Souvenirs familiaux, de Luchon et d’ailleurs.

Trois guerres contre l’Allemagne ont bouleversé la vie des trois générations qui m’ont précédé. La ville pyrénéenne de Luchon, où avait trouvé asile notre famille, a été divisée sous l’occupation. À la libération, pour préserver la paix retrouvée, mon grand-père Albert HAFFNER a dit que l’on ne parlera pas de ces temps douloureux. Néanmoins, par bribes, des souvenirs ont filtré. Les voici.

Ma grand-mère m’a raconté : « En 1933, son beau-père Joseph HAFFNER, ancien combattant de la guerre de 1870 et exilé alsacien à Luchon, apprit par la radio que Hitler avait été nommé chancelier en Allemagne. Joseph HAFFNER retira sa casquette. Il la jeta à terre et cria : « Nous sommes foutus ! » Les hommes politiques comprendront cela bien plus tard. Joseph HAFFNER est décédé en 1935. Il ne verra pas la suite des événements.

1940 – 1944.

LA BATAILLE DU CUIVRE.

Remerciement des PTT © Archive Pierre HAFFNER Remerciement des PTT © Archive Pierre HAFFNER
Au petit matin de ce 11 novembre 1942, une personne vient frapper à la porte de la Brasserie alsacienne à Luchon dans les Pyrénées. Mon grand-père, Albert HAFFNER se lève précipitamment et reconnaît son gendre Pierre MOMPEZAT. Pierre est agent des PTT, il est chargé de l’entretien du réseau téléphonique. Il est bien informé. Son réseau de résistance vient de lui communiquer que les Allemands ont violé ce matin le traité d’armistice et leurs Panzers foncent vers le Sud. La flotte se saborde à Toulon. Quinze tonnes de fil de cuivre, matériau hautement stratégique, « rapatriées » lors de la débâcle de 1940 sont entreposées à la Poste de Luchon. Pierre MOMPEZAT veille sur ce bien qui ne doit pas tomber entre les mains de l’ennemi. Il faut prendre une décision rapidement. Sans aucune hésitation, Albert et Louise HAFFNER donnent leur accord : les quinze tonnes de fils seront cachées dans les soutes de leur Brasserie. Un camion bâché conduit par des hommes de confiance fera le transport. Les Allemands trouveront des locaux vides à la Poste de Luchon. Jusqu’en août 1944, ce fil dormira derrière des piles de caisses de bières à la Brasserie alsacienne. Une forte garnison allemande stationnée à Luchon gardait la frontière espagnole. Amateur de bières, l’occupant venait tous les jours passer des commandes. Un jour, ma grande mère Louise est descendue à la cave chercher de la bière avec un Allemand. Inconsciemment, elle s’est dirigée vers le fil de cuivre. Puis réalisant son erreur, elle a dit à l’Allemand, « Excusez‐moi, la bière est de l’autre côté ». Elle a tourné les talons et ils sont partis en sens inverse.

À cette époque, il y avait dans chaque maison une carte du front de l’Est marqué par un fil rouge que l’on déplaçait au fur et à mesure de son évolution. La porte d’entrée de la brasserie était toujours ouverte. Rentrant à la cuisine, ma grande mère trouva un Allemand, venu chercher de la bière, pensif devant cette carte. Surpris, il lui a fait remarquer qu’il venait lui‐même de la remettre à jour, déplaçant fortement la ligne de front vers l’Allemagne, car l’Armée rouge venait d’infliger de cuisantes défaites à la Wehrmacht ces derniers temps. Ma grand‐mère l’a remercié d’avoir actualisé sa carte.

Une bataille secrète venait de se dérouler à Luchon : « la bataille du cuivre ». Les Allemands l’ont perdue. À la libération, Albert HAFFNER restitua ce fil de cuivre à l’administration des PTT qui lui adressa la lettre de remerciements ci‐jointe. Il eut préféré une remise sur ses factures téléphoniques.

