Réseaux esclavagistes en Russie

Marché et prix de la personne humaine, témoignage d’esclaves et de leurs propriétaires. Comment fonctionne l’esclavage moderne en Russie ? Tous les jours, de la province et des pays avoisinants des milliers de personnes affluent à Moscou afin de tenter de trouver un emploi. Certaines d’entre elles disparaissent sans laisser de traces, sans avoir réussi à sortir, parfois même, de la gare. « Novaya Gazeta » a étudié le marché de l’esclavage en Russie.

Marché et prix de la personne humaine, témoignage d’esclaves et de leurs propriétaires. Comment fonctionne l’esclavage moderne en Russie ?
Tous les jours, de la province et des pays avoisinants des milliers de personnes affluent à Moscou afin de tenter de trouver un emploi. Certaines d’entre elles disparaissent sans laisser de traces, sans avoir réussi à sortir, parfois même, de la gare. « Novaya Gazeta » a étudié le marché de l’esclavage en Russie.

Les combattants
Oleg a demandé de ne pas citer le lieu de notre rencontre. Celle-ci s’est tenue sur la zone industrielle d’une petite ville. Oleg m’a guidé par téléphone. Lorsque je suis arrivé à l’enseigne « montage de pneus », il m’a dit : « Attendez, je viens à votre rencontre ». Dix minutes plus tard, le voilà.
— Cela a été difficile de vous trouver.
— C’est volontaire.
La conversation s’engage à proximité de baraques. Aux alentours, garages et entrepôts.
— J’ai commencé en 2011 à lutter contre l’esclavage, dit Oleg. Une femme, que je connaissais, racontait comment elle a racheté un parent dans une briqueterie du Daghestan. Je ne la croyais pas, mais cela m’intéressait. Je m’y suis déplacé moi même. Au Daghestan, avec des personnes du pays, nous nous sommes rendus dans des briqueteries en nous faisant passer pour des acheteurs. Nous avons interrogé des travailleurs pour savoir si parmi eux se trouvaient des personnes contraintes. Il s’est avéré que oui. Nous avons convenu de faire évader celles qui n’ont pas eu peur. Ainsi, nous avons pu libérer cinq personnes.
Après la libération des premiers esclaves, Oleg a informé les médias. Ceux-ci n’ont pas été intéressés. 
— Seule une militante du mouvement « Ligue des villes libres » est rentrée en contact avec moi. L’association diffuse un petit journal à deux cents exemplaires environ. Après cette publication, une femme du Kazakhstan m’a appelé et m’a dit que sa cousine est retenue dans une épicerie à Moscou dans le quartier de Golyanovo. Rappelez-vous ce scandale ? Malheureusement, il a été unique et sans suite. L’affaire a été close.
Oleg exprime ainsi l’intérêt des Russes pour la traite des êtres humains :
— Au cours des derniers mois, nous n’avons recueilli que 1 730 roubles, et en avons dépensé environ soixante-dix mille . Nous investissons de l’argent dans le projet. Personnellement, je travaille à l’usine. Il y a un gars qui travaille comme manutentionnaire dans un entrepôt. Le coordinateur du Daghestan travaille à l’hôpital.


Oleg Melnikov au Daghestan. Photo : Vk.com
Maintenant, l’association « Alternative » comporte 15 militants.
— En moins de quatre ans, nous avons libéré environ trois cents esclaves, dit Oleg.
Selon « Alternatives », en Russie chaque année cinq mille personnes deviennent esclaves.

 Comment devient-on esclave ?

