Russie : pétrole, beurre et canons.

La décision de réduire les revenus de la population est une grosse erreur des autorités.

Pourquoi le gouvernement préfère-t-il le pétrole au peuple ? Pourquoi la pauvreté peut-elle affecter la moitié de la population du pays et pourquoi l’industrie de l’armement doit-elle avoir la primauté sur le social ?

Tatiana Malev. Photo : Tass

Les années précédentes, lors de l’examen du projet de budget par la Douma d’État le gouvernement ne cessait de souligner son orientation sociale : que tout était fait au nom de l’homme et pour l’homme. Maintenant, avec l’élaboration du budget 2016, les autorités préfèrent ne pas rappeler ce principe. Les dépenses en direction des matières les plus humanitaires, éducation, santé, sont réduites considérablement. Les salaires du secteur public ne sont pas indexés en dépit de la hausse du taux d’inflation annuel qui atteint près de 16 %. Les retraites ne sont réévaluées que de 4 %. Suite à ces attaques, comment se comportera la sphère sociale ? Tatiana Malev, directrice de l’Institut d’analyses et prévisions sociales de l’Académie d‘économie et de l’administration publique de Russie, répond à cette question.

— Sur la base de l’analyse du projet de budget pour 2016 présenté à la Douma d’État, quels sont les problèmes sociaux les plus aigus, d’après vous ?

— C’est la non-indexation des pensions de retraite. Parmi toutes les variantes qui se présentaient, le gouvernement a choisi la plus économique.

L’indexation des retraites de 4 % diverge fortement avec les perspectives d’inflation attendue. Ainsi, le budget réduit brutalement leur niveau réel des retraites.

L’acuité de ce problème est aggravée par le fait suivant. Au cours de ces 25 dernières années, les pensions de retraite ont chuté plus fortement que les salaires et autres avantages sociaux. Seulement en 2010, grâce à la valorisation des droits à la retraite et au réajustement des minimums sociaux nous avons retrouvé un niveau semblable à celui du début des réformes des années 1990. Il a fallu vingt ans pour rétablir le pouvoir d’achat des pensions. Et maintenant, avec la crise, le budget les sacrifie à nouveau. Ceci est une erreur grossière du pouvoir.


— Mais pourquoi ? Les compressions budgétaires ne sont pas un caprice du gouvernement, mais une nécessité dictée par la crise économique.

— Comme le démontrent les événements ces deux dernières années, dans le pays, en fait, il n’y a que deux types de ressources : le pétrole et les gens. Le prix de pétrole a chuté. Il reste les gens.

Ces derniers sont la plus fiable de toutes les ressources. Investir dans la population provoquera tôt ou tard une croissance économique. Le cours du pétrole est soumis à des facteurs extérieurs indépendants de l’économie russe. Nous ne les contrôlons pas. Nous sommes otages d’une ressource clé de notre économie (le pétrole) et nous refusons volontairement d’investir dans l’autre (la population). Je pense donc qu’en période de crise, il est indispensable d’apporter son soutien à la population, même au prix d’un déficit budgétaire important, si nécessaire. Selon les prévisions de la plupart des économistes, la crise sera longue. Elle ne fait que commencer. Provoquer l’effondrement des revenus réels de la population, cela est une erreur fondamentale.

— L’indexation partielle des pensions est-elle si désagréable ?

— Le gouvernement estime que l’indexation des pensions à 4 % ne concerne que 38 millions de retraités. Ceci est trompeur. Les modèles de consommation et de survie ne sont pas individuels, mais fondés sur des stratégies familiales. Environ 40 à 45 % des familles russes ont un membre retraité. Par l’expérience des années 1990, nous savons que même les pensions faibles, quand elles sont payées, sont un complément de revenu qui atténue la pauvreté des familles les plus modestes lorsque les plus jeunes membres ont perdu leur emploi ou sont confrontés à des non-paiements de salaires. La pension dans ces situations garantit le budget minimum du ménage. Elle agit comme une sécurisation sociale. Par conséquent, la non-indexation des pensions avec l’inflation provoquera la réduction du budget de 40 à 45 % des ménages russes. Autrement dit, l’impact réel de cette décision n’appauvrira pas seulement les retraités, mais près de la moitié de la population du pays.

Le gouvernement fait valoir que les revenus réels ont baissé de 2 à 3 %, alors que les salaires réels ont chuté de 9 à 10 %. Êtes-vous d’accord avec ces données ?

