Il faut sauver le journaliste Valery Antonov

Le journaliste russe Valery Antonov est en danger. Le Kremlin a retiré la licence à son média «Loi et ordre». Ce dernier n’émet plus. Valery Antonov est convoqué par le FSB pour son activité journalistique. Comme de nombreux journalistes russes, il pourrait être prochainement emprisonné, voire assassiné.

Valery Antonov © Prise d'écran; Pierre HAFFNER Valery Antonov © Prise d'écran; Pierre HAFFNER
Valery Antonov, directeur du canal « Loi et ordre », a été convoqué par « Roskomnadzor », police du Kremlin pour la surveillance des médias. « Loi et ordre », enregistré à Saint-Pétersbourg, émet sur TouTube. Aucune information n’aurait été fournie à « Roskomnadzor », sur le blocage d’adresses IP situées en dehors de Saint-Pétersbourg. (Techniquement, est-ce possible ?) Les émissions du canal « Loi et ordre » sont donc visionnées au-delà de la ville de Saint-Pétersbourg, dans la région de Leningrad, sur tout le territoire de la Fédération de Russie et dans les pays étrangers. Selon « Roskomnadzor », la diffusion territoriale ne serait pas statutaire. En conséquence, le rédacteur en chef du média, Valery Antonov, a été convoqué par la police des médias pour l’établissement d’un PV d’infraction administrative. Lorsque Valery Antonov s’est présenté, il a demandé un formulaire pour déclarer l’extension de la géographie de ses diffusions sur le net mondial. On lui a répondu que ce formulaire n’existait pas et qu’il lui appartient de rencontrer le FSB pour s’entretenir de cette question.

Le FSB reproche surtout à Valery Antonov de diffuser sur son canal les émissions « Nadejda – Constitution ». Il s’agit d’une tribune accordée à Nadejda Petrova, réfugiée politique russe en France. Pendant deux ans, le Kremlin a tenté de réduire au silence cette opposante indomptable en utilisant tous ses réseaux en Europe, Interpol inclus. Ce fut vain ! Nadejda Petrova continue de critiquer Poutine depuis notre pays sur le média « Loi et ordre ». Incapable de faire taire Nadejda Petrova, le Kremlin a entrepris de réduire au silence le canal sur lequel elle s’exprime. Les attaques faites à « Loi et ordre » se succèdent à une cadence d’enfer. À ce jour, Valery Antonov a déjà reçu 16 lettres pour des motifs aussi divers que mesquins. Chaque mot est étudié afin de déceler une possible infraction à la législation.

Nadejda Petrova sur la chaîne "Loi et ordre" © "Loi et ordre" Nadejda Petrova sur la chaîne "Loi et ordre" © "Loi et ordre"
Lors de sa tribune, Nadejda Petrova a prononcé le mot « Artpodgotovka ». Cette organisation a été déclarée terroriste en Russie. Ses dirigeants réfugiés en France sont passibles de 20 ans de prison dans leur pays. Lorsque la « chef terroriste » Nadejda Petrova a prononcé le mot « Artpodgotovka » sur la chaîne « Loi et ordre », son directeur, Valery Antonov, aurait dû l’interrompre et préciser « interdite en Russie ». Pour cette affaire, Valery Antonov a été également convoqué par le FSB. Mais il s’agit d’une menace beaucoup plus sérieuse que tous les autres reproches formulés par « Roskomnadzor » à Valery Antonov. Si le FSB parvient à déceler une quelconque complicité avec la « terroriste » Nadège Pétrova, il sera jugé par un tribunal militaire et condamné à des années de prison comme tous les « complices » de Nadège Pétrova qui n’ont pu quitter la Russie à temps.

