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Billet de blog 14 septembre 2016

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La Russie en finira-t-elle avec l’autocratie ?

Cet Interview a été publié par la revue « Voie russe » « Русское слово » № 7. 2016 éditée à Prague. Lilia Shevtsova est politologue russe et chercheur au prestigieux institut américain « Brookings ».

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Illustration 1
Lilia Shevtsova

Il y a un peu plus d’un an, Lilia Shevtsova écrivait : le système russe de pouvoir personnel a démontré une volonté exceptionnelle de survivre. Il s’est affublé d’un masque prétendant être son contraire, mais ensuite il a repris ses pratiques prédatrices précédentes. Depuis la révolution bolchevique de 1917, le système russe s’est réincarné plusieurs fois. Tout d’abord sous la forme d’un gouvernement communiste, puis en 1991, il a jeté ses attributs soviétiques pour prendre des slogans libéraux. En 2013-2014, il a repris l’image de la Russie : « forteresse assiégée ». Il semble burlesque que Poutine se maintienne au pouvoir en utilisant un système qui a déjà échoué une fois. Il emprunte ainsi un chemin qui conduit l’État au suicide. Il est tout à fait justifié de dénommer « autocratie » le système politique russe.


L’agonie peut être longue.

— Lilia, je vous remercie d’avoir accepté de parler avec nos lecteurs russes qui résident en Europe. Certains d’entre eux ont quitté la Russie, contraints pour avoir protesté contre le système que vous avez appelé « autocratie » (je précise : autocratie à la mode Poutine), ou tout simplement par sentiment de dégoût de sa politique. D’autres sont encore fiers de l’annexion de la Crimée et soutiennent hystériquement Vladimir Poutine. Mais les uns et les autres ne peuvent s’empêcher de penser à ce qui se passe dans leur patrie historique. Commençons par le problème primordial ! Le système russe et le régime de Poutine, sont-ils aussi stables et tenaces ?

— En effet, le potentiel du système russe actuel est-il épuisé ? Je ne suis pas complètement d’accord avec certains de mes collègues qui pensent que sa fin est arrivée. Il serait au bord de la falaise. Oui, il est évident que le système vit une étape successive de son déclin. Il se trouve même en phase angoissante. Mais cette agonie dure depuis 25 ans. Elle a commencé en 1991 avec l’effondrement de l’Union soviétique. Le système et le régime possèdent encore des ressources de survie. C’est environ 400 milliards $ placés dans divers fonds qui peuvent être utilisés pour boucher les trous budgétaires et manipuler la population en lui jetant des miettes de la table du maître. C’est la démoralisation de la société et de l’élite. C’est l’absence d’alternatives idéologiques. C’est la faiblesse de l’Occident.

Il est difficile de trouver un autre moment dans l’histoire où l’Occident était aussi faible. Aujourd’hui 23 juin, alors que nous parlons, le sort du Royaume-Uni dans l’Union européenne se décide, au moins dans sa forme actuelle. Le déclin de l’Occident n’incite pas au démantèlement du système autocratique de la Russie. Pouvons-nous espérer sortir de notre cul-de-sac alors que le monde entier autour de nous se trouve dans une impasse ? Peut-on, en état de dépolarisation, imaginer une alternative viable à l’autocratie russe ? Enfin, il est possible que les ressources de survie de ce système, c’est-à-dire sa capacité à prolonger sa propre vie, bien qu’il soit dans un processus d’agonie, au travers d’un changement de régime lui donnent un deuxième souffle par un changement volontaire ou involontaire de l’équipe dirigeante. Ceci est tout à fait possible. Cela s’est déjà produit plusieurs fois au cours de l’histoire.

— On parle de la crise de l’Occident, en Russie et en Europe. Peut-être que la thèse soviétique de la crise générale du capitalisme se confirme ? Oswald Spengler avait-il raison de prédire le déclin de l’Europe ? Ou bien est-ce une simple récurrence à un vœu pieux ?

— Ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas la première fois que l’Occident est en crise. Il a surmonté les crises des années 30 et 70 au siècle dernier. En outre, et surtout, la crise semble être le seul véritable mécanisme qui permette la mise à jour du système social du modèle occidental. Apparemment, le Kremlin surestime la profondeur de cette crise et le degré d’infériorité du monde politique occidental. Il s’agit d’une erreur.