Selon Oleg, le profil type d’un travailleur esclave russe est le suivant : homme de province ignorant le droit du travail, qui recherche une vie meilleure et qui est prêt à faire n’importe quoi pour cela.
— L’homme, qui est arrivé à Moscou sans plan, mais dans ce but précis, se fait remarquer immédiatement, dit Oleg. Des rabatteurs sont aux aguets dans les gares de la capitale. Les plus actifs recrutent à la gare de Kazan. Le racoleur s’approche de l’homme et lui demande s’il cherche un emploi. Dans l’affirmative, il lui en offre un fortement rémunéré dans le sud, de 30 à 70 000 roubles par mois (450 – 1000 euros). Il ne précise pas dans quelle région ! Il dit : « ouvrier sans compétence particulière », pour définir la nature du travail. Le principal étant que le salaire est bon.
Lors de la réunion, le recruteur propose de trinquer. Pas nécessairement de l’alcool, mais du thé par exemple.
— Ils vont au buffet de la gare. Les serveurs sont dans le coup. Dans une tasse, ils versent des barbituriques dont les substances peuvent rendre inconsciente une personne un jour et demi. Une fois que le médicament a commencé à agir, ils mettent l’homme sur le bus qui l’emporte.
Oleg a vérifié par lui-même le schéma de mise en esclavage. Pour ce faire, il s’est déguisé en sans-abri et il a vécu deux semaines à la gare de Kazan.
— C’était en octobre 2013. Au début, j’ai essayé de jouer le rôle de touriste, mais c’était peu convaincant. J’ai décidé alors de faire le clochard. Habituellement, les recruteurs ne s’adressent pas aux sans-abri. Mais j’étais nouveau à la gare, et le 18 octobre, un homme s’est approché de moi et m’a introduit auprès de Musa. Il a dit qu’il avait un bon emploi à trois heures par jour à la ville de Caspi, sur les bords de la mer Caspienne. Il m’a promis 50 000 roubles par mois. J’ai donné mon accord. Nous sommes montés dans sa voiture et allés au centre commercial « Prince Plaza » à proximité du métro Teply Stan. Musa m’a remis à un homme nommé Ramazan. J’ai vu Ramazan donner de l’argent à Musa. Combien exactement ? Je ne sais pas ! Ensuite, avec Ramazan, nous sommes allés au village Mamyrov dans la région de Moscou. Là, j’ai vu le bus en partance pour le Daghestan, mais j’ai refusé d’y prendre place prétextant que là-bas, c’était l’esclavage. Mais Ramazan a dit qu’il avait déjà payé pour moi et que je devais, soit le rembourser ou travailler pour m’acquitter. Pour me calmer, il m’a proposé de boire. J’ai accepté. Nous sommes allés au café le plus proche et avons bu de l’alcool... Ensuite, je ne me souviens pas. Pendant tout ce temps, mes camarades militants antiesclavagistes nous observaient. Au kilomètre 33 du grand anneau routier de Moscou, ils ont bloqué la route au bus. Ils m’ont récupéré et m’ont porté à l’Institut Sklifosovsky, où j’ai passé quatre jours sous perfusion pour me purger du neuroleptique. Des poursuites pénales ont été engagées, mais elles sont toujours en instruction...

— Il n’existe pas de marché ou d’espace sur lequel des gens peuvent être achetés, dit Zakir, coordinateur d’« Alternatives » au Daghestan.  Les personnes sont achetées sur « commande ». Le propriétaire d’une usine déclare qu’il a besoin de deux personnes. On lui en apporte deux à l’usine. Mais il y a aussi deux endroits à Makhachkala fournis en esclaves et à partir desquels les propriétaires peuvent prendre livraison. Il s’agit de la gare autoroutière située derrière le cinéma « Pyramide » et de la gare du Nord. Nous avons beaucoup de preuves, et même des vidéos à ce sujet, mais la police ne s’y intéresse pas. Nous avons tenté de nous adresser à la police. Nous avons reçu une fin de non-recevoir.

— En fait, le commerce des esclaves ne se pratique pas seulement au Daghestan, dit Oleg. On a recours à l’esclave dans de nombreuses régions : Ekaterinbourg, région de Lipetsk, Voronej, Barnaul, Gorno-Altaisk. En février et avril de cette année, nous avons libéré des personnes travaillant sur le chantier Novy Ourengoï en Sibérie.

 Ceux qui sont revenus.

Andrei Erisov (premier plan) et Vasili Gaidenko. Photo : « Novaya Gazeta »/Ivan Zhilin

Le 10 août, Vasili Gaidenko et Andrei Erisov ont été libérés d’une briqueterie par les militants de « Alternatives ». Deux jours plus tard, ils roulaient en bus du Daghestan vers Moscou. Avec l’activiste Alexei, nous les avons rencontrés dans la matinée du 12 août sur le parking du marché de « Lublin ».
Andrei a quatre enfants. Il est tombé en esclavage, il y a longtemps, le 23 juin
— En provenance d’Orenburg, je suis arrivé à Moscou. À la gare de Kazan, je me suis approché d’un vigile et lui ai demandé s’ils avaient besoin de personnel. Il m’a dit qu’il ne savait pas et qu’il fallait interroger son chef, absent actuellement. Alors que j’attendais, un Russe du nom de Dima se présenta et me demanda : suis-je à la recherche d’un emploi ? Il m’a dit qu’il me fera embaucher comme garde à Moscou. Il m’a offert un verre.
Andrei s’est réveillé dans l’autobus dans lequel se trouvaient également deux autres esclaves. Tous ont été amenés à l’usine « Zarya-1 » dans le district de district Karabudakhkent au Daghestan.
— Le propriétaire décide où les personnes doivent travailler. Moi, je transportais des briques avec un tracteur. J’ai également travaillé comme manutentionnaire. La journée de travail : de huit heures du matin jusqu’à huit heures du soir. Sept jours par semaine.
— Si quelqu’un est fatigué ou blessé, Dieu nous en préserve, le propriétaire ne s’en soucie pas, dit Vassili et il montre un énorme ulcère sur son pied. Lorsque j’ai exhibé mon pied enflé à Jahangir (nom du propriétaire de l’usine, décédé il y a un mois), il m’a dit : « mets-y du plantain ».
Les esclaves malades dans les usines de briques ne sont pas soignés. Si quelqu’un est vraiment très malade et ne peut plus travailler, on le porte et l’abandonne à l’entrée de l’hôpital.