— Un certain temps, les revenus ont subi une baisse modérée. Mais maintenant, ils chutent avec les salaires. Parce que les facteurs qui permettaient de soutenir les revenus, y compris les pensions, ont cessé de fonctionner. Les revenus vont baisser, peut-être même plus fortement que les salaires. Au cours de l’année dernière, nous avons constaté une forte réduction des ressources. En fait, la croissance, dont ils ont profité ces trois à quatre années précédentes, s’est écroulée. Et il n’y a aucune raison de penser qu’elle sera compensée. La chute ne peut que ralentir, tout simplement pour une question d’arithmétique : la base de comparaison sera mensuellement plus basse. Donc le taux de déclin des salaires réels pourra passer de 9, 10 % à 7, 8 %. Mais cela ne change pas le fait que le revenu de la population se réduira très certainement.

Quelle influence a l’inflation sur le pouvoir d’achat de la population ?

— Il semble qu’à la fin de l’année le taux d’inflation sera 13 à 15 %. L’inflation affecte tous les revenus. Elle les dévalorise, indépendamment des groupes sociaux ou de l’âge. Mais les risques découlant d’une forte inflation sont différents selon les groupes sociaux. Par exemple, pour les employés, c’est la perte de l’emploi et de réduction de salaire. Cela se produit déjà. Nous voyons comment les règlements et primes ont cessé d’être payés. Une personne, qui a subi une baisse de revenu ou qui est à la recherche d’un emploi, n’a aucune possibilité de compenser ses revenus entamés par l’inflation.

— En Russie, au cours de cette dernière année, le nombre de pauvres a fortement augmenté : 3 millions de personnes. Les autorités, sont-elles capables de faire face à ce fléau ? Ou bien, sommes-nous condamnés à attendre un regain du prix du pétrole ?

— Il convient de rappeler comment la pauvreté s’est développée dans le pays. Dans les années 1990, son niveau était de 30 % de la population. Au début des années 2000, la croissance s’est amorcée et la pauvreté a commencé à se réduire d’une manière significative. Beaucoup de citoyens pauvres sont passés dans la « classe moyenne ». La pauvreté absolue a chuté. La croissance économique a réduit relativement facilement le niveau de pauvreté. Pour cela, la restructuration des prestations sociales et l’assistance à divers groupes sociaux n’ont pas été nécessaires. Mais dès que le pays est passé de la croissance à la récession, cette trajectoire apparemment prospère s’est retournée en catastrophe contre nous. Dans les années « grasses », il n’a pas été créé de système de soutien social ciblé pour les pauvres. Aujourd’hui, nous récoltons les fruits amers de cette lacune. Au cours de l’année 2015, de nombreux types d’assistance sociale ont été supprimés. À la fin de l’année dernière, dans certaines régions des « visionnaires » ont supprimé de nombreux avantages sociaux. Par conséquent, la pauvreté va augmenter. Le seul espoir est une hypothétique augmentation du prix du pétrole.

    S’il grimpe, il y aura plus d’argent dans le budget, et peut-être des avantages. Je ne suis pas si sûr de cela. Il n’est absolument pas prouvé que les recettes fédérales se convertissent en programmes sociaux. Je pense qu’il y aura une compétition sérieuse entre le social et le complexe militaro-industriel.

Il y a très longtemps, le pays a fait son choix. Celui-ci ne sera manifestement pas révisé.

— Le chômage officiel en Russie ne dépasse pas 6 %. C’est un chiffre très bon par rapport aux normes internationales. Dans le même temps, il semble que le chômage caché a augmenté. Comment évaluez-vous la situation dans le domaine de l’emploi ?

— Ce chiffre de 6 % est très faible. En fait, un taux de chômage bas est une des étapes du cycle économique, comme la croissance, l’apogée, la crise ou la récession. La Russie n’a pas connu le chômage au cours des 25 ans de son économie de marché. Mais les lois économiques agissent et en temps de crise et la pression augmente sur le marché. Le travail à temps partiel peut dissimiler du chômage. Un homme est prêt à travailler à temps plein, mais l’employeur ne lui offre qu’un temps partiel à mi-temps ou deux à trois jours par semaine.

Sur le marché du travail, une sorte de contrat social s’établit en vertu duquel l’employeur fait des économies sans licencier ses employés, pour éviter les indemnités de licenciement imposées par le Code du travail. L’employé conserve son emploi. Cela lui donne la possibilité de conserver son ancienneté. L’état fait semblant de ne pas voir tout cela, parce que, lui aussi, est intéressé par une telle situation. Il économise ainsi les allocations de chômage.

— La crise économique actuelle a-t-elle aggravé les problèmes sociaux dans le pays ? Y a-t-il des risques de mécontentement et de contestations politiques ?