Recherche de la légitimation synthétique

— Abandonnons les généralités et passons aux spécificités de la politique à court terme. Quelles sont les particularités de la situation en Russie en été 2016 ?

— Le pouvoir aborde une occasion lui permettant de confirmer à nouveau sa propre légitimité. Cette fois à l’aide des prochaines élections. Dans les circonstances actuelles, ces élections seront le principal moyen de maintenir la légitimité du régime de Poutine, et du système autocrate dans son ensemble. Les méthodes précédentes de légitimation étaient soit la monarchie inhérente à l’empire Romanov, ou idéologique sous l’Union soviétique. À présent, ces deux dernières ne fonctionnent plus. Il y a deux ans, le Kremlin a opté pour une légitimation de type militariste et une consolidation de la société en recherchant des ennemis afin de former un modèle de « forteresse assiégée ». Mais la Russie est devenue un élément du monde globalisé, en particulier la classe dirigeante russe, la classe rentière vivant du revenu de la « station-service à carburant » qu’est devenue la Russie pétrolière. Elle s’est intégrée selon sa manière personnelle dans le système occidental. Cela signifie que la confrontation avec l’Occident est une menace pour le système russe.

Pour cette raison, nous apercevons à présent une tentative de légitimité synthétique combinant une version douce du modèle de « forteresse assiégée ». Elle permettrait au Kremlin de renouer un dialogue et même une coopération avec l’Occident. Dans un même temps, elle lui permettrait d’atteindre une légitimation par des élections « contrôlées ». Certains observateurs électoraux, certains russes, admettent que le Kremlin va essayer de faire de « belles » prochaines élections. C’est cela qui a probablement provoqué le remplacement de Tchourov à la tête de la commission électorale par Ella Pamfilova, qui bénéficie de la confiance du public. Peut-être à l’automne, le Kremlin tentera de mettre en œuvre un « pluralisme contrôlé » dans la nouvelle Douma d’État et acceptera une certaine opposition comme celle de Vladimir Ryjkov, par exemple. Il n’a pas exclu que le parti Yabloko atteigne le seuil de trois pour cent et même et peut-être de cinq pour cent. Dans tous les cas, nous pouvons nous attendre à ce que le Kremlin procède à de prochaines élections crédibles.

— Le Kremlin osera-t-il faire des élections équitables ?

— Soyez certains, jamais le Kremlin ne permettra un processus électoral hors de contrôle. Les moyens administratifs seront déployés. Il s’agit de la faiblesse et de la vulnérabilité du système lui-même, car la légitimation par élections ne peut garantir un résultat favorable pour le pouvoir. C’est incompatible. Donc, ce moyen de légitimation s’épuisera inévitablement. Il s’essouffle déjà.



« Sabordage » du système

— Que dites-vous de l’humeur des masses populaires, qui approuvent avec enthousiasme l’annexion de la Crimée ?

— Les facteurs qui conduisent au sabordage du système deviennent de plus en plus évidents, en particulier ceux qui engendrent des conséquences imprévues. « Notre Crimée (russe) » en est un exemple parfait. Oui, l’annexion de la Crimée a généré une explosion puissante de la cote de Poutine. Elle a renforcé la légitimité du régime. Mais en même temps, la conquête de la Crimée et la guerre dans l’est de l’Ukraine ont provoqué les sanctions occidentales. Celles-ci portent un coup sévère au potentiel économique du système actuel de la Russie en tant que modèle viable. La Russie reste ce qu’elle était : la pompe à essence de l’Occident. Ensuite, les actions de la Russie en Ukraine ont porté un coup sévère aux ambitions géopolitiques du Kremlin. Elles ont provoqué un rétrécissement de ses libertés et marges de manœuvre, dans son espace économique et politique. On pourrait en faire l’énumération. Au premier coup d’œil, ce qui apparaît être un succès de la politique intérieure et extérieure du régime mine en fait ses possibilités de survie.


Un tableau original surgit : une logique d’extinction de civilisation qui ne peut se ressourcer au XXIe siècle, mais qui néanmoins subsiste encore. Une civilisation dans laquelle agissent des sources internes d’extinction et d’autopréservation. Mais je tiens à souligner que pour la première fois dans l’histoire, l’autocratie russe survit en grande partie en raison de l’instabilité du monde environnant et de la faiblesse de la civilisation occidentale plus avancée.
 
