayé de les convaincre qu’ils ne forcent personne à rester au magasin. “Au Kazakhstan, Nursultan s’est endetté auprès de gangsters. Nous l’avons renfloué. Nous avons payé ses dettes, acheté un billet pour Moscou. Il doit travailler pour nous rembourser. Nous ne le forçons pas. Nursultan est un homme libre. Il peut aller où il veut.”

Derrière le comptoir, le propriétaire Rachid Musabekov.

Photo : Anna Artemiev © Novaya Gazeta Photo : Anna Artemiev © Novaya Gazeta

À dix-neuf heures, le propriétaire du magasin dit que le gars n’est pas là. “Mais s’il revient, on le rendra à sa mère. Il a promis de revenir. Le chef adjoint du département de police a des questions à lui poser.”  Les militants et la mère de Nursultan mère sont allés voir le chef adjoint du département de police Chesalova, mais celui-ci n’était pas sur place. Ils ont fait une déposition. La police a envoyé au magasin un enquêteur accompagné d’un policier.

Arrivés, ils ont inspecté les locaux. Alors que la police établissait un procès-verbal des lieux, Rashid a déclaré qu’il y a trois jours, Nursultan a volé une somme d’argent au magasin. Maintenant, il se cache.

On ignore où est Nursultan.

Nursultan Mirzahmetov a disparu. © Novaya Gazeta Nursultan Mirzahmetov a disparu. © Novaya Gazeta

Gulnara, 27 ans

J’étais à Moscou en 2007. Après la mort de mon père, ma sœur et moi vivions dans un appartement communautaire à Chymkent, au Kazakhstan. Là, j’ai fait la connaissance de Laura. Nous sommes devenus amis. Un jour, elle a suggéré à ma sœur Nargiza de travailler à Moscou, chez son oncle. L’oncle de Laura, Rashid avec son épouse Zhanara sont venu chez nous à Chymkent. Ils ont dit à ma sœur qu’ils ont beaucoup de commerces à Moscou. Ils ont besoin de vendeurs et caissiers. Ils ont proposé de travailler un an et ensuite nous devrons décider : continuer ou rentrer à la maison. En été, ma sœur est partie pour Moscou. Un mois plus tard, j’y suis allé moi même. Rashid et Zhanara m’ont payé le voyage en train. Je n’avais pas encore 18 ans.

Gulnara avec sa fille libre en 2016 © Novaya Gazeta Gulnara avec sa fille libre en 2016 © Novaya Gazeta

La fille aînée de Rashid nommé Gaziza m’a rencontrée à Moscou. Elle m’a conduite au magasin situé rue Oural. Quand je suis arrivé, on m’a dit immédiatement que je serai bonne à tout faire tant qu’un poste de vendeur ne sera pas disponible. On m’a dit qu’au magasin il y a un coffre-fort, où l’on peut déposer son passeport, Moscou étant incertain, selon eux. Ce sera plus sûr ainsi. La femme de Rashid supervisait le magasin. L’Ouzbèke Madina, qui était aussi esclave, l’aidait.

J’ai commencé à avoir des problèmes exactement une semaine après mon arrivée. Une fois, au travail, je discutais avec ma sœur qui riait à haute voix. Madina est venue. Elle m’a attrapé par les cheveux et m’a menée au bureau du directeur où elle m’a battu sur ordres de Zhanara. Ensuite, les passages à tabac sont devenus réguliers. 12 à 13 personnes y participaient, soit tous les employés du magasin. Si quelqu’un refusait d’y participer, il était battu lui aussi. Il n’y a pas que moi qui étais battue. J’étais frappée avec un bâton. J’ai une cicatrice ici. On me disait que si j’appelle une ambulance, on me mutilerait une main. Après les passages à tabac réguliers, j’avais les jambes gonflées. Je ne pouvais plus marcher.

Les clients remarquaient les bleus. On nous battait pour un rien. Un travailleur a dit qu’un jour, ils ont même tué un Kirghiz.