— Il n’y a pas que la crise. Des facteurs à long terme influent dans la sphère sociale. Nous avons, même à des stades de la croissance économique, de nombreux processus sociaux au caractère défavorable. Considérons les données démographiques. La tendance à long terme est fixée par les générations précédentes. Elle ne peut être modifiée. En Russie, la population, à chaque génération, sera moins nombreuse que la précédente.

En outre, si l’on regarde la tendance sur une plus longue période, on est forcé de constater que les salaires et autres revenus ont été réduits, d’une manière injuste, plus fortement que le PIB. Cela détermine de nombreux processus en économie. Les bas salaires et la population à faible revenue sont peu productifs. Nous avons constaté cela au cours de ces 25 dernières années. Limiter revenus et salaires, c’est accepter l’inefficacité des ressources humaines. Oui, bien sûr, pendant la crise, personne ne s’enrichit. Mais nous ne devons pas craindre un effondrement brutal des revenus qui pourrait aggraver la situation sociale dans le pays, mais surtout l’apathie sociale quand la population se replie sur elle-même et devient indifférente. D’un point de vue socio-économique, cette apathie nous ramène quelques dizaines d’années en arrière. Et même si les moteurs de croissance économique réapparaissent, nous devrons patienter, dans l’attente, peut-être en vain, d’une réaction de la population.

Mais d’où vient cette apathie ?

— Dans les années 1990, la population a participé activement aux réformes économiques. Elle a aidé à créer les bases d’une économie libérale. Tout cela prédisait un boom social, comme si la population avait anticipé les réformes gouvernementales. Le pays a réussi à faire cette transition extrêmement difficile d’un type d’économie à l’autre. La patience a été récompensée. Il semble que maintenant nous sommes dans la même situation. Mais la tendance est négative. Le vecteur est décroissant. La patience actuelle des Russes précipitera, peut-être, le pays. La population n’est pas intégrée dans cette économie qui lui demeure étrangère. Elle a développé son propre chemin, ses propres stratégies, tactiques et comportement qui ne sont pas en phase avec la politique de l’État. L’État reste solitaire et la population vit séparément de lui.

— N’idéalisez-vous pas trop les années 1990 ? Tout de même, maintenant en temps de crise, les conditions de vie et les revenus vivants sont bien supérieurs à ce qu’ils étaient alors.

— Dans les années 1990, qu’a donc sauvé de la famine la population ? Premièrement, le commerce de masse des fameux colporteurs qui apportaient de l’étranger les produits indispensables à la survie. Il s’est formé d’un commerce informel. Les marchés aux puces sont apparus. Mais finalement, ce secteur a disparu. Il a cédé la place à de puissants réseaux commerciaux. Deuxièmement, dans les années 1990, dans les petites villes et villages des exploitations maraîchères sont apparues. Elles ont apporté des revenus à la population. Puis des lotissements se sont construits sur ces terrains. Ils se sont recouverts de pelouses. Ils ont cessé d’être source de revenus. Troisièmement, dans une certaine forme, les petites entreprises se sont développées, peut-être très spécifiques et avec de nombreux traits négatifs. Cependant, il y avait la liberté d’entreprise. Maintenant, toutes les tentatives pour remettre en place la petite entreprise restent infructueuses. Ces barrières administratives, qui sont apparues ces dernières années, leur interdisent d’accéder à la grande distribution.

Quatrièmement, au début des années 2000 il était apparu un très puissant, mais discret, réseaux d’organisations à but non lucratif. Maintenant, beaucoup d’entre elles sont répertoriées comme « agents de l’étranger ». Formellement, les ONG existent toujours, mais elles ne peuvent plus travailler librement.

    Voici les quatre pieds, qui ont été sciés à notre tabouret de l’économie de marché. Ces éléments ont prévenu la catastrophe humanitaire dans les années 1990. Maintenant, ils sont hors service.

Peut-être, d’autres mécanismes économiques seront élaborés, mais, je ne vois pas lesquels ? Cela dépendra de la vitesse, de la profondeur et de la durée de la crise. Mais si nous considérons l’hypothèse la plus probable que la crise va se transformer en récession prolongée, la qualité des services, offerts à la population, va tomber. Les universités, les écoles, les hôpitaux n’auront qu’une activité de pure façade. Comme la population répondra économiquement à ces défis ? Nous ne le savons pas. Il y a très peu de solutions. En fait, il ne suffit que d’attendre la miséricorde de l’État. La population est privée du droit de s’inquiéter de son propre sort.


Evgueni Andreev. Spécialement pour « Novaya Gazeta »

http://www.novayagazeta.ru/economy/70387.html

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