Russie. Le choix de Marc Galpérin.

Le 26 décembre 2017, l’opposant russe Marc Galpérin devra être jugé. Accusé d’extrémisme pour avoir fait des déclarations « non conformes » sur la Place Rouge, il est passible de 5 ans de prison. Mais, le chef d’accusation pourrait être requalifié en terrorisme. La peine encourue serait alors de 12 à 20 ans de prison.

Arrestation de Marc Galpérin © Sota.vision Arrestation de Marc Galpérin © Sota.vision
Tous les amis de Marc Galpérin s’efforcent de le convaincre de rompre son assignation à domicile, de se défaire de son bracelet électronique qu’il porte autour de la cheville, et de s’enfuir de Russie. Certains l’assurent qu’ils peuvent lui faire passer sans encombre la frontière avec un Pays balte dans le coffre d’une voiture ou le transporter incognito en Ukraine. Il suffit à Marc Galpérin de dire un seul mot « Oui » pour retrouver la liberté. Mais Marc Galpérin s’obstine. Il refuse. Moi même, comme bien d’autres, j’ai épuisé toute mon augmentation pour le persuader de s’enfuir. En vain ! Marc Galpérin a décidé de rester en Russie, quoiqu’il lui en coûte. Il affirme que la force de Poutine, c’est notre peur. Cette dernière doit changer de camp. Il déclare que ce sont nos adversaires qui sont peureux. Marc Galpérin connaît le monde des oligarques et du pouvoir. Il les traite de voleurs. Un voleur n’a pas d’idéologie. Il ne se sacrifie pas pour elle. Il n’est pas animé par l’altruisme, mais par l’égoïsme. On ne meurt pas pour son argent. On fuit avec son argent. D’ailleurs, tous ces Messieurs ont déjà préventivement mis leurs avoirs et leur famille hors de Russie. Leur retraite est déjà préparée sur des positions aménagées à London-grad ou à New York. Marc Galpérin affirme que la camarilla oligarchique de Poutine détalera lorsqu’elle aura à affronter des adversaires déterminés, prêts à sacrifier leur travail, leur liberté, leur santé et même leur vie. Ces hommes, c’est nous, il dit. Rester, c’est l’affirmer.

Bracelet électronique de Marc Galpérin © PIERRE HAFFNER Bracelet électronique de Marc Galpérin © PIERRE HAFFNER
Marc clame : « On s’enfuit avec son argent, mais on meurt pour ses idées. Nous, nous n’avons pas d’argent, mais nous avons des idées ». Face à un groupe de personnes jusqu’au-boutistes, les amis de Poutine prendront la poudre d’escampette. Ce sont les minorités passionnées qui provoquent le renversement des régimes. L’idéologie révolutionnaire suscite le dévouement, l’altruisme, l’abnégation, le sacrifice. La passion est contagieuse. Le courage de quelques-uns peut enflammer les masses. Il est capable de provoquer avec une accélération fulgurante le soulèvement des peuples.

Marc Galpérin a décidé de former un groupe d’hommes implacables, qui ne craignent rien. Ils portent un signe distinctif. Un badge réfléchissant comme un miroir. Nous sommes les « kamikazes » de la révolution démocratique russe. Marc Galpérin est un vrai leader. IL donne exemple. La répression l’a déjà privé de sa vie familiale, de son travail et de sa liberté. Malgré cela, il ne renonce pas. Il poursuit son combat. Il est prêt à perdre sa santé et sa vie pour libérer la Russie de Poutine.

Dernièrement, son assignation à domicile s’est durcie. Les visites lui ont été interdites. Marc Galpérin ne peut donc avoir des rencontres qu’aux heures de promenade dans la rue, une heure le matin et autant l’après-midi. En dehors de ces horaires, rares sont ceux qui s’enhardissent à sonner à sa porte. Ils conversent avec lui en restant sur le palier et Marc au seuil de son appartement. Le juge a été imprécis. Il a interdit les visites, mais non pas les échanges au travers de la porte entrouverte. Le FSB qui veille en permanence filme tous les visiteurs. L’accès à internet a été interdit à Marc Galpérin. Il ne peut faire aucune déclaration.

