18 millions d’adresses IP bloquées en Russie

Les services du Kremlin pour le contrôle d’internet ont entrepris le blocage de la messagerie Telegram. Techniquement, cela est très compliqué. La solution serait de faire un internet russe à la « chinoise ». Mais cela est-il encore possible ?

Arrestation de  Maria Alekhine, Pussy Riot à Lubyanka © Radio svoboda Arrestation de Maria Alekhine, Pussy Riot à Lubyanka © Radio svoboda
Hier à 16 h 37, deux jours après le début du verrouillage, 18,2 millions d’adresses ont été bloquées par Roskomnadzor, Comité du Kremlin pour la surveillance d’internet. L’agence a dû interdire l’accès aux adresses IP d’Amazon et de Google sur le cloud.

Les utilisateurs ont commencé à se plaindre du manque d’accès aux sites de Microsoft : Microsoft Docs, Microsoft Developer Network, au système d’exploitation de Microsoft Office. D’autres réseaux sociaux se sont mis à fonctionner irrégulièrement comme Tam-Tam  ou Odnoklassniki. Des problèmes sont apparus sur la messagerie Viber. Les prochaines victimes pourraient être WhatApp et Facbook.

Les clients des banques, dont Alpha-Bank, n’ont pas pu effectuer des paiements. Dans les aéroports il y a eu des problèmes avec l’enregistrement des passagers. Des caisses de supermarchés se sont mises à fonctionner par intermittence. Des systèmes de vidéosurveillance ont cessé de fonctionner.

Roskomnadzor devra-t-il détruire internet pour bannir de Russie l’application Telegram ?

 Une bataille âpre se poursuit. De son côté, Pavel Durov, refuse toujours de remettre au FSB les codes qui permettraient aux services secrets russes de lire la correspondance des utilisateurs de la messagerie. Pavel Durov avait quitté la Russie en 2014. Protégé dans son exil lointain, il redouble de génie pour esquiver le blocage de la messagerie dont il est le fondateur. L’administration du Telegram a envoyé aux résidents russes une notification qui permet de contourner très simplement la censure de Roskomnadzor.

Le Kremlin exige le retrait de l’application mobile Telegram des magasins Apple Store et des applications Google Play. En vain !

 Les mesures prises à ce jour par Roskomnadzor sont insuffisantes. Le blocage des adresses IP d’Amazon et d’autres hébergeurs ne conduira pas au bannissement de Telegram sur l’internet russe. Ce dernier, appelé parfois Rusnet, est un appendice du réseau mondial. Il faudrait le déconnecter de ce dernier et faire un Rusnet à la chinoise pour pouvoir le contrôler totalement.

Telegram reçoit constamment de nouvelles adresses de serveurs via une mise à jour de Google, Microsoft et Apple.

Jusqu’à présent, la lutte pour le contrôle d’internet en Russie était une série d’escarmouches. Roskomnadzor bloquait d’une manière ciblée les sites d’opposition dont le contrôle lui avait échappé. Parmi les plus célèbres, citons  : https://graniru.org/ ou http://www.kasparov.ru/. Des jugements ont tenté d’imposer la terreur en condamnant des internautes, choisis à l’aveuglette, à des années de prison ferme pour un simple clic sur leur souris. Les jugements ordonnent également la destruction de l’ordinateur, de la souris et du transformateur de connexion au réseau électrique. À une autre époque, on brûlait bien des livres. Citons un seul exemple : Dmitry Demuchkin a été condamné à deux ans et demi de prison fermes pour avoir posté une image comportant la mention : « Pouvoir russe en Russie ». Ce slogan est attribué à l’empereur Alexandre III.

Mais aujourd’hui, l’affrontement engagé est une véritable guerre civile pour le contrôle global de l’internet russe « Rosnet ». Le Kremlin a entrepris cette offensive trop tard. Il est impossible de faire marche arrière.

 Pour bloquer Telegram, Roskomnadzor devra désactiver en Russie tous les grands services internationaux : financiers, des affaires et du divertissement, de Apple Pay à Xbox Live. Le compte des adresses IP interdites devra atteindre des dizaines de millions. La Russie sera de facto coupée de l’internet mondial. En bref, la Russie devra abandonner les avantages de la civilisation. Un esprit censé devrait y renoncer. Mais le Kremlin est-il censé ?

 En l’attente, tout ce qui se passe est un vrai cadeau pour Pavel Durov. L’audience de Telegram a dépassé 200 millions de personnes dans le monde, dont environ 15 millions d’utilisateurs actifs en Russie. La perte éventuelle du marché russe ne signifie pas la mort de Telegram, qui se construit autour de la création d’un système de paiement global basé sur sa propre cryptomonnaie. Durov a une réputation inestimable en tant que défenseur des libertés et principal opposant au Kremlin. Dans la situation internationale actuelle, cela signifie que les projets de Durov se développeront plus vite que jamais.

 Le 16 avril, des manifestants, jeunes pour la plupart, avaient lancé des avions en papier, symbole de Telegram, sur l’immeuble du FSB (ex-KGB) qui trône sur la place de Lubyanka. Ils entendaient ainsi rappeler que la Constitution russe garantit le secret de la correspondance. Le FSB la viole. Une douzaine avait été arrêtée. Tous ont été libérés le lendemain à l’exception de deux dont Maria Alekhina, ancien membre de Pussy Riot. À l’heure où ces lignes sont écrites, la jeune femme est toujours en détention.

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