Russie : RBK, c’est fini.

Le média russe RBK détenu par Mikhail Prokhorov a annoncé la démission de sa rédactrice en chef Elizabeth Ossetinskaya et d’autres collaborateurs, justifiant qu’il n’a pu parvenir avec eux à un consensus sur des questions importantes. Chacun a compris que ces questions concernent la ligne politique du média. De toute évidence, l’oligarque M. Prokhorov a subi de fortes pressions.

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Le média russe RBK  a congédié :

  • Elizabeth Ossetinskaya, rédactrice en chef du groupe de presse RBK depuis la fin 2013. Anciennement, elle était rédactrice en chef de « Forbes Russie ».
  • Maxim Solyus, rédacteur en chef de RBK  depuis le printemps 2014. Auparavant, il avait été pendant près de dix ans rédacteur en chef adjoint du journal « Vedomosti ».
  • Badanin Roman, directeur des nouvelles à RBK depuis janvier 2014. Avant, il était rédacteur adjoint du site « Gazeta.ru », et directeur de projets internet à l’agence « Interfax ».

Ces personnes respectaient les normes du journalisme d’investigation. Ils enquêtaient sur des thèmes les plus sensibles. Par leur professionnalisme, ils ont fait le succès de RBK.

La veille de ces démissions, le directeur général de RBK, Nikolai Molibog et quelques-uns de ses subordonnés avait été menacé par une affaire de fraude dans l’exploitation du groupe. Au même moment, le porte-parole du président russe, Dmitry Peskov a fait une déclaration affirmant que les autorités ne cherchaient pas à influencer la politique éditoriale de l’organe de presse.

On voudrait nous convaincre que la synchronisation des événements suivants est fortuite :

  • perquisition ostentatoire à ONEXIM. (Ce fonds privé d’investissement appartient également à l’homme d’affaires Mikhaïl Prokhorov)
  • accusation de fraude à l’encontre de RBK,
  • et enfin le licenciement des rédacteurs de RBK.

Cela ne serait que pure coïncidence.

Alexei Voline, chef adjoint du ministère de l’Information, a déclaré : « Il n’y a aucun motif politique derrière tout cela. »

La rédactrice en chef, Elizabeth Ossetinskaya, est une journaliste hors pair. Son professionnalisme a hissé RBK à la première place parmi les médias russes. Les ennuis de RBK ont commencé lorsque ses enquêtes ont concerné des proches de Poutine. Au cours des dernières années, plusieurs articles susceptibles de provoquer l’irritation du Kremlin ont été publiés par RBK :

  • une enquête sur les activités de Ekaterina Tikhonova, nom sous lequel se dissimule la fille cadette de Vladimir Poutine,

  • de nombreuses publications sur l’utilisation de sociétés offshore panaméennes par des proches du pouvoir, dont le violoncelliste Roldogin, ami de Poutine.

Le FSB et le Service fédéral des impôts ont perquisitionné les locaux du groupe ONEXIM. Ils ont saisi des documents. En mai, une affaire pénale pour fraude a été mise en initié contre le groupe RBK.
Le renoncement de RBK à ses ambitions de journalisme indépendant et moderne développé par Elizabeth Ossetinskaya et son équipe dans le monde médiatique russe menace de transformer celui-ci en musée. Si le Kremlin se permet de se comporter ainsi à l’encontre de l’oligarque Prokhorov, d’autres publications plus modestes devront tirer des conclusions de cette mise au pas. Elles n’ont aucune raison d’espérer une libéralisation soudaine du régime de Poutine. Elles devront diligemment pratiquer l’autocensure pour ne pas avoir de tels ennuis.

En Russie, le journalisme s’apprête à vivre une période encore plus difficile causée par la paranoïa croissante du Kremlin. L’accès à des informations objectives, pluralistes et diversifiées recueillies par des journalistes professionnels indépendants n’existe plus. L’éradication actuelle de RBK rappelle la mise au pas de NTV. Cela avait sonné le début des médias progouvernementaux russes. Mais, contrairement à 2001, à présent le Kremlin estime insuffisant son contrôle sur la seule télévision. La presse aussi doit lui être totalement loyale et servile. Alors que l’on affirme officiellement que l’opinion publique est dans sa grande majorité acquise au pouvoir, pourquoi donc accroître l’asservissement des médias ? Cela est un paradoxe.  

En mars 2012, Mikhaïl Prokhorov avait été candidat aux élections présidentielles contre Poutine. Il avait recueilli plus de 5,7 millions d’électeurs, soit 7,98 %, et obtenu la troisième place. Cela est tout à fait honorable. L’aubaine pour se débarrasser d’un concurrent présidentiable en 2017 est trop séduisante. Sa sœur Irina est une démocrate. Tous deux étaient membres de « Plateforme civile ». La pression sur le courant politique vise toute la famille.

Les oligarques doivent se soumettre à Poutine, s’ils veulent conserver leurs fortunes, privilèges et liberté. Mikhaïl Khodorkovski, ancien PDG de la compagnie pétrolière Ioukos, pensait qu’il pouvait se permettre quelques libertés en soutenant une opposition à Poutine. Il s’est lourdement trompé. Cela lui a valu dix ans de prison et la confiscation de Ioukos. Aujourd’hui, il est en exil.

Fort de cette expérience, Mikhail Khodorkovski a donné ce conseil d’ami à l’oligarque Vladimir Yevtushenko : « Cède ! » Ce dernier, l'un des hommes les plus fortunés de Russie, était inquiété par des enquêtes judiciaires. Il s’est soumis et tout est rentré dans l’ordre. Il jouit encore à ce jour de sa liberté et de sa fortune.

Mikhail Prokhorov n’est pas suicidaire. Tout le monde a compris qu’en licenciant ces brillants journalistes, dont Elizabeth Ossetinskaya, il met RBK à la disposition de la propagande du Kremlin. Alors que des affaires judiciaires avaient été lancées contre RBK, la valeur de ses actions aurait dû chuter. Eh bien non ! Le 13 mai, dernier jour de travail d’Elizabeth Ossetinskaya, la valeur des actions a grimpé de 3,4 à 5,83 %. Chacun a compris que Mikhail Prokhorov s’est soumis. Les actions s'achètent avant la vente planifiée. Le groupe va changer de propriétaire.

En Russie, RBK, c’est fini. La liberté de la presse aussi !

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