« Staline-light » sévit en Crimée.

Le 18 mai 1944, tous les Tatars de Crimée, soit 230.000 personnes, ont été déportés en Asie centrale. Aujourd’hui, dans une Crimée annexée par la Russie, ils sont à nouveau persécutés. C’est dans ces conditions qu’un groupe de militants moscovites a célébré l’anniversaire de cette déportation auprès de la pierre de Solovetsky symbole du GOULAG.
A la pierre Solovetsky © B l A la pierre Solovetsky © B l


On dit sans rire que les citoyens et même des peuples entiers qui ont été déportés par le régime de Staline ont été réhabilités. Donc, il n’y a plus de problème. Cela, me semble-t-il, est une moquerie flagrante à la mémoire de millions de victimes innocentes. Après la mort du « père des peuples », il n’aurait pas fallu se contenter de pardonner aux innocents et de les réhabiliter, mais condamner réellement, et non simplement verbalement le culte de la personnalité de Staline et de son régime criminel. On a parlé beaucoup sur le sujet, mais rien n’a été fait. Le KGB et le Parti communiste n’ont pas été déclarés hors-la-loi. Il n’y a pas eu de poursuites judiciaires contre les forces de sécurité et les propagandistes des crimes commis.

Aujourd’hui, nous avons restauré un nouveau culte, celui de Poutine : homme du KGB. Poutine est devenu le nouveau père de la nation, un « petit Staline », selon le schéma militaro-patriotique de ces dernières années. Cette allégorie séduit aussi bien ses proches que le reste de la population. Hélas !

Dans le même temps, Poutine mène des « guerres-light ». Plus exactement : il les provoque. Un terme spécial a été choisi pour les désigner : « guerres hybrides ». Cela ne serait pas de véritable guerre qui est en cours, mais des « guéguerres ».

Ce terme, « “guerre hybride”, semble adéquat pour celui qui les voit à la télévision. Pour ceux qui sont bombardés dans le bassin du Donetz ou en Syrie et pour les proches des victimes, elles ne sont pas hybrides. Elles sont terribles et sanglantes. Leurs auteurs doivent être envoyés devant un tribunal. Pas devant un tribunal “hybride”, mais un bien réel : le tribunal de La Haye qui juge les criminels de guerre.

Le 22 avril 2016, Tatiana Moskalkova, générale de la police russe, a été désignée médiatrice des droits de l’homme auprès du président russe. Elle a eu la gentillesse d’inviter des observateurs internationaux en Crimée afin de les convaincre qu’il n’y a aucune occupation de la Crimée ainsi qu’aucune violation des droits de l’homme dans la péninsule. Récemment, elle vient de visiter cette région et en est elle-même convaincue. Tatiana Moskalkova  affirme que les représentants de l’Assemblée des Tatars de Crimée, « Majlis » l’a contactée, non pas à propos de la répression envers la population autochtone tatare, mais seulement pour évoquer des problèmes de mauvaises conditions de détention dans les prisons locales. Moskalkova affirme aussi que la majorité des Tatars de Crimée serait disposée à être « intégrée » dans le système russe. Tous seraient satisfaits. Personne ne se plaint.

Tous ceux qui ne sont pas satisfaits et qui se plaignent sont rapidement « intégrés », mais dans les postes de police, tout d’abord, puis dans les centres de détention. C’est exactement ce qui s’est passé avec les « prisonniers du 26 février » qui se sont présentés devant le parlement à Simferopol en 2014, lorsque les troupes russes y sont intervenues. Parmi eux, deux jeunes, Refat Alimov et Arsen Djeparov ont été accusés de terrorisme. Ils seraient membres de « Hizb ut-Tahrir ». On aurait découvert chez eux de la littérature religieuse. « Hizb ut-Tahrir » n’appelle pas à la violence ni à l’emploi de la force physique. C’est pour cette raison, par exemple que « Hizb ut-Tahrir » n’est pas inclus par l’administration américaine dans la liste des mouvements terroristes.

Cette année, les arrestations et les perquisitions en Crimée sont quotidiennes. Depuis le 12 mai, une vague de perquisitions et d’arrestations a eu lieu à Bahchisarae, dans au moins cinq maisons musulmanes ainsi que dans des cafés. Auparavant, en mai également, lors d’une fête religieuse dans le quartier de la mosquée de Simferopol une armée de policiers a arrêté une centaine de fidèles. Ils ont été emmenés à bord d’autobus et relâchés le jour même après s’être engagés à comparaître pour « conversation » avec les responsables de la sécurité.