L’élite et l’opposition

— L’avenir de l’autocratie russe dépend d’une part de la « qualité » de son élite, de sa capacité à prendre des décisions rationnelles, de se consolider autour du leader, et d’autre part de la capacité de cohésion de l’opposition. Comment évaluez-vous l’élite russe actuelle et l’opposition ?

— Il est difficile de trouver dans l’histoire russe et soviétique un tel exemple de personnalités aussi corrompues, démoralisées et pourries. Ceci est la spécificité du stade actuel de développement de la société russe (postcommunisme), qu’il sera, par ailleurs, aussi difficile de quitter que le communisme lui même. L’élite actuelle est une élite de consommateurs, une classe de rentiers, vivant et survivant grâce à la vente de gaz, de pétrole et de l’essence. Non pas de vente à la Chine, mais en Occident, en particulier en Europe. Cette élite s’est personnellement intégrée dans le système occidental, à « Londongrad ». Il est peu probable qu’elle accepte la transformation de la Russie en Corée du Nord. Oui, ils soutiennent aujourd’hui le leader, mais il est peu probable qu’ils s’enferment avec lui et quelques partisans dans un  bunker au Kremlin en attendant la fin si un jour la rue se soulève. Bien sûr, ils essayeront de sortir de ce bunker. Et en général, la rue est un facteur important qui permettra de déterminer le comportement de l’élite russe actuelle.

Et qu’en est-il de l’opposition ? Naturellement, l’opposition sous toutes ses formes, gauche, droite, nationaliste, est aussi démoralisée que le reste de la société. Il ne s’agit pas que de la lutte des égocentrismes, des rivalités personnelles entre dirigeants, etc. Aujourd’hui, tout le monde parle de cela. Il existe aussi des facteurs systémiques qui conditionnent la faiblesse de l’opposition. Peut-il apparaître une forte opposition de gauche, si le Parti communiste est un fidèle au système, s’il est un obstacle à la formation des mouvements de protestation de l’opposition de gauche ? Il est difficile d’espérer l’émergence d’un puissant mouvement de protestation à gauche efficace, alors le parti communiste canalise le mécontentement de masse et le transforme en un aspect ne menaçant pas les autorités.

Les nationalistes. Il s’agit de l’élément le plus anti-système de l’opposition russe actuelle. Ils se déclarent pour la formation d’un État de la nation russe. Ils sapent ainsi le gouvernement actuel qui se veut être un renouveau de l’empire. Mais, il est très difficile pour les nationalistes de sortir du piège de la Crimée. En soutenant l’annexion de la Crimée, ils se placent dans le même camp que Poutine et son régime. Ils ne peuvent pas s’extraire de ce camp.

Les libéraux ont peu de chance, du moins pour le moment. La raison ne réside pas dans des facteurs de personnalités, mais dans le fait qu’ils sont blâmés pour les années 1990. Une campagne de publicité très sournoise a créé le mythe que les libéraux sont responsables de l’effondrement de l’Union soviétique, et de tous les malheurs qui ont frappé la population dans les années 1990.

Mais cela ne représente qu’un aspect du problème. Un autre est que si les libéraux font partie du système, y compris en participant au gouvernement, on ne peut guère espérer un progrès de l’opposition libérale dans le cas de la montée d’un mouvement de protestation populaire. Je me permets d’affirmer : que ce ne sont pas les forces de sécurité, Ivanov (administration présidentielle), Patrouchev (FSB), qui sont indispensables pour la survie du régime de Poutine, mais les libéraux systémiques. Ce sont eux qui assurent la survie du régime (et non du système) en favorisant une résolution plus ou moins réussie d’une masse de problèmes macro-économiques et macro-financiers.

Il est difficile de prédire une vague de protestation. Inévitablement, tôt ou tard, elle apparaîtra. Cela dépend des libéraux en grande partie dans une certaine mesure. Pourront-ils définir leur place dans la vague de protestation qui va inévitablement s’orienter et se fixer à gauche sur des questions d’égalité et de justice ?

 
85 %, ou cacophonie populaire.

— Peut-on espérer un mouvement de protestation de masse alors qu’officiellement 85 % des Russes sont censés soutenir Poutine ? Est-il possible de faire confiance à ces sondages ?