La patronne Zhanara a laissé entendre qu’elle s’était blessée un jour avec un couteau. Cela peut arriver à n’importe qui, sous-entendait-elle.

Au début, ils avaient promis de payer chaque mois, mais il s’est avéré que l’on travaillerait gratuitement. L’argent sera donné lorsque l’on sera congédié. La majorité des travailleurs sont des migrants, souvent orphelins, âgés comme nous de 16 à 18 ans. Personne ne s’inquiétera d’eux s’ils disparaissent.

Il n’y avait pas de repas. On était nourris avec des produits aigres ou pourris. Je dormais sur le plancher dans l’entrepôt du magasin avec quatre autres hommes et femmes dans une pièce de quatre mètres par quatre. On ne pouvait pas dormir plus de deux à quatre heures. Les patrons nous réveillaient à 6 heures. Toutes les pièces étaient équipées de caméras avec lesquelles Zhanara et Rashid nous observaient constamment. Lors d’une inspection, ils ont retiré le disque d’enregistrement et les travailleurs se sont cachés contre le mur dans le dépôt derrière congélateur. Là, il y a de la place pour 4 à 5 personnes.

Il y avait des contrôles pour vérifier le stock de vodka bon marché. Un ancien flic livrait aux propriétaires de la vodka de contrefaçon. Rashid et sa femme camouflent la vodka dans leur datcha.

Le seul moyen de sortir du magasin est par le rayon de légumes gardé par la caissière Gulya. Elle ne laissait personne sortir sans autorisation expresse de Zhanara. Nous allions sous le contrôle des propriétaires à la boulangerie charger le pain dans leur voiture.

Ma sœur Nargiza a tenté deux fois de s’échapper. La première fois, elle réussit à sortir du magasin avec l’aide d’un coiffeur du salon voisin. Elle est allée à la police. Mais la police a appelé Rashid et a ramené ma sœur au magasin. Alors, les conditions dans le magasin se sont empirées. Seuls un Géorgien et une Kazakhe ont réussi à fuir. Les propriétaires ne les ont pas retrouvés.

L’officier de police, auquel s’était adressé Nargiza, fréquentait les propriétaires. Il venait souvent boire de la vodka avec Rashid. Il recevait de lui des enveloppes.

Nous avons fait état de ce fait dans notre plainte.

La deuxième fois, Nargiza a couru loin. Je me suis inquiétée. Les concierges kirghizes l’ont aidée. Ils m’avaient promis de m’aider à moi aussi. Les propriétaires ne l’ont jamais retrouvée. Depuis Zhanara me surveille personnellement. Un jour, elle a appris que ma sœur me cherchait. À partir de cet instant, il m’a été interdit de sortir du dépôt.

Parfois, on nous donnait de la vodka bon marché. Ils disaient : “Vous devez boire de la vodka pour vous détendre et vous relaxer.” Si on refusait, on nous battait et on nous la versait de force dans la bouche. Je vomissais la vodka. On m’a alors donné de la bière. Une fois ivre, on nous violait.

En septembre 2013, j’ai appris que j’étais enceinte. Le père du bébé est Nurlan, frère de Zhanara. Il avait aussi une petite boutique à Moscou, mais elle a été fermée.

Une petite fille est née.

J’ai passé 6 années complètes en esclavage, de juillet 2007 à mai 2013. J’ai réussi à fuir du magasin seulement deux ans après ma sœur.

Je suis revenue à Chymkent en 2013. Immédiatement, j’ai déposé plainte auprès de la police avec l’aide de l’organisation “Sana Sizim”. Ils aident les gens qui ont été esclaves. En 2014, la police a déclaré que Rashid et Zhanara sont recherchés au Kazakhstan.

Auteur : Ali Ferus

Paru dans “Novaya Gazeta3 le 16/06/2016

http://www.novayagazeta.ru/society/73044.html

 

 

 

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