Le chaman Alexandre Gabyshev

Je suis assidu des analyses perspicaces de Léon Weinstein. (https://www.youtube.com/channel/UCXg6C6P5_zZFKItkQrJw_Uw/featured). J’ai traduit sa dernière vidéo afin que les francophones puissent la visionner.

Le chaman yakoute © Léon Weinstein

Le chaman Alexandre Gabyshev a quitté sa Yakoutie à pied en traînant sa yourte sur un chariot afin de rejoindre Moscou. Comme Jeanne d’Arc, il a entendu dans la taïga la voie de Dieu qui lui a ordonné de marcher sur le Kremlin pour en chasser le démon Poutine. Lors de ses médiations entre les êtres humains et les esprits de la nature, le chaman Gabyshev a conclu que la nature n’aime pas Poutine. Elle déclenche des cataclysmes pour purifier la terre qu’il a foulée. Pour délivrer la Russie des diverses catastrophes, il faut se débarrasser de Poutine. Là où la politique a échoué, le chamanisme réussira selon lui.

Alexandre Gabyshev n’aurait pu franchir les 2 000 premiers kilomètres sans l’aide des personnes qu’il a rencontrées sur sa route. Le pouvoir a tenté en vain de l’empêcher d’atteindre la ville de Tchita, où il a tenu un meeting sous le signe « La Russie sans Poutine ». 700 personnes y ont participé. Des chamans contrôlés par le Kremlin ont immolé 6 chameaux à la gloire de Poutine et pour la prospérité de la Russie. Ils ont barré à Gabyshev la route de Oulan-Oudé sans succès. L’arrivée du pèlerin guerrier a été saluée par les manifestations sur la place centrale de la capitale Bouriate. Elles dénoncent les fraudes qui ont entaché les élections de dimanche dernier. Les forces antiémeutes et des civils masqués et armés de hache ont prêté main-forte à la police.

La Russie profonde des steppes, de la taïga et de la toundra se désole. Moscou l’a oubliée. Contrairement à l’orthodoxie, le chamanisme n’est pas contrôlé par le Kremlin. Cette croyance est suffisamment forte pour que le FSB ne s’en prenne pas encore à Alexandre Gabyshev, mais seulement à des personnes qui le soutiennent. En 1992, son pays musulman et chamaniste, la Yakoutie, sous le nom de république de Sakha, avait déclaré son indépendance. C’est cette idée que traîne avec son chariot Gabyshev sur les routes sibériennes. Elle pourrait resurgir à tout moment. À Lubyanka, on le sait et on tremble.

Les révoltes de la campagne russe sont historiques. Le peuple n’a pas oublié celles de Stépan Razin, d’Emelian Pougatchev, d’Ivan Bolotinikov. Les communistes ont su retourner le mécontentement des paysans en leur promettant la terre qui leur a été reprise par la collectivisation. C’est l’injustice sociale qui avait provoqué ces soulèvements terribles de la province russe. Alors que le pouvoir affiche ses premières défaites électorales à Moscou et dans les régions, l’unité de la Fédération de Russie est menacée par les conflits politiques, sociaux et ethniques. Une question se pose : y aura-t-il une Russie après Poutine ? La passion d’Alexandre Gabyshev peut se répandre comme un feu de poudre à la faveur d’un environnement favorable et provoquer cette masse critique que Moscou sera incapable de contrôler.

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