— Oui, la cote de Poutine (85 %) à première vue fascine. Les dirigeants démocratiques ne peuvent que rêver d’une telle popularité. Mais au premier coup d’œil. Avec les moyens sociologiques actuels, il est très difficile d’apprécier la température réelle et l’humeur de la société. Si vous commencez à poser des questions de clarification, une image de schizophrénie de masse émerge. Cela ressemble à une perturbation collective du discernement. Si 85 % soutiennent effectivement Poutine, ils sont aussi en même temps très critiques envers le pouvoir, dont Poutine est la figure et l’élément central.

Voici un exemple. 60-70 % des sondés sont d’accord généralement pour dire que le gouvernement est corrompu. Mais comment accorder cette cote élevée de Poutine avec l’image d’un pouvoir corrompu ? Après tout, le pouvoir, c’est bien Poutine. Ensuite, en 2014, il y a eu une euphorie suite à l’annexion de la Crimée. Mais seulement 16 % des répondants étaient prêts à sacrifier leurs propres intérêts au nom de l’État. 30 % d’entre eux étaient prêts à les sacrifier pour la Crimée. Je pense que maintenant ces chiffres seront inférieurs. Et encore plus intéressant : 47 % des répondants disent que les gens ont le droit de se battre pour leurs droits, même si l’exercice de ces droits est contraire aux intérêts de l’État.

En d’autres termes, le soutien populaire de Poutine est très fragile. Ce n’est pas par hasard que mes collègues Andrei Illarionov et Andrei Piontkovsky disent : « Regardez la cote des autres leaders, tels Ceaucescu. Sa cote à la veille de sa chute était encore plus élevée que celle de Poutine. Je dois ajouter que la cote du PCUS, avant l’annulation du sixième article de la constitution soviétique, qui déclarait dirigeant le rôle du parti, était de 99 %. Enfin, on ne peut pas exclure une fraude. Par exemple, un quart des personnes disent que les sondés ne disent pas la vérité. Cela signifie qu’ils peuvent mentir, surtout quand on leur demande : « Faites-vous confiance à Poutine, oui ou non ? »

 

Le régime chutera-t-il suite à une poussée intérieure.

— Ainsi, le régime semble fort, mais en fait, il est pourri. Il peut s’effriter suite à une épreuve intérieure ou à choc extérieur. Beaucoup, par exemple, affirment que le changement de régime et même du système se produira suite à des défaites externes. L’Histoire de la Russie semble confirmer ce point de vue. Rappelons que les réformes des années 1860 ont été le résultat de la défaite de la Russie dans la guerre de Crimée, et la réforme de 1905 à 1907 a fait suite à la défaite de l’empire en Extrême-Orient, lors de la guerre avec le Japon. Cela pourrait-il déclencher le début d’un changement profond en Russie ?

— En parlant des perspectives de l’autocratie actuelle, nous nous engageons sur un terrain très fragile, souvent à tort. Nos partisans, nos adversaires et nous-mêmes, nous nous trompons souvent en estimant ce régime et ce système. Cela est normal, car nous transférons à la réalité russe l’expérience d’autres pays et régions : par exemple la sortie de l’expérience du communisme en Europe de l’Est et dans les États baltes. Nous raisonnons à partir de systèmes politiques bien établis et de concepts qui ne peuvent pas être appliqués à la Russie et à autres pays postcommunistes. Mois même, j’ai utilisé jusqu’à récemment des phrases que je calquais.

Le système russe actuel est unique. Un tel phénomène dans le monde n’a jamais existé. L’Union soviétique, superpuissance, a été l’un des architectes de l’ordre mondial. Elle s’est transformée en appendice minier de l’Occident, lui fournissant des matières premières. Aujourd’hui, La Russie survit en parasitant la civilisation occidentale. La société russe est démoralisée. Il lui est très difficile de se projeter et d’appréhender son avenir. Tout peut arriver à tout moment. Peut-être que les changements dont nous parlons débuteront demain ou peut-être que rien ne se passera au cours des dix prochaines années. Je me répète. La Russie est un modèle exclusif. Pour cette raison, il serait erroné d’établir un parallèle avec la sortie du communiste des pays d’Europe centrale ou des États baltes. D’autant plus, la sortie du postcommunisme et du communisme sont des choses fort différentes. Le premier pays à avoir fait l’expérience de la sortie du postcommunisme, ce n’est pas la Russie, mais l’Ukraine.

