Moscou, le crépuscule de la troisième Rome.

Le 12 octobre, le Conseil de sécurité russe s’est réuni pour examiner la situation en Ukraine de l’Église orthodoxe affiliée au patriarcat de Moscou. En 1943, Staline avait rétabli le patriarcat de Moscou. Aujourd’hui, un schisme menace le « Monde orthodoxe russe » et la Fédération de Russie également.

Temple du Christ sauveur à Moscou © Wikipedia Temple du Christ sauveur à Moscou © Wikipedia
Le 4 septembre 1943, Joseph Staline convoqua au Kremlin trois métropolites de l’Église orthodoxe russe pour leur confier la mission d’élire un patriarche. Il ressuscita ainsi le patriarcat de Moscou de l’Église orthodoxe russe qu’il avait éradiquée 20 ans plus tôt. La religion a aidé à mobiliser le peuple dans la guerre contre l’Allemagne. Le concile de l’Église russe s’est réuni fin janvier 1945 pour élire le nouveau patriarche Aleksey.

La religion a été jusqu’à ce jour un instrument de la politique du Kremlin, sous l’ère soviétique et postsoviétique. Après la chute du communisme en 1992, la capitale athée s’est transformée soudainement en métropole des croyants de rite orthodoxe. La métamorphose relève du miracle. Dans le temple grandiose du Christ sauveur reconstruit pour l’occasion en face du Kremlin, adeptes du matérialisme dialectique, agents du KGB, communistes se recueillent pieusement avec Vladimir Poutine et font le signe de la croix. Ce revirement hâtif était imposé par la nécessité de construire un « Monde orthodoxe russe » capable de combler le vacuum idéologique provoqué par l’effondrement du communisme. Il fallait entraver la dislocation engagée de l’empire en créant de nouveaux liens idéologiques avec la périphérie. La religion devait générer des effets centripètes qui s’avèrent éphémères.

 En 1992, l’Ukraine a obtenu son indépendance politique. Des orthodoxes ukrainiens avaient proclamé leur Église autocéphale. Ils avaient élu Philarète patriarche de Kiev, mais Constantinople ne l’a pas reconnu. Moscou lui a jeté l’anathème. Pour parfaire son indépendance, l’Ukraine désire maintenant obtenir sa propre Église orthodoxe nationale officiellement reconnue par le monde orthodoxe. Le territoire canonique du patriarcat de Moscou, qui empiète sur l’Ukraine, en sera réduit d’autant. Il sera amputé de 12.000 paroisses.

L’affaire est suffisamment sérieuse pour que le 12 octobre 2018, le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie se réunisse. Ses membres ont examiné la situation de l’Église orthodoxe russe en Ukraine et son devenir. Parmi eux, Nikolai Patrushev, Vladimir Poutine et Alexandre Bortnikov, tous anciens ou actuels directeurs du FSB. La religion en Ukraine est une affaire civile russe, traitée à son plus haut niveau par le Coneil de sécurité et le FSB de Russie.

La troisième Rome. En 1453, après la prise de Byzance par les Turcs, Ivan III avait déclaré : « Deux Romes sont tombées. Moscou est la troisième. Il n’y aura pas de quatrième Rome. »  Son mariage avec Sophia Paleolog, nièce du dernier empereur byzantin, lui avait permis cette exclamation matérialisée par l’adoption du symbole byzantin : l’aigle à deux têtes. Mais le premier Tsar de Russie n’avait pas prévu que Moscou vieillirait et que la deuxième Rome spirituelle, Constantinople, n’est pas encore passée à trépas. Son patriarche actuel Bartholomée Ier, patriarche œcuménique et  « premier parmi ses égaux », a décidé aujourd’hui d’agir.

Les docteurs de la foi russes accusent Bartholomée Ier d’être prisonnier des Turcs dans son quartier « Fanar » à Istanbul. Ils le traitent de patriarche de Fanar. Ils accusent Bartholomée Ier d’être maçon, au service du gouvernement mondial, de connivence avec le pape catholique. Moscou se vante de posséder 100  millions de paroissiens. Ceux de Fanar sont estimés à 3.000. On se complait à rappeler que Bartholomée Ier  est de nationalité turque.

Depuis 2014, sur le front du Donbass, des orthodoxes s’entretuent. Il y a plus de 10.000 victimes. Les belligérants, d’un coté et de l’autre, sont des paroissiens du patriarcat de Moscou. Ce dernier n’a rien fait pour arrêter la tuerie. Au contraire, il soutient l’agresseur Poutine. Constantinople a décidé de se substituer à Moscou.

