France, porte d’entrée des agents russes en Europe.

Géorgien et opposant tchétchène Zelimkhan Khangoshvili a été assassiné à Berlin le 23 août par un homme de nationalité russe. Selon l’enquête, ce dernier est entré dans l’UE avec un visa délivré par le consulat français de Moscou sur présentation d’un faux passeport russe.

2 mafiosos © Pierre HAFFNER
Cet assassinat a angoissé les opposants russes réfugiés à l’étranger. Ils étaient déjà anxieux après les décès mystérieux, les assassinats et les empoisonnements de tant d’opposants. Il confirme une fois de plus qu’aucune frontière ne les protège. On se souvient du tchétchène Umar Izrailov, assassiné en Autriche, d’Alexandre Litvinenko et de Serguey Skrypal empoisonnés en Grande-Bretagne.
Zelimkhan Khangoshvili avait combattu au Caucase contre les Russes. Après la guerre, il a survécu à quatre tentatives d’assassinat. Craignant pour sa vie il s’est réfugié en Allemagne où il avait demandé l’asile politique. Celui-ci lui a été refusé. Il a été assassiné dans ce pays avant son expulsion.

Son assassin présumé lui a tendu une embuscade à proximité de la mosquée où il se rendait pour la prière du vendredi. Zelimkhan Khangoshvili a été abattu de trois balles de 9 mm avec une arme munie d’un silencieux. Le tueur s’est enfui sur un vélo électrique. Il a ensuite jeté son arme et une perruque dans une rivière. Mais, il a été repéré par deux adolescents qui ont prévenu la police.

La Russie a officiellement rejeté tout lien avec l’assassinat.

Une enquête conjointe de Bellingcat, Der Spiegel, et The Insider (Russie) a établi que le suspect s’était rendu à Berlin via la France avec un passeport russe non biométrique valablement délivré au nom de Vadim Andreevich Sokolov, né le 20 août 1970. Il a pu être établi qu’il n’existe aucune personne existante possédant de telles données en Russie.

Répondant aux données du passeport et à la demande de visa, aucune personne du nom de Vadim Andreevich Sokolov n’a pu être identifiée sur des centaines de bases. Cette personne n’existe pas en Russie. La délivrance d’un passeport valide sous une fausse identité ne peut être obtenue sans la participation des instances officielles et des services secrets russes.

Lors du passage de la frontière russe, le passeport de Vadim Sokolov aurait dû être scanné et vérifié avec le registre des passeports russes. Toute incohérence aurait déclenché une alarme. Cela ne s’est pas produit. Il y a deux explications possibles : soit, « Vadim Sokolov » était connu des agents du service frontalier en tant qu’agent infiltré, et ces derniers avaient pour instruction de lui laisser poursuivre son chemin, ou bien, le FSB qui gère la base de données aux postes-frontière avait actualisé cette dernière avec ce faux passeport pour permettre à Vadim Sokolov de quitter la Russie librement. Le système d’immigration russe (contrôle des frontières) est supervisé par le Service fédéral de sécurité (FSB).

(Moyennant finance, l’on peut porter des corrections sur cette liste. Cela coûte 5 000 euros en liquide à une personne du FSB et 2 000 euros à l’avocat mafieux Grib. Le consulat français de Moscou assure le rôle d’intermédiaire pour ces opérations. P. H.)

Les agents du GRU qui avaient empoisonné Serguey Skrypal en Grande-Bretagne avaient voyagé selon le deuxième scénario, avec un faux passeport. Les enquêtes de Bellingcat et d’Insider avaient rétabli leur véritable identité : Alexandre Bashirov était en réalité le colonel Anatoly Tchépigov et Alexandre Petrov était le médecin militaire Alexandre Mishkin. Les enquêteurs s’efforcent à présent de découvrir qui est réellement Vadim Sokolov.

