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Le terme « Titouchka » vient de l’ukrainien. Il a été largement utilisé par les médias et par les gens de la rue pour désigner les hommes de main suspectés d’être à la solde de Moscou qui tentait alors de soutenir le président ukrainien Yanoukovitch. Ces hooligans habillés en civil constituaient des troupes de combats paramilitaires dont l’objectif était d’attaquer et de disperser les manifestations sur la place Maïdan et de s’en prendre aux représentants des médias occidentaux. Leur tactique consiste à se mêler à la foule, puis à déclencher une bagarre.
C’est exactement la recette qu’emploient à Moscou Gocha Tarrassevitch et son groupe « Serb » afin d’effrayer les quelques audacieux qui oseraient encore défier Poutine.
On nomme Gocha Tarassevitch le « lanceur d’excréments », puisqu’il n’hésite pas à projeter cette matière sur les piquets d’opposition à Poutine. Ces derniers doivent subir stoïquement sous peine, s’ils réagissaient, de se faire arrêter par la police qui veille à deux pas.
Le catapultage d’arguments fécaux permet de se faire une idée de la moralité du personnage et de son équipe. Mais il convient tout d’abord de rendre hommage à Gocha Tarassevitch pour son aspect physique. Il est bel homme. Cela est nécessaire pour provoquer physiquement des manifestants qu’il dépasse presque toujours d’une bonne tête. Il n’hésite même pas à attaquer des invalides comme j’ai pu le constater moi-même sur la place du manège à Moscou lorsqu’il s’en est pris à un adolescent.
Gocha a troqué son vrai nom Beketov pour celui de Tarassevitch. La racine « Bek » trahit une origine turque. Elle pourrait mettre en doute les sentiments patriotiques russes qu’il affiche volontiers.
On ressent une animosité chez Gocha. Cette dernière est certainement due à ses déboires passés. Igor Beketov, alias Gocha Tarassevitch est originaire de Dnepropetrovsk. Dès 2012, il voulait se positionner en champion du « monde russe » en Ukraine. Il avait créé le mouvement de libération russe « Serb » (South East Radical Block). Les élites locales, préoccupées par le changement de pouvoir à Kiev, ont suscité sur place un mouvement anti-Maïdan. Gocha, qui voulait être l’exportateur du printemps russe a Dnepropetrosk, a saisi l’occasion. Hélas en 2014, les régions ukrainiennes de Novorossia ont refusé de se soulever et de suivre Poutine dans cette aventure incertaine qui devait les réunir avec la « mère patrie ». Gocha a été contraint avec son mouvement SERB de se rapatrier un moment dans les régions du Donetsk et Louhansk. Certes, il y était moins risqué avec l’appui de l’armée russe de faire face au nouveau pouvoir installé à Kiev.
En août 2014, Gocha a rejoint définitivement Moscou. Il entend ici prévenir un nouveau Maîdan et se venger de ses défaites ukrainiennes. À Moscou, il offre ses services de « Titouchka » à Poutine. Gocha s’est fixé comme mission d’épurer Moscou de tout « libéral ». C’est ainsi qu’il nomme les opposants démocratiques à Poutine. Le ruban aux couleurs orange et noir que portent ses hommes est un sauf-conduit qui leur assure une totale franchise pour agresser les dissidents. En cas d’arrestation, ces derniers passeront en jugement. Les hommes de Gocha ressortiront libres du commissariat, jusqu’à la prochaine séance. Forts de cette immunité, en tout petit groupe de 4 à 5 personnes les hommes de « SERB » n’hésitent pas à s’attaquer parfois des manifestants pacifiques réunis par centaines. Il est vrai que derrière eux les hommes des forces spéciales de la police casqués et armés attendent le moindre incident pour intervenir.