Maintenant, examinons comment les transformations pourraient commencer. Le régime est vraiment très vulnérable. Il est pourri et croulant. Il peut ne pas survivre dans les cinq prochaines années, car il ne peut pas garantir les intérêts de la classe dominante, soit la classe rentière. Poutine et son entourage ne garantissent pas ses intérêts. Mais ceci concerne précisément le régime et non le système autocratique qui a une base beaucoup plus large, un soutien plus fort et plus de ressources pour survivre. Même de nombreux libéraux conçoivent la sortie du système autocratique par l’intermédiaire d’un leader autoritaire comme une force capable de donner l’impulsion nécessaire au changement social.

Mais revenons aux perspectives du régime. Le coup de pouce susceptible de provoquer son effondrement pourrait se produire en Russie. Il s’agit de protestations de masse, de manifestations de rue que craignent le régime et l’élite. Mais cette poussée intérieure ne peut se produire que lorsque des facteurs externes seront également prêts à agir en faveur d’un changement de régime. Par exemple, un durcissement des sanctions occidentales.

Agression comme un moyen de coercition à l’amour.

— Autrement dit, vous êtes toujours d’accord, dans une certaine mesure, que le régime pourrait s’effondrer en raison d’une défaite en la politique étrangère ?

— Je ne crois pas à la possibilité d’une confrontation militaire violente entre la Russie et l’Occident, principalement en raison de la nature même du gouvernement russe. Le pouvoir survit en raison de l’illusion qu’il incarne une grande puissance. Cela ne peut être que si la Russie est membre de la communauté internationale reconnue, réellement ou non, par les autres puissances comme un partenaire égal. Voilà pourquoi pour le Kremlin, agression et confrontation sont juste un moyen de forcer « l’Occident à l’amour. » Et quand la Russie a envoyé ses fans russes se battre à Toulouse et à Marseille contre les fans français ou anglais lors de l’Eurofoot, cela a été un signal : on peut vous « casser la figure » si vous ne vous liez pas d’amitié avec nous. En d’autres termes, le système russe et les autorités russes ne veulent pas de confrontation. Ce n’est pas leur but. C’est un moyen d’imposer leurs propres exigences et règles du jeu. Par conséquent, j’exclus toute confrontation globale, bien que tout accrochage entre avions de combat ou tout autre accident pourrait conduire à une escalade. Nous ne devons pas oublier les événements de 1914. Les pays ne désiraient pas déclencher une guerre mondiale, mais ils y ont été entraînés à leur insu. Ce scénario peut être exclu. Ce n’est pas l’intention du système autocratique actuel.

Quant à l’Occident, il possède pour la première fois dans l’histoire un moyen puissant pour influencer l’élite russe. Ce n’est pas la dissuasion militaire, mais un contrôle de l’immobilier, des comptes russes dans les banques occidentales. En particulier, l’utilisation de la législation anticorruption britannique pour contrôler les actifs des oligarques russes résidents au Royaume-Uni. Cette législation permet de vérifier l’origine de leur fortune. Elle peut être un coup redoutable contre la classe dirigeante russe. En d’autres termes, l’Occident peut bien dire à ces gens : « nous sommes prêts à vous considérer comme l’un des nôtres et à vous tolérer, mais seulement si vous vous comportez comme il est d’usage dans notre pays ». Il s’agit d’un moyen coercitif. Mais l’Occident n’est pas encore prêt à l’utiliser.

 

L’Occident ne veut pas le pourrissement et l’isolement de la Russie

— En effet, beaucoup pensent que l’Occident a peur de la désintégration de la Russie. Alors inévitablement, la question se posera : « Que va devenir l’arsenal nucléaire russe ? Ne va-t-il pas tomber entre les mains d’aventuriers ?

— Bien sûr, l’Occident ne veut pas que la Russie s’effondre. Cela l’effraye précisément parce qu’il est difficile de savoir ce que deviendront ses armes nucléaires. Mais pour d’autres raisons également. La civilisation occidentale, principalement les États-Unis, la France et l’Allemagne ont peur de l’isolement de la Russie. Cela pour des raisons évidentes : l’isolement d’une puissance nucléaire possédant une élite imprévisible pouvant se comporte comme un gangster de rue, pourrait avoir de lourdes conséquences. Il n’est donc pas fortuit que l’Allemagne ait fait des tentatives pour ouvrir des canaux et des plates-formes occasionnelles de discussion avec Moscou afin de lui ôter son agressivité excessive. (Washington ne manquera pas de les rallier si nécessaire.) Les armes nucléaires russes seront un facteur qui sera pris en compte en toutes circonstances et dans tous les scénarios.