Sous l’occupation, Louise HAFFNER a vidé des greniers et brûlé tous les attributs francs-maçons des ancêtres SAMMULLER et HAFFNER. Garder ceux-ci était dangereux, car les nazis arrêtaient et déportaient les francs-maçons. Par contre, il a été impossible de faire disparaître l’étoile à six branches gravée dans la pierre du linteau de la porte d’entrée. L’insigne a été recouvert du numéro de la maison. L'emblème apposé sur les bouteilles de bière familiale était l’étoile à six branches, symbole maçonnique et des brasseurs. Le visionnaire Albert HAFFNER en a retiré une à temps pour ne laisser que cinq branches. Ces bouteilles posées sur la table de la Kommandatur auraient sinon surpris et provoqué l’arrestation de toute la famille.

LA BIÈRE AU PIPI.

Mon grand-père Albert HAFFNER embouteillait selon la procédure suivante la bière qu’il livrait aux militaires allemands stationnés à Luchon. Il perçait un fût, soutirait quelques bouteilles pour lui-même. Puis, il prenait son petit-fils Jean MOMPEZAT, qui avait quatre ans, et le juchait sur le fût. L’enfant faisait pipi dans le récipient. La bière restante était soutirée à son tour et livrée aux Allemands.

Comité de libération de Luchon. Pierre MOMPEZAT n° 2 © Archive Pierre HAFFNER Comité de libération de Luchon. Pierre MOMPEZAT n° 2 © Archive Pierre HAFFNER
PIERRE MOMPEZAT.

Il était chargé d’entretenir le réseau téléphonique des PTT, qu’il ne se gênait pas pour écouter. Il était les oreilles de la résistance luchonnaise. Tous les communistes de Luchon ont été arrêtés et déportés ou se sont évadés de France. Pierre MOMPEZAT, originaire de Lannemezan, ne fut pas inquiété, car peu connu. Lors de l’occupation allemande, tous les quatre jours, il y avait sur la table de la famille MOMPEZAT des œufs et des cuisses de poulet. La fréquence de ce menu s’explique ainsi. À tout moment, Pierre MOMPEZAT aurait pu être dénoncé. Son sac de montagne était constamment prêt, garni d’œufs et de cuisses de poulet, pour partir subitement et effectuer les heures de marche nécessaires pour passer en Espagne. Tous les quatre jours, il fallait renouveler les provisions de route avant qu’elles ne se gâtent.

La famille habitait quai Filhol. Derrière la maison, un dédale de jardins, séparés par des murs, conduit au pied de la montagne boisée. Des prises préalablement aménagées sur la muraille auraient permis si nécessaire de l’escalader et de disparaître furtivement.

Un jour, les Allemands sont arrivés au domicile de Pierre MOMPEZAT. Ce dernier a pris son sac à dos et s’est éclipsé à temps selon le plan préparé. Son épouse Léontine effrayée, mère de trois enfants en bas âge, a reçu les militaires. Elle a appelé à la rescousse son père Albert HAFFNER. Il fallait expliquer où se trouve Pierre MOMPEZAT. Albert HAFFNER s’est adressé en alsacien aux Allemands. Il leur a dit que Pierre MOMPEZAT était chez sa maîtresse. Sa fille Léontine n’a rien compris de la conversation. Les Allemands sont repartis satisfaits. Ce ne fut qu’une alarme sans suite et Pierre MOMPEZAT réapparu au foyer. Après la guerre, Albert HAFFNER a expliqué à sa fille ce qu’il avait dit aux Allemands pour s'en débarrasser. Léontine est devenue folle de rage en entendant cela. Néanmoins, ce mensonge avait permis d'éloigner les Allemands.

Les MOMPEZAT étaient locataires des FOUILLOUSE. Ces derniers exploitaient une scierie et une ferme au quai Fihol à Luchon. Les Allemands venaient chaque matin y chercher du lait. En présence d’un Allemand, Pierre MOMPEZAT et FOUILLOUSE se sont mis à parler en patois pour dire tout le mal qu’ils pensaient de lui. Soudain, l’Allemand leur dit en parfait gascon: « Je comprends très bien tout ce que vous dites ». L’homme a expliqué qu’il avait été fait prisonnier par les Français en 1914. Il avait été placé dans une ferme du sud-ouest où il a appris ce dialecte.