Les 11 et 12 octobre, sur les rives du Bosphore à Istanbul, le synode de Constantinople, réuni autour de Bartholomée Ier, a décidé de révoquer la lettre synodale de 1686 qui a rattaché Kiev au Patriarcat de Moscou. Il a levé l’anathème jeté par le patriarche moscovite sur Philarète. Il s’est adressé à toutes les églises orthodoxes ukrainiennes pour leur demander de se réunir et d’élire un patriarche qu’il reconnaîtra. Dès lors, l’Église orthodoxe ukrainienne aura le statut autocéphale reconnu par ses pairs. Elle disposera de tous ses droits canoniques.

Moscou menace de rompre avec Constantinople. Un schisme, d’une ampleur semblable à celui des Églises d’Orient et d’Occident survenu en 1054, pourrait se produire. On envisage déjà des excommunications réciproques. Comment réagiront les autres églises et paroisses, tant en Russie qu’à l’étranger ? Les traditionalistes pourraient prendre le parti de Constantinople. Kirill, patriarche de l’Église orthodoxe russe, est assuré du soutien du Kremlin et de son financement. Mais Poutine est isolé sur la scène internationale. Combien de temps restera-t-il au pouvoir en Russie ? Les paroisses orthodoxes du patriarcat de Moscou situées à l’étranger pourraient faire défaut.

Le 13 octobre, Kirill s’est rendu précipitamment en Biélorussie, car les Biélorusses pourraient avoir les mêmes désirs d’indépendance que leurs coreligionnaires ukrainiens. Le « Monde orthodoxe russe » pourrait se rétrécir encore plus avec la défection de paroisses en Finlande, Moldavie, Japon, France et dans d’autres pays. L’Arménie a sa propre église, la Géorgie orthodoxe également. Kirill est une personne indésirable en Lituanie, en Estonie, en Lettonie et en Ukraine. Il est interdit de séjour dans nombre de pays pour s’être rendu en Crimée occupée par la Russie.

Poutine avait affirmé que la chute de l’URSS avait été un séisme. La chute du « Monde russe orthodoxe russe » est une nouvelle secousse.

Les Cosaques russes du Kouban ont lancé un ultimatum à Bartholomée Ier. S’il n’abandonne pas ses funestes projets d’octroyer le statut autocéphale à l’Ukraine, ils marcheront sur Kiev pour libérer les églises de la Lavra, berceau de l’orthodoxie russe.

Les propos du patriarcat de Moscou sur sa chaîne « SPAS » sont effrayants. Le métropolite Hilarion prévient qu’il y aura une effusion de sang à Kiev lorsque les nazis de Maïdan et les hommes de Bandéra attaqueront les paroissiens fidèles au patriarcat de Moscou, pour s’emparer de leur lieu de culte. La chaîne prévient qu’il y aura une nouvelle nuit de la Saint-Barthélemye. L’hérétique Bartholomée en sera le responsable.

En 1992, la jeune Fédération de Russie avait déclaré placer sous sa protection politique et militaire, non seulement ses citoyens, mais aussi les russophones où qu’ils soient. Cette rhétorique a justifié l’intervention de l’armée russe en Moldavie, en Géorgie et en Ukraine. À présent, la guerre du monde russe peut se transformer en croisade pour le Monde orthodoxe russe. Elle serait destinée à protéger les fidèles du patriarcat de Moscou dans toute l’Ukraine. Le conflit du Donbass pourrait s’embraser à toute l’Ukraine. Au 19e siècle, l’Empire russe s’était déclaré défenseur des chrétiens vivants dans l’Empire ottoman. Cela avait d’ailleurs conduit à la guerre de Crimée (1853-1956). Il s’agit d’une variante de la doctrine Brejnev qui déclarait que l’URSS avait le droit de défendre sa conception du socialisme partout. Cela avait justifié les interventions en Hongrie, en Tchécoslovaquie.

Moscou a emprunté le christianisme à Constantinople, le marxisme a l’occident. Incapable de penser une idéologie à la mesure de ses ambitions impériales, son influence dépérit. Aujourd'hui, 15 octobre 2018, le synode de l'Église orthodoxe russe a décidé de rompre ses relations avec le patriarcat de Constantinople.

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