Olga Romanova est une des rares personnes qui ont rendu visite à Marc Galpérin. Elle a enregistré une vidéo sur laquelle Marc Galpérin appelle à aller au rassemblement du 5 novembre 2017 organisé par Viacheslav Maltsev. Cette vidéo a été diffusée sur internet. Lors d’une perquisition chez Olga Romanova, le FSB a saisi, avec tous les ordinateurs, l’original de cette vidéo. Le canal YouTube « Artpodgotovka » de Viacheslav Maltsev a été déclaré organisation « terroriste » par le FSB. Viacheslav Maltsev, réfugié en France, en tant qu’organisateur d’association « terroriste » risque la prison à vie s’il retournait en Russie. Toute personne ayant eu un contact réel ou supposé avec Viacheslav Maltsev peut être accusée de terrorisme. C’est le cas de l’auteur de ces lignes, Pierre HAFFNER, qui a aidé Viacheslav Maltsev à se réfugier en France. Marc Galpérin n’a pas eu cette chance. On s’attend à ce que sur la base de cette vidéo, filmée par Olga Romanova, le statut de Marc Galpérin soit requalifié d’extrémiste en terroriste, soit que la peine maximale soit portée de 5 à 20 ans de prison. Malgré cela, Marc Galpérin a décidé de ne pas quitter la Russie.

Les condamnations à quatre ou cinq ans de prison qui ont commencé à tomber après la troisième « réélection » de Poutine et l’affaire « Bolotnoe » du 6 mai 2012, ou les accusations d’extrémisme, ne semblent pas suffisantes pour mater une opposition qui relève la tête. Le pouvoir assène des articles plus lourds, dont l’article 205 qui réprime le terrorisme. Celui-ci a été étrenné sans retenue à l’encontre des Tatars de Crimée et de leur organisation inoffensive, pacifique et religieuses « Hizb ut Tahrir ». Ses membres sont condamnés à 20 ans de prison dans l’indifférence générale. Les autorités russes ont importé ces arguments massue à Moscou. Elles espèrent ici des résultats aussi efficaces et autant de désintérêt de la part de la communauté internationale.

Yuri Korny, Andrei Keptyu, Andreï Tolkachev et Nadezhda Petrov ont été les premiers cobayes de cette nouvelle vague répressive. Ils ont été accusés de terrorisme pour avoir participé au rassemblement du 5 novembre 2017 organisé sur la place du Manège à Moscou par Viacheslav Maltsev et son canal Artpodgotovka. Selon les enquêteurs, ils voulaient renverser violemment l’ordre constitutionnel en tentant de commettre des actes terroristes, qui n’ont jamais eu lieu. Leur vêtement sentait l’essence, le FSB a affirmé. On aurait trouvé en leur possession une bouteille vide qui sentait l’essence. Le FSB a conclu que ces personnes désiraient incendier des palettes de foin restantes sur le pavé de la Place du Manège où s’était déroulée l’exposition « Automne doré 2017 ». Ils auraient aussi eu l’intention d’incendier les immeubles se situant à proximité de la place Rouge, et non des moindres : Bolchoy Théatre, Hotel Métropole, les galeries marchandes du GUM, TSUM, etc. Une parodie grotesque de l’incendie du Reichstag fomentée par Hitler en 1933. Mais à Moscou, rien n’a encore brûlé.

Alexandre Svichtchev a été accusé par le FSB d’avoir voulu abattre avec une scie à métaux des pylônes de transport électrique à haute tension dans la région de Moscou. Je précise qu’aucun pylône n’a jamais été scié, mais l’intention vaut acte. Elle est passible comme lui de 12 ans à 20 ans de prison.

S’ils se retrouvaient accablés de telles accusations, je conseille à tous mes amis russes de ne pas suivre l’exemple de Marc Galpérin, mais de détaler de Russie le plus rapidement possible. C’est exactement ce qu’a fait Alexandre Svichtchev. Sans prendre le temps d’obtenir un visa Schengen, il s’est tout d’abord réfugié avec son épouse en Ukraine d’où il a essayé de s’envoler pour le Maroc via Paris. Le Maroc n’exige pas de visa pour les Russes. Présumant qu’à Paris, ces personnes ne transféreraient pas dans l’avion devant les porter au Maroc, mais demanderaient l’asile dans la zone aéroportuaire de Roissy, les gardes-frontières ukrainiens ne les ont pas laissés embarquer à Kiev. Ils ont été contraints d’emprunter un chemin plus tortueux qui les a menés à Riga, où on leur a accordé immédiatement l’asile. Placés le soir même dans un foyer, ils perçoivent en l’attente une aide de 3 euros par jour pour se nourrir. Tous les autres accusés n’ont pas eu le temps de quitter la Russie. Ils ont tous été arrêtés, à l’exception de Andreï Tolkachev. Dépourvu de passeport et de visa, ce dernier a décidé, pour éviter d’être arrêté, de rentrer dans la clandestinité en Russie. Une nuit, il est allé chez lui pour voir son fils. Séance tenante, il a été arrêté par le FSB. Emprisonné, il est passible de 12 à 20 ans de prison.