 

1941. Brasserie alsacienne à Luchon © Archive Pierre HAFFNER 1941. Brasserie alsacienne à Luchon © Archive Pierre HAFFNER

Photo. 1941. Brasserie alsacienne à Luchon : de gauche à droite Antoinette, Léontine, Jean avant son évasion, Madeleine, Louise HAFFNER née ESPOUY, Léonid ESPOUY réfractaire mise à la retraite d’office par Pétain, enfants Jean, Georges (dans la poussette) et Nicole MOMPEZAT.

L’ÉCURIE.

Les petits-enfants d’Albert HAFFNER jouaient dans la cour de la brasserie alsacienne. Certains jours, la porte d’entrée de l’écurie était exceptionnellement fermée. Albert demandait aux enfants de jouer devant celle-ci. Il y avait alors des pensionnaires clandestins qui couchaient dans le foin. Des personnes venaient les chercher furtivement la nuit et les conduisaient par les chemins de montagne en Espagne.

Les locaux de la brasserie étaient parfois très actifs la nuit. Les habitants du quartier s’étaient organisés pour y abattre clandestinement du bétail. Profitant du couvre-feu, les pièces de viande étaient réparties dans le quartier. Une nuit, le charpentier Jean CAPCARRERE a traversé tranquillement l’avenue de la gare, un quartier de bœuf sur les épaules sans rencontrer de patrouille. Une quinzaine d’années plus tard, ma grand-mère en tremblait encore de peur lorsqu’elle m’a raconté cela.

Bébert DULAC.

Vallée du Lys. © Photo ancienne. Vallée du Lys. © Photo ancienne.
L’un de ces passeurs s’appelait Bébert DULAC. Il était en contact avec Pierre MOMPEZAT. Bébert travaillait au chantier du Portillon. Déguisés en ouvriers, les fugitifs empruntaient le monte-charge qui part de la vallée du Lys pour atteindre les chantiers du Portillon à 2.400 mètres d’altitude. Bébert les guidait ensuite par le chemin de ronde qui mène au Port-Vieux et leur souhaitait bonne chance avant de les quitter sur la frontière d’Espagne. Bébert a fait passer ainsi des centaines de personnes. L’un d’eux fut mon oncle Jean HAFFNER. Ce dernier a voulu néanmoins faire l’ascension du Sacroux pour voir une dernière fois Luchon, avant de descendre dans la vallée espagnole. Il y reviendra après un chemin très long. Le Guardia civil le cueillera dans la vallée aragonaise, puis, les prisons de Franco, l’Afrique du Nord, l’enrôlement dans les armées libres françaises, le débarquement en Provence et la Libération de la France.

STRASBOURG.

À la Brasserie alsacienne à Luchon, il y avait un tableau représentant un vieux quartier de Strasbourg, nostalgie alsacienne oblige. Lorsque le téléphone sonnait en semaine, ma grand-mère Louise répondait, car c’est elle qui prenait les commandes de bière. Le dimanche, mon grand-père prenait le combiné. Un dimanche de novembre 1944, le téléphone sonne. Mon grand-père prend l’écouteur. Il entend les cloches de la cathédrale de Strasbourg qui sonnent à grande volée et son fils Jean qui lui dit : "Je suis dans Strasbourg que nous venons de libérer". Mon grand-père s’est mis à pleurer. Il s’agissait d’une longue histoire qui avait commencé en 1870, lorsque son père Joseph, combattant dans les armées françaises, avait été contraint pour rester Français de s’exiler de son Alsace natale annexée par les Prussiens.

 Bébert DULAC était le dépositaire du stock de dynamite au chantier du Portillon. L’explosif a servi à saboter le réseau de chemins de fer lors des combats de la Libération, notamment à Loures Barousse, à hauteur des fours à chaud. Un jour, j’ai demandé à Bébert : « Mais pourquoi gardais-tu toute cette dynamite ? » Il m’a répondu : « Pour faire sauter les installations du Portillon, si Pierre MOMPEZAT m’en avait donné l’ordre. » L’ordre ne viendra pas. La dynamite servit à faire des pêches miraculeuses.

À la fin de la guerre, dans tous les « gours », chaudron de ruisseaux de montagne du Lys, un bâton de dynamite a été jeté pour en retirer les truites. À ma réflexion : « C’était du braconnage », Bébert m’a répondu : « Oui ! Mais, il fallait bouffer ».