Mais le laxisme de l’Occident envers l’élite russe corrompue n’est pas dû à la peur de voir la Russie s’isoler et s’effondrer. La purification du système bancaire russe en occident, dont nous venons de parler, ne menace pas de provoquer l’effondrement de la Russie. Il y a d’autres raisons. Maintenant, la classe occidentale est dans un état à demi comateux pour avoir été confronté à un grand nombre de problèmes, sur fond desquels les problèmes créés par la corruption russe, chinoise, ou, disons, des élites azerbaïdjanaises ne sont que de simples vers dans l’intestin du système occidental. Cela n’est pas la principale préoccupation de Washington, Bruxelles, Londres et Berlin. En outre, les grands pays occidentaux possèdent de puissants lobbies qui ont surgi à la suite de la fusion des intérêts russes, azerbaïdjanais et d’autres rentiers de pays postcommunistes avec les intérêts de l’establishment politique et du milieu des affaires occidental, principalement en Allemagne et au Royaume-Uni. Enfin, l’auto-épuration occidentale est entravée par un manque de maîtrise idéologique.



Nouvelle détente ?

— Parfois, on a l’impression que se reproduisent actuellement des événements appelés par le passé “détente internationale”. Alors, les diplomates, hommes politiques et propagandistes soviétiques tentaient de convaincre, non sans succès, leurs partenaires occidentaux en disant : “Ignorez le régime soviétique. Reconnaissons que nous sommes différents, que nous avons des vues différentes sur les droits de l’homme et ainsi de suite”. En général, cette démagogie a servi un objectif : empêcher la pression occidentale sur le régime communiste. Pensez-vous que quelque chose d’identique se passe à présent ?

— Vladimir Poutine, dans son discours au Forum économique international de St Petersbourg, sous une forme très discrète a envoyé un message à l’Occident : “Oublions l’Ukraine ! Nous allons travailler ensemble, parce qu’ensemble, nous pouvons faire beaucoup de choses”. De mêmes signaux proviennent de Lavrov, ministre des Affaires étrangères, des milieux affaires : “Nous allons tout recommencer. Nous ne voulons pas de confrontation. Nous ne sommes pas rancuniers. L’Occident a répondu favorablement à ces signaux. M. Steinmeier, ministre allemand des Affaires étrangères, a précisé : ‘Pas besoin d’affamer la Russie avec des sanctions. Nous allons réfléchir à leur élimination sélective’. En France, Autriche, Hongrie, des milieux ont été d’accord avec ces propositions. Depuis longtemps, ils proposaient une ‘nouvelle détente’.

Mais une répétition de l’ancienne formule de détente et de coexistence pacifique est-elle possible ? Premièrement, la coexistence pacifique dans le cadre d’une intégration personnelle de la classe dirigeante russe dans la société occidentale et sa classe politique paralysera l’Occident. Les dirigeants occidentaux ne peuvent pas ne pas ressentir cela. Deuxièmement, pendant la guerre froide, l’Union soviétique’n’était pas considérée comme un colosse aux pieds d’argile. En Occident, et nous en URSS, nous ne comprenions pas que le système soviétique était faible et instable. Maintenant, l’Occident estime que la Russie est très vulnérable. Par conséquent, la répétition de la même formule de relations, calculées sur un ennemi puissant, est actuellement inapte. Troisièmement, enfin, l’Union soviétique, en particulier dans les années 1980, était une puissance prévisible recherchant à préserver un statu quo, respectant les règles du jeu. Son expansion était réalisée dans sa propre sphère d’influence. Maintenant, le régime russe tente de survivre au détriment de l’effondrement des règles du jeu et de la perturbation du statu quo. Par conséquent, l’Occident collectivement représenté par ses principaux dirigeants essaye de déterminer une sorte de ligne modérée : contenir la Russie, ne pas l’acculer et permettre à Poutine de sauver la face. Les dirigeants occidentaux ne sont pas intéressés par un changement de régime en Russie. Ils tentent de trouver des domaines d’entente et des points de contact avec lui. Après tout, l’une des questions fondamentales qui restent sans réponse pour l’Occident est : ‘Est-il possible de sortir de l’autocratie sans cet effondrement de l’État, que tout le monde craint ? Mais, dans même temps, l’Occident ne peut pas et ne fera pas confiance au gouvernement russe actuel, car sa réputation est perdue à jamais.

— Merci beaucoup !

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