20 à 22 tatars de Crimée ont disparu. Plusieurs ont été retrouvés sauvagement assassinés.

Tous ces « détails » n’ont pas été remarqués par Tatiana Moskalkova. Ses épaulettes de général de police rétrécissent le champ de vision de la médiatrice aux droits de l’homme. Il serait néanmoins intéressant qu’elle réponde à cette question : est-ce normal que l’on fasse irruption dans le domicile des Tatars de Crimée et qu’après l’avoir fouillé on les emmène pour interrogatoire ? Ou bien est-ce une sorte de sondage d’opinion publique pour amélioration du processus d’« intégration » ? Refat Chubarov, leader de “Mejlis”, décrit que la population indigène vit dans un stress constant, dans l’inquiétude, ne sachant pas qui viendra la nuit. En 1944, les Tatars de Crimée ont été déportés sous la menace des armes. Aujourd’hui, la perspective, c’est la prison. Cela est aussi un moyen de les chasser de leur terre natale.

Pour ne pas être arrêtés, les dirigeants du Majlis sont contraints de se réfugier à Kiev. En Crimée, ils sont condamnés par contumace. Ahtem Chiygoz a été accusé d’avoir organisé les troubles du 26 février 2014. Il est détenu avec deux autres militants du mouvement national : Ali Asanov et Mustafa Degermendzhi. Les autorités russes ont interdit « Mejlis », l’accusant d’être une organisation extrémiste. (En Russie, tout ce qui est contre Poutine est extrémiste.) À présent, on peut arrêter tout Tatar de Crimée, l’accusant d’être impliqué dans les activités de cette assemblée. Refat Chubarov affirme que maintenant il n’y a qu’une seule solution au problème des Tatars de Crimée : obtenir une autonomie nationale territoriale avec statut approprié.

Les Tatars de Crimée, en tant que population autochtone, veulent exercer leurs droits à l’autodétermination, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les peuples autochtones », affirme Chubarov. Si cela ne se fait pas, il ne reste que l’alternative : l’exil ou la prison. L’« Intégration » dans la forme proposée est impossible, voire insultante.

Eider Muzhdabaev, chef adjoint de la compagnie de télévision tatare ATR (qui a été fermée par les autorités russes après l’annexion), écrit sur ses pages Facebook : Il est temps de comprendre que les Tatars de Crimée, peuple européen, sont humiliés dans ce ghetto du XXe siècle qui persiste en Europe. Cette dernière doit venir à leur aide. Ce n’est pas une affaire privée des Tatars de Crimée, mais une question de préservation de la civilisation européenne. Elle a survécu à l’Holocauste et s’est transformée positivement. Reste à savoir pour combien de temps.

Nous, un groupe de militants moscovites de la société civile, partageons pleinement ces craintes. Nous sommes convaincus que ce régime de Poutine avec ses guerres « hybrides » et intégration au bout du fusil est dangereux non seulement pour la population locale, mais aussi pour les résidents de la Fédération de Russie, pour les pays voisins et pour l’Europe. Il serait désinvolte d’ignorer ce monstre, ses parades militaires, ses guerres et ses unités blindées. Il faut s’unir pour lui résister, car il est peu probable qu’il s’arrête volontairement, parce que le goût du sang l’excite.

Le 18 mai, le jour du Souvenir de la déportation du peuple tatar de Crimée, nous avons organisé une série de piquets à la pierre Solovetsky à Loubianka. C’est un jour de deuil, ainsi que la Journée de l’intransigeance de tous ceux qui ne seront jamais d’accord avec l’occupation de la Crimée. Ils sont prêts à se battre pour l’autonomie de la Crimée au sein de l’Ukraine. Nous invitons tous ceux qui veulent la paix et la prospérité de la Crimée à se joindre à nos piquets.

Vive l’Ukraine
. Gloire aux Héros.
Liberté pour les prisonniers politiques
Lubyanka sera détruite
 

Vera Lavreshina. Journaliste et militante russe des droits de l’Homme.

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