866 arrestations à Moscou

Le 12 juin, fête nationale en Russie. C’est le jour de l’indépendance, mais sûrement pas le jour de la Liberté. Des centaines de personnes ont été arrêtées hier dans tout le pays, dont 866 à Moscou, 548 à Saint-Pétersbourg. Alexey Navalny est un des premiers condamnés. Il a écopé de 30 jours de prison.

Poutine contre la jeunesse russe © B l,
Tout cela a commencé il y a quelques mois avec un documentaire vidéo intitulé « Il n’est pas votre Dimon » diffusé par Alexey Navalny et son « Fond de lutte contre la corruption ». Ce film publié sur YouTube a eu 30 millions de visionnages. Il met en évidence les origines frauduleuses de la vaste fortune de l’ex-président et actuel Premier ministre Dmitry Medvedev. Le surnom intime de Dmitry est « Dimon ». Dans le parc d’une de ses résidences provinciales, il y a un étang doté d’une île. Sur celle-ci, il y a un abri pour canards. Voilà pourquoi un petit palmipède est devenu le symbole de cette révélation qui émeut tant de monde, sauf le mis en cause. Ses réponses sont des plus laconiques. Il a qualifié ce filme de « compote ». « Dimon », « caneton », « compote », voilà des symboles que le talentueux publiciste Alexey Navalny saura utiliser pour populariser ses divulgations. Poutine a verrouillé la totalité des médias russes, mais il ne contrôle pas internet. Par l’intermédiaire de la toile, Alexey Navalny a su s’adresser à la nouvelle génération, celle qui ne regarde pas la télévision et qui ne connaît que la réalité du régime de Poutine. Elle veut s’en débarrasser : par l’immigration ou la révolte. 350.000 Russes fuient la Russie chaque année. Mais une jeunesse a décidé de rester et de se battre. Je l’ai vue hier manifester sur la Place Pouchkine à Moscou.

En Russie, c’est non seulement très compliqué, mais aussi très dangereux d’organiser une manifestation contre le régime. Alors que circulaient sur son compte des propos les plus troublants, impassible, le Premier ministre Dmitry Medvedev  est allé faire du ski. Afin de démontrer qu’il lui accordait encore toute sa confiance, Poutine avait fait un voyage avec lui dans l’Arctique pour s’inquiéter de stratégie géopolitique. Le procureur général de Russie, Tchaïka, à qui s’était adressé Alexey Navalny, était tout aussi muet que ses supérieurs. Pour exiger une réponse, Alexey Navalny avait appelé à manifester dans toutes les villes de Russie le 26 mars. À Moscou et dans beaucoup d’autres villes, le pouvoir avait interdit ces manifestations. « Les corruptibles interdisent de manifester contre la corruption, c’est normal » dira Navalny. « Nous manifesterons sans leur permission, car ils ne nous la donneront jamais. » Le rassemblement interdit avait eu lieu à Moscou sur l’avenue centrale Tverskaya. 1165 personnes avaient été arrêtées dans la capitale, 1600 dans toute la Russie. Des centaines avaient été condamnées par les tribunaux du régime. Certaines, à des mois et des années de prison. Alexey Navalny à 15 jours fermes. Les locaux du Fond de lutte contre la corruption ont été investis par la police et saisis tous les ordinateurs et moyens de communication.

Malgré cela, on n’avait pas encore entendu d’explications sur l’origine contestée de la fortune de Dmitry Medvedev. L’oligarque Alicher Usmanov avait tenté une escarmouche par vidéo interposée avec Alexey Navalny afin de défendre son honneur et celui du Premier ministre. Navalny l’avait accusé d’avoir fait don d’une propriété à Dmitry Medvedev. Il s’agissait d’un pot de vin, l’opposant affirma. De la part d’Usmanov, on n’entendra aucune explication plausible de cette empoignade médiatisée, sauf un « tfu.. ! » chargé de postillons prononcé par l’oligarque. Chacun traduira : « Je te crache dessus ».