Lorsque les Allemands sont partis de Luchon, ils ont réquisitionné tous les véhicules en état de rouler. Mon grand-père Albert HAFFNER a retiré les roues de son camion et les a cachées. Le véhicule n’a pas été saisi.

Dominique ESPOUY.

Notre cousin Dominique ESPOUY vivait dans une maison discrète au-dessus du village d’Ore dans la Haute-Garonne. Même après la guerre, le chemin d’accès n’était pas goudronné. Un bijoutier juif de Lille, présentant la Shoa, convoqua son employé. Il lui dit : « Je te donne le commerce. Tout est à toi. Moi, je m’enfuis avec ma famille ». Le bijoutier traversa la France en direction de l’Espagne. Mais il ne franchit pas la frontière. Dominique ESPOUY le rencontra juste avant et le cacha chez lui. Après la libération, le bijoutier revient à Lille. Son ex-employé, à présent propriétaire, lui mit les livres de compte sur la table et lui dit : « Voici votre bien, reprenez-le ! »

NICOLETTE.

Nicole fille aînée de Pierre et Léontine MOMPEZAT vivait à la brasserie. Tout le monde appelait l’enfant Nicolette. Les Allemands aussi, lorsqu’ils venaient chercher de la bière. En attendant qu’on les serve, ils s’amusaient avec la fillette.

Quelques années après la guerre, un homme est entré à la brasserie. Ma grand-mère l’a reçu. En très bon français, teinté d’un accent allemand, il a demandé à ma grand-mère : « Où est Nicolette ? » Ma grand-mère lui a répondu : « Raoust ! » C’est ce mot allemand qu’elle entendait tous les soirs lorsqu’elle s’attardait avec sa voisine à l’heure du couvre-feu.

Georges HAFFNER © Georges HAFFNER Georges HAFFNER © Georges HAFFNER
Comme deux millions de soldats français, mon père a été fait prisonnier par les Allemands en juin 1940. Plus tard Nicolette, s’est appelé Nicole. Elle s’est mariée avec un militaire qui a occupé l’Allemagne enfin vaincue. Un jour Nicole a décidé de rendre visite à une famille allemande chez laquelle mon père prisonnier avait été placé. La famille possédait un moulin. Les trois fils du meunier avaient péri sur le front russe. Les autres enfants étaient en bas âge. Mon père parlait allemand. Il était devenu le fils adoptif de la maison. Il mangeait à la table familiale. C’est lui qui faisait marcher le moulin et qui gérait le marché noir survenu lorsque les restrictions alimentaires ont surgi à l’approche de la défaite allemande. Pour 100 kilogrammes de grain apportés par un habitant, mon père rendait 90 kg déclarés et 10 kg au noir. Lorsqu’il a été libéré, le moulin s’est retrouvé sans bras jeunes.

30 ans après la fin de la guerre, la nouvelle génération exploitait ce moulin. Elle n’avait pas oublié mon père ni ses récits de sa nièce Nicolette, dont il avait été séparé par la guerre. En présence de Nicole à présent adulte, qu’ils n’avaient pourtant jamais vue, la famille du vieux meunier s’est exclamée : « C’est Nicolette ! »

Nicole a ensuite contacté mon père et lui a dit : « Tu devrais revenir en Allemagne, rendre visite au moulin. Ils ne t’ont pas oublié et seraient très heureux de te revoir. Mes parents sont allés en Allemagne. Ils ont été très bien reçus. Mon père a revu ces enfants qu’ils tenaient sur ses genoux, lorsqu’il était prisonnier. Ils étaient adultes à pésent.

LUCHON a été divisé sous l’occupation. Pour préserver la paix retrouvée, Albert HAFFNER  a dit que l’on ne parlera pas de ces temps douloureux. Néanmoins, par bribes, des souvenirs ont filtré. Je n’ai qu’un regret : on aurait dû commencer cette histoire comme elle s'est terminée, avec des embrassades. Nous aurions alors évité tant de pleurs et de malheur. Cela aurait été si simple et on aurait été si heureux.

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