Valery Antonov craint de finir ses jours comme son collègue, Constatntin Senetsine, journaliste du canal Artpodgotovka à Saint-Pétersbourg, défenestré du 6e étage. Des journalistes sont rentrés après les enquêteurs dans son appartement. Ils ont constaté que le revêtement du sol avait été retiré. Ils supposent que c’était pour faire disparaître des traces de sang. Contrairement à la tradition orthodoxe, la morgue a rendu le corps dans un cercueil fermé avec interdiction de l’ouvrir pour les obsèques. Au cimetière, des agents du FSB se tenaient à proximité de la fosse. Malgré leur présence, un proche a ouvert le cercueil de Constatntin Senetsine et a constaté que son visage était celui d’un homme qui avait été battu. Valery Antonov estime à 364 le nombre de journalistes assassinés depuis 1992 en Russie. Anna Politkovskaya n’est qu’un nom parmi tant d’autres. Valery Antonov pense que le sien est apparu sur la liste des personnes à abattre ou à emprisonner. Les dernières déclarations publiques du gouverneur de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, confirment que l’élimination physique des journalistes et blogueurs va se poursuivre. Il a appelé à tuer ceux qui font des commentaires désobligeants sur les réseaux sociaux.

Poutine emploie des moyens plus techniques pour soumettre la toile. Il a signé les lois qui verrouilleront dans quelques mois l’internet russe et le transformeront en « rusnet », une forme du chinois. De premiers essais ont été faits dans l’Oural. Maintenant, ce n’est plus qu’un problème technique. Le matériel commandé en Chine devra être installé chez les providers. La Russie fera également son Wikipédia russe, l’actuel ne plaisant pas à Poutine. L’accès aux informations venant de l’étranger sera non seulement très laborieux, mais dangereux. Le statut « agent de l’étranger » se retransmettra comme une maladie contagieuse entre personnes morales et également physiques. Il suffira de reprendre et de diffuser une information d’un média étranger ou d’un média russe « agent de l’étranger » pour devenir soi-même « agent de l’étranger ». Le métier de « journaliste » en Russie ne devra se limiter qu’à répéter ou commenter favorablement la propagande officielle. Comme me l’avait confié un dissident de l’époque soviétique : « J’ai déjà vu ce film. Les agents de l’étranger d’aujourd’hui sont les ennemis du peuple de l’époque stalinienne ».

En 1992, j’étais arrivé en Russie avec un fax dans mes bagages pour monter mon entreprise. Les fax étaient interdits encore quelques mois plus tôt. À l’aéroport Chérémétievo, les gardes-frontières saisissaient tous les journaux français à l’exception de l’Humanité. Un fax court-circuitait les frontières et permettait de recevoir un article de l’étranger directement à son domicile. Si le FSB découvrait un fax non déclaré, les services de sécurité coupaient immédiatement la ligne téléphonique. Dès que mes propriétaires découvraient que j’avais branché un fax dans mon appartement en location, ils m’invitaient soit à débrancher le fax ou à quitter les lieux. C’est ainsi que, mon fax sous le bras, j’ai déménagé plusieurs fois jusqu’à l’apparition d’internet. En 1996, je me suis branché sur le réseau par l’intermédiaire de la ligne téléphonique. Le standard du quartier n’était pas prévu pour supporter un tel trafic et la ligne disjonctait régulièrement. J’ai fait part de cette modernisation de mes communications à un ami français. Ce dernier m’a chuchoté à l’oreille : « Ne parlez pas d’internet aux Russes, sinon ils vont se brancher eux aussi ». Mon ami craignait la concurrence. Aujourd’hui, ce sont mes amis russes qui m’informent des derniers progrès de la télécommunication sur le net. Médusé, je les écoute. Poutine pense interdire internet à « Ivan le moujik ». Il est aussi crédule que mon ami. On n’empêche pas le monde d’évoluer et les gens de communiquer.

Un premier rideau de fer a chuté. Poutine veut construire un second sur Internet. Il s’effondrera lui aussi. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Parce qu’on n’a pas compris son Histoire, on devra la revivre. Une nouvelle « Pérestroïka » libérera l’information et la « Glasnost » éclatera à nouveau au grand jour. En attendant, il faut sauver Valery Antonov.

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