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Billet de blog 18 octobre 2018

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Interpol : le bras séculier de Poutine.

Poutine pourchasse ses opposants. Nadejda Petrova est présentatrice de radio et la voix féminine de l’opposition. Poutine tente de la récupérer en utilisant Interpol. Le FSB veut la faire passer pour terroriste. Poutine a obtenu de son allié autrichien son expulsion, mais elle a pu se réfugier à temps en France, où elle est sous le coup d’une procédure d’extradition.

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Illustration 1
Gennadii Esaul, Nadejda Pétrova, Pierre Haffner © Pierre HAFFNER

Dès son arrivée d’Autriche en France, l’opposante russe, Nadejda Pétrova, a pris rendez-vous pour le 12 octobre à la préfecture à Nice pour formuler une demande d’asile politique dans notre pays. Lorsqu’elle s’est présentée à l’heure convenue, nos policiers l’ont saisie et suffisamment violentée pour occasionner sur son corps de multiples ecchymoses, une paralysie des poignets due à des menottes très serrées dans le dos, et une série de violences qui ont occasionné une perte de connaissance et exigé un transport à l’hôpital.

Ces vaillants policiers ont agi sur mandat d’arrêt d’Interpol. Selon la requête de l’organisation internationale des polices, Nadejda Pétrova est une dangereuse terroriste. Le document affirme que Pétrova est son nom d’usurpation, que ses parents Bibir et Khadizat Magomedov sont des Caucasiens. Son mari Gennadii Esaulov est Tchétchène. Comme chacun le sait, les Caucasiens sont soupçonnés de terrorisme. Ces informations sont fausses.

Le motif de l’arrestation décrit sur le document d’Interpol est : « Organisation, direction et participation à entreprise terroriste, participation, assistance à l’activité terroriste. »

Le mandat d’arrêt international d’Interpol a été rédigé en cinq langues par le bureau central de l’organisation. Il est destiné à faire appliquer une décision d’un tribunal de Moscou du 3 août qui a arrêté par contumace Nadejda Pétrova. La police française a pris toutes ces affirmations pour argent comptant et a agi ad hoc.

Sitôt arrêtée, Nadejda Pétrova  a été transportée au palais de justice d’Aix en Provence pour exécution de la procédure d’extradition demandée par les autorités russes. Son mari Guennadi s’est soudain retrouvé tout seul dans les couloirs de la préfecture. Il m’a aussitôt appelé. Nous nous sommes immédiatement mobilisés pour faire faire stopper cette mécanique qui aurait conduit Nadejda Pétrova  en Russie où elle est passible de la prison à vie selon les chefs d’accusation retenus contre elle.

Affirmons d’entrée que Nadejda Pétrova n’est pas une terroriste. Nous examinerons cela dans le chapitre suivant. Pour l’instant, examinons le mandat d’arrêt émis par Interpol qui cesserait d’être une organisation respectable si elle continuait à agir ainsi.

Illustration 2
Blessures d'arrestation musclée © Gennadii Esaulov

Pétrova n’est pas son nom d’usurpation, comme l’affirme le mandat d’arrêt, mais bien son nom réel reconnu par l’état civil russe. Ses parents ne sont pas des Daghestanais, mais des Russes. Ils ne s’appellent pas Bibir et Khadizat Magomedov, mais Vladimir et Marina Shvachko. Le nom de jeune fille de Nadejda Petrova n’est donc pas Magomedov, mais Shvachko. Son mari n’est pas Tchétchène, mais Russe. Il s’appelle Esaulov, un nom typique des cosaques du Don. Ces falsifications ne sont pas un hasard, mais une malice des juges russes pour abuser de la confiance de leurs homologues occidentaux et les convaincre de la dangerosité de Nadejda Pétrova.

 Maintenant, examinons le grief de terrorisme.

Illustration 3
Maltsev commanditaire d'un incendie imaginaire à Moscou © Prise d'écran

Le 5 novembre 2017, le FSB russe entreprenait une rafle de grande ampleur dans toute la Russie pour éradiquer le mouvement d’opposition « Artpodgotovka » de Viacheslav Maltsev. Plus de 1.150 personnes ont été arrêtées, dont 5.00 à Moscou. Aujourd’hui, 50 personnes sont emprisonnées. Les « complices » de Nadejda Pétrova à Moscou sont poursuivies pour avoir eu l’intention d’accomplir des actes terroristes. J’ai bien écrit « pour avoir eu l’intention », car aucun acte terroriste n’a été accompli et il n’y a aucune victime. Néanmoins, les accusés sont passibles de 20 ans de prison et Nadejda Petrova de la perpétuité. Selon le FSB, cet acte terroriste prémédité est l’incendie de bottes de foin restées en souffrance sur la Place du Manège à Moscou après l’exposition « Automne ». Viacheslav Maltsev est le commanditaire de cet attentat qui n'a pas eu lieu. Depuis la France, où il est réfugié, il aurait donné l’ordre de l’accomplir à Nadejda Pétrov, qualifiée d’organisatrice par le FSB. Elle a elle-même retransmis cet ordre à deux exécutants, Youri Korny et André Tolkatchev, emprisonnés actuellement. Heureusement, le FSB veillait et l’acte terroriste n’a pu être accompli.

Illustration 4
Blessures d'arrestation musclée © Gennadii Esaulov

Les tribunaux russes ont lancé un mandat d’arrêt international uniquement contre l’organisatrice Nadejda Pétrova, et non contre le commanditaire Viacheslav Maltsev. Ce dernier est en France. La France ne l’extradera pas. Par contre, Nadejda Pétrova s’était réfugiée en Autriche dirigée par un gouvernement d’extrême droite ami de Poutine. Les autorités russes se sont entendues avec les autorités autrichiennes pour faire extrader Nadejda Pétrova. Simultanément, les tribunaux autrichiens ont refusé l’asile à Nadejda Pétrova et les Russes ont demandé son extradition. Nadejda Pétrova était menacé de se retrouver en Russie. Deux jours avant son extradition d’Autriche, elle a quitté ce pays et rejoint la France.

Dès son arrivée en France, elle a pris rendez-vous avec les autorités françaises, mais elle a été arrêtée le matin même de ce rendez-vous dans les couloirs de la préfecture à Nice. Notre mobilisation en France a réussi à la faire libérer le soir même. Elle reste sous le coup de la procédure d’extradition et est assignée à domicile en attente d’une décision.

En France, nous avons l’espoir d’un procès équitable. Nous sommes convaincus qu’elle ne sera pas expulsée de notre pays. Néanmoins, ces péripéties  procurent des dépenses financières, puisque le devis provisoire présenté par l’avocat pour la défendre est de 3.000 euros HT.

Poutine pourchasse ses opposants. À l’étranger, ses armes sont les poisons utilisés par ses agents du GRU ou les mandats d’arrêt d’Interpol. Interpol doit cesser d’être utilisé à des fins de répression politique.

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