L’identité de « Vadim Sokolov » est récente. Le passeport a été demandé le 18 juillet 2019, remis le 28, le visa accordé le lendemain. Cela renforce les soupçons que le document a été créé spécialement pour cette opération spécifique à Berlin. Comme les passeports d’autres agents du GRU, le passeport de Vadim Sokolov est de type « ancien », c’est-à-dire sans données biométriques intégrées. En 2009, la Russie a introduit les passeports biométriques, qui sont prioritairement délivrés, mais des passeports « à l’ancienne » sont toujours remis en urgence, lorsque le demandeur n’a pas le temps d’attendre le cryptage de ses empreintes digitales. Quels impératifs ont imposé la remise d’un passeport non biométrique à Vadim Sokolov ?

Tous les officiers GRU en active à l’étranger qui ont pu être précédemment identifiés (plus de 20 actuellement) possèdent un passeport à l’ancienne, non biométrique, afin d’éviter toute contradiction entre les empreintes digitales du porteur du passeport et celles enregistrées dans le document lui-même. Le suspect a demandé un visa express au consulat de France à Moscou le 29 juillet 2019.

Ces bizarreries n’ont aucunement attiré l’attention du consulat français. Une simple vérification aurait permis de constater que le lieu de résidence de Vadim Sokolov « Alpiyskaya Street 37 » à Saint-Pétersbourg est fantaisiste. Il existe seulement une impasse « Alpiyskiy Pereulok ». Au numéro 37 de cette voie, il y a 3 groupes d’habitation composés de blocs (corpus 1, 2 ou 3). Ce dernier numéro doit être indiqué pour fournir une adresse complète. Comment un visa Schengen à entrées multiples pour une durée de six mois a-t-il pu être délivré par notre consulat de Moscou en l’absence d’empreinte numérique et avec de telles incohérences ? Selon toute vraisemblance, nos fonctionnaires ne se soucient pas de la traçabilité des personnes à qui ils délivrent des visas. Le suspect n’a pas d’empreinte numérique, il n’est pas répertorié sur une base de données en Russie, il a indiqué une adresse incomplète ou fausse, il n’est pas allé en Europe depuis 2013. On est donc surpris que notre ministère Affaires étrangères, chargé en dernier ressort de statuer sur les demandes de visa, ait décidé d’honorer intégralement et expressément sa demande, de délivrer à cette personne un visa multientrées sans examen plus détaillé ni délai d’attente.

Dans sa demande de visa, Vadim Sokolov a indiqué qu’il résiderait à l’hôtel Practic à Paris. Lorsqu’il a été présenté une photo de cette personne au réceptionniste de l’hôtel, ce dernier a affirmé ne l’avoir jamais vu. Si Vadim Sokolov n’avait pas été dénoncé par ces deux jeunes adolescents, il aurait pu retourner en Russie où il aurait disparu.

Le rapport de la police allemande indique que le suspect a trois tatouages ​​sur son corps : une couronne et une panthère sur le haut du bras gauche et un serpent sur le bas du bras droit. La présence de tatouages ​​sur le corps d’un agent du GRU est inhabituelle. Les services de sécurité russes n’autorisent pas leurs officiers à se tatouer. Cela donne à penser que le suspect n’est pas membre des services spéciaux, mais un particulier recruté pour une opération ponctuelle. Le GRU fournit des armes spéciales à ses agents : polonium, novtichok pour les empoisonnements de Litinenko ou de Skrypal. Par contre, les indépendants recrutés occasionnellement sont contraints d’agir avec des armes à feu. Il y a des précédents de tels assassinats extraterritoriaux en Ukraine. Cependant, le recours à un mercenaire pour agir en Europe occidentale constituerait un précédent pour les services de sécurité russe.

L’affaire Benalla nous a révélé que les services secrets russes possèdent des réseaux de taupes au plus haut niveau de notre administration. Quel est l’agent russe infiltré dans notre ministère des Affaires étrangères qui aurait permis à Vadim Sokolov d’obtenir un visa Schengen dans de telles conditions ?

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