La technique de provocation est des plus grossières. Les hommes de Gocha s’approchent d’une personne et l’accusent de les empêcher de passer. Gène à la circulation piétonnière, cela est une infraction en Russie. Des piquets solitaires se font régulièrement embarquer par la police sous prétexte de gène à la circulation. En conséquence, les nervis sont en droit de bousculer un piquet en criant bien fort : « Laissez-moi passer ». À la moindre réaction d’humeur, le gêneur se retrouve menotté au poste de police. Si le piquet tient une affiche, les provocateurs clament que celle-ci les injurie ou qu’elle injurie le président Poutine, blasphème suprême. Se retrouvant ainsi en position imaginaire d’agressé, ils ont parfaitement le droit de se défendre physiquement par des coups, en projetant des liquides ou produits chimiques divers sur le visage du coupable. L’affiche est alors arrachée des mains du piquet et détruite séance tenante pour faire cesser l’injure supposée. S’il y a un rassemblement d’opposants, l’équipe de spadassins s’incruste dans la masse et vocifère, espérant que la police interviendra. Interdites ou autorisées, peu importe, les personnes participantes aux rassemblements d’oppositions se font régulièrement arrêter.
Se réunir à plus d’une personne sans autorisation est interdit dans la Russie de Poutine. Formellement, si vous voulez vous promener dans la rue en tenant votre épouse ou époux par le bras, il vous faut une autorisation administrative. En fait, on ne vous dira rien à condition que cela ne soit pas compris comme étant hostile « à qui vous savez ». Dans le cas contraire, vous vous ferez arrêter et condamner. À la quatrième condamnation, le nouvel article liberticide n° 212.1 vous rend passible de cinq ans de prison fermes pour infractions répétées à la réglementation concernant les réunions publiques. Ildar Dadin a pris deux ans et demi de prison fermes ainsi. Amis français, êtes-vous volontaires pour manifester en Russie ?
La stratégie de Poutine est de prendre ses opposants dans un étau dont il contrôle les deux mâchoires. D’une part, sa police et ses tribunaux totalement corrompus qui condamnent lourdement et d’autre part Gocha Tarrasevitch et sa bande qui organisent des pogroms sur la place publique. En dernier ressort, pour éliminer « les gros bonnets » il y a les hommes de Kadirov qui vous tireront quatre balles dans le dos comme à Boris Nemtsov.
En 1992, la Fédération de Russie devait devenir un pays démocratique. Cet espoir n’a pas vécu bien longtemps. En octobre 1993, le président Eltsine a fait tirer sur la foule à Ostankino, puis sur le parlement au canon. En 1994, Eltsine engageait la première guerre de Tchétchénie. En 1999, il désignait Poutine président du pays. Homme du passé par excellence puisqu’il était directeur du FSB (ex-KGB) et membre de l'ex-parti communiste. (Précisons que Poutine est ancien membre du parti communiste, non pas parce qu’il a démissionné du parti, ce qu’il n’a jamais fait, mais parce que le parti a cessé d’exister.) Avec Poutine, la Russie s’est engagée dans un nouveau cycle de guerres civiles que l’on qualifiera de « post-Soviétiques ». La dernière en date est la guerre avec l’Ukraine. Les « Titouchkas » de Kiev se sont transformés en « séparatistes » du Donbass.Les coups de poing en coups de feu.
Par nature, Poutine est incapable de proposer au pays un moyen de régulation pacifique. La présence des « Titouchkas » à Moscou est le prélude aux futures guerres civiles « post-Fédération de Russie ». Elles accompagneront sa décomposition. Poutine se prépare à ces guerres civiles. Celles-ci ont déjà commencé avec les escadrons de la mort de Kadirov et les Titouchka de Beketov-Tarasevich à Moscou.
Variantes des guerres postsoviétiques, sous des formes syrienne, libyenne, yougoslave, ou combinaison de celles-ci, les guerres civiles « post-Fédération de Russie » emporteront cette dernière, et peut-être le monde avec elle. En attendant, nos dirigeants français essayent de faire du business avec le dictateur russe. La Russie serait un pays africain ordinaire pour eux. Et l’avenir de ce pays et du monde en général, un problème secondaire.