Mais, Navalny est obstiné. Pour exiger une réponse, il avait fixé une nouvelle manifestation le 12 juin, jour férié en Russie. Le pouvoir a dans un premier temps interdit cette manifestation, puis il l’a autorisée sur l’avenue Sakharov. Navalny a tout d’abord refusé cette proposition, car elle éloigne les manifestants du centre-ville. Son parcours est de 650 mètres seulement, et l’espace situé au-devant de la scène est courbé. En définitive, Alexey Navalny accepta. En sus du « Fond de lutte contre la corruption », d’autres organisations ont voulu profiter de cette occasion pour manifester le 12 juin sur l’avenue Skharov. Il s’agit du Front de Gauche, des propriétaires expropriés, de la Nouvelle Opposition, des routiers en grève et en général de toutes les victimes de la récession économique qui sévit en Russie. Certes, ils participeront à cette manifestation, mais dans des groupes distincts pour affirmer leur différence avec Navalny. Ce dernier s’est déjà déclaré candidat aux présidentielles de 2018. (En théorie, Alexey Navalny ne pourra pas être candidat à ces élections, car il est sous le coût d’une condamnation de 4,5 années de prison avec sursis pour l’affaire de Kirov-Les.)

Mais, le 11 juin, Alexey Navalny a appris qu’il n’y aura pas de sonorisation et de scène à son meeting du lendemain. Les entreprises chargées d’effectuer ces travaux ont été prévenues que si elles acceptent de travailler pour Navalny, elles ne pourront jamais plus travailler dans la région de Moscou.

La Nouvelle opposition derrière les barreaux © OVD-info La Nouvelle opposition derrière les barreaux © OVD-info
Précipitamment, Navalny décida donc de déplacer sa manifestation au centre de Moscou, sur l’avenue Tverskoy. Mais il fut le seul à prendre cette décision. Les autres organisations ont maintenu leur action sur l’avenue Sakharov. Certaines d’entre elles ont décidé de rejoindre de ce lieu les manifestants de Navalny sur l’avenue Tverskoy. Mal leur en prit. Leurs dirigeants ont tous été arrêtés. Ils ont passé la nuit du 12 au 13 juin en prison et attendent d’être jugés. Parmi eux, Marc Galpérin, Viatcheslav Maltsev,  Roman Kovalev, Vladimir Zilichtshak. Pour diviser l’opposition et emprisonner ses dirigeants, le pouvoir n’aurait pu mieux agir.

À Tverskoy, ce ne fut pas mieux. J’étais sur la place Pouchkine. Le centre-ville était totalement verrouillé par les forces antiémeutes. Il y avait des blindés de la garde nationale. Autour de moi, sur cette place, des milliers de jeunes venus à l’appel de Navalny. Ils ont chanté l’hymne russe, proclamé « Liberté de parole », « Liberté d’internet », « La Russie sera libre » et « Poutine voleur ». Chaque fois qu’ils ont entonné ce dernier slogan, les forces de police sont intervenues avec la plus grande violence, tirant les femmes par les cheveux, traînant les personnes au sol, frappant à coups de matraque et à coup de poing ces jeunes. Les fourgons cellulaires se succédaient pour charger les personnes arrêtées et les livrer vers les lieux de détention. Les premières condamnations ont commencé à tomber. Alexey Navalny, arrêté au pied de son immeuble au moment de sortir de chez lui, a été condamné à 30 jours de prison selon « OVD-info ». Ce site qui tient la chronique des arrestations. On s’attend à des condamnations très lourdes, à des années de prison comme cela fut le cas lors des arrestations du 6 mai 2012 et du 26 mars 2017.

La résistance, le dynamisme et la jovialité de cette jeunesse que j’ai vue sur la Place Pouchkine, pourtant si sévèrement réprimée, m’ont surpris et m’ont rempli d’espoir : « La Russie sera libre ! » Elle mérite notre soutien.

Place Pouchkine © Nikolas Igrokov

Je conclurait cet article avec ces vers écris en lettre d'or sur cette même place:

И долго буду тем любезен я народу,

Что чувства добрые я лирой пробуждал,

Что в мой жестокий век восславил я свободу

И милость к падшим призывал.

Пушкин, Александр Сергеевич

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