Je conseille fortement à tous, pressentant la moindre menace, de quitter la Russie. Le régime va « matraquer » l’opposition, comme il ne l’a jamais fait. Les peines très lourdes tomberont après le 18 mars 2018, date des élections présidentielles et après le championnat de football qui pourrait obliger le régime à avoir une certaine retenue toute temporaire.

Il faut partir, même sans papier. Franchir la frontière balte, c’est possible. Le Français Yoann Barbereau, condamné à 15 ans de prison en Russie, en a fait la démonstration. Avec Blablacar, on peut voyager clandestinement. Comme Barbereau, un Russe doit être capable de franchir à pied la bande limitrophe de sécurité de 30 km et la frontière balte.

La voie classique d’exil est tout d’abord la Biélorussie, où il ne faut en aucun cas s’attarder, car le FSB russe arrête à sa guise quiconque dans ce pays.

Ensuite, il faut franchir la frontière ukrainienne. Hélas, les gardes-frontières ukrainiens rejettent les opposants russes, les vrais amis de l’Ukraine qui en Russie contestent l’annexion de la Crimée et la guerre au Donbass. Menacés d’être emprisonnés en Russie, ils fuient vers l’Ukraine dont ils ont pris la défense. Mais les gardes-frontières ukrainiens refoulent ces alliés et les livrent à Poutine.

Parfois, les gardes-frontières ukrainiens détériorent le passeport des réfugiés russes. Sachant que ce document est plastifié, il est difficile de penser que l’acte n’est pas volontaire, voire ciblé. Ce document détérioré, son porteur ne peut plus franchir de frontière, quelle qu’elle soit. Il doit revenir en Russie et attendre un long mois pour obtenir un nouveau document. Au cours de ce temps, il risque à tout moment une arrestation,

Un bon conseil, si vous avez la chance de ressortir de Lubyanka avec seulement un statut de témoin, fuyez de Russie, avant que les Tchékistes ne changent d’avis ! Même sans passeport et visa. J’ai rencontré un ami russe à Kiev. Il venait de franchir la frontière ukrainienne sans papier. Auparavant, il s’était fait refouler deux fois. Une première fois au poste-frontière routier où il s’était présenté en voiture pour demander l’asile politique. La deuxième fois, il avait pris le train. À la frontière ukrainienne, le wagon est fermé jusqu’à la gare de Kiev où les passagers sont contrôlés. Il a passé la journée au poste de police de la gare de Kiev et a été renvoyé par le train du soir en Biélorussie. Une troisième fois, il s’est procuré à Minsk une clé qui ouvre les portes de wagons de passagers. Les resquilleurs en ont tous une. Elles se vendent sur tous les marchés de Russie et de Biélorussie. En arrivant à Kiev, le train ralentit. Il suffit d’ouvrir la porte et de sauter en marche. Un conseil, ne prenez pas de valise ou de sac pour ne pas avoir l’air d’un voyageur. Le saut sera plus facile. Arrivé à Kiev, évitez de passer la nuit à la gare. Appelez une connaissance qui vous hébergera. Mon ami m’a appelé. Je lui ai donné des vêtements afin qu’il puisse se changer. La première nuit, il a couché chez moi. Il m’a raconté ses arrestations en Russie. Le FSB l’a tabassé pour lui faire avouer des actes extrémistes. Ne pouvant le faire parler, ils lui ont branché des électrodes aux deux pouces et lui ont envoyé des décharges électriques. Mon ami m’a raconté cela en souriant, car ses bourreaux, non-physiciens, lui ont laissé les menottes au poignet. Le courant électrique est passé d’un poignet à l’autre au travers des menottes métalliques en évitant son corps. Sitôt relâché, il a fui vers l’Ukraine. Son voyage a duré un mois.

Si vous sortez ainsi de Russie, arrivé à Kiev présentez-vous immédiatement au commissariat de l’ONU pour les réfugiés. Dans les jours qui suivront, vous recevrez une attestation de l’ONU certifiant que vous êtes un réfugié politique. Les autorités ukrainiennes n’oseront plus vous expulser vers la Russie.

La Russie et la Biélorussie doivent être reconnues comme des pays dictatoriaux par la communauté internationale. Les pays limitrophes doivent appliquer la convention de Genève qui protège les réfugiés politiques. Leur refoulement dans leur pays d’origine doit être interdit. En premier lieu, ces mesures doivent s’adresser à l’Ukraine, du moins, si cette dernière a la prétention de devenir un pays européen.

En l’attente, Marc Galpérin compte sur votre solidarité. Aidez-le !

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