— L’ordinaire alimentaire de l’esclave, c’est les pâtes, dit Vassili. — Mais les portions copieuses.
À « Sarya-1 », selon Vassili et Andrei, 23 personnes travaillent sous contraintes. Nous avons vécu dans Barack, quatre personnes dans la même pièce.
Andrei a essayé de s’échapper, mais il n’est pas allé très loin. À Kaspinsk, un contremaître l’a rattrapé et ramené à l’usine. On ne l’a pas battu.
Les conditions sont relativement douces à « Zarya-1 ». La nourriture y est passable et on n’y est pas battu, car elle est l’une des quatre usines légales au Daghestan. Selon « Alternatives », au total, il y a 200 usines de briques dans la région, dont la grande majorité n’est pas déclarée.

Dans les usines clandestines, les esclaves ont beaucoup moins de chance. Dans les archives de « Alternatives », il y a l’histoire d’Olesya et Andrei,  deux prisonniers de l’usine ayant le nom de code « Crystal ». Elle est située entre la mer Caspienne et Makhachkala.
— Je n’ai pas été battue, mais on m’a étranglée une fois, dit Olesya dans la vidéo.

– C’était le contremaître Kourban. Il m’a dit : « Apporte le seau d’eau pour arroser les arbres ».  Je lui ai répondu que maintenant je me repose et je le ferai après. Il m’a dit de ne pas me reposer. J’ai insisté. Alors, il a commencé à m’étrangler, puis m’a menacée de me noyer dans la rivière.
Olesya était enceinte quand elle est devenue esclavage.

— Apprenant cela, le directeur de l’usine Magomed n’a rien fait. Après un certain temps, en raison du travail acharné, des problèmes génitaux sont apparus. Je me suis plainte à Magomed plus de deux semaines avant qu’il ne me porte à l’hôpital. Les médecins ont dit qu’il y a une très forte probabilité de fausse couche, et ont exigé de me laisser à l’hôpital pour traitement. Mais Mohammed m’a ramené à l’usine et m’a forcée à travailler à nouveau. Enceinte, je portais des sceaux de sable de dix litres.Les volontaires de « Alternatives » ont réussi à libérer Olesya de l’esclavage. La femme a conservé son enfant.

— Libérer des personnes ressemble toujours à un roman policier, disent les activistes. Souvent, les propriétaires d’usine préfèrent ne pas interférer, car l’entreprise est totalement illégale et possède un chapeautage mafieux insuffisant.

 À propos de patrons

Selon les bénévoles de « Alternatives », la traite des êtres humains en Russie possède un parrainage déficient.
— Tout se passe au niveau du policier de district, des officiers subalternes de police, qui tout simplement ferment les yeux sur le problème, dit Oleg.
En 2013, les autorités du Daghestan ont exprimé leur attitude envers l’esclavage par la bouche du ministre de la Presse et de l’Information, Nariman Hajiyev. Après une nouvelle libération d’esclaves par les militants de « Alterbatives », Hajiyev a déclaré :
« Le fait qu’au Daghestan, que des esclaves travaillent dans toutes les usines, cela est une interprétation toute personnelle. Voilà la situation : les militants affirment que dans les usines du village de “Krasnoarmeyski” des citoyens de Russie centrale, Biélorussie et d’Ukraine sont retenus contre leur gré. Nous avons demandé aux agents du ministère de l’Intérieur de la République du Daghestan de vérifier cette information. Cela fut fait en quelques heures. Les policiers sont arrivés, ont rassemblé les équipes, et mis en évidence les personnes étrangères. Et le mot “esclave” est apparu inadéquat. Oui, il y avait des problèmes avec les salaires. Les gens, en général, n’étaient pas payés, certains ne possédaient vraiment pas de papier d’identité. Mais ils travaillaient volontairement ».


 « L’argent ? Je leur fais moi-même les courses »
Les volontaires « Alternatives » ont communiqué au correspondant de « Novaya gazeta » deux numéros de téléphone. L’un appartient au propriétaire d’une des briqueteries exploitant des esclaves, selon les militants. L’autre est celui d’un trafiquant de main d’œuvre. 
— Je ne comprends absolument pas ce que vous voulez dire. J’aide les gens à trouver un emploi, a réagi violemment le pourvoyeur, surnommé « Maga-Koupets », soit le « vendeur-magicien ». Je ne travaille pas à l’usine. Je ne sais pas ce qui se passe là-bas. Ils me demandent simplement : « Aidez-moi à trouver des gens ». Et je recherche. Il dit n’avoir jamais entendu parler de barbituriques mélangés à des boissons administrées aux esclaves potentiels. Pour « aide à la recherche », il reçoit quatre à cinq mille roubles par personne fournie.
Magomedov surnommé « Komsomolets », propriétaire de l’usine du village dénommé « Brique », entendant la raison de mon appel a immédiatement raccroché le téléphone. Cependant, dans les archives de « Alternatives » il y a un interview du propriétaire de la briqueterie du quartier de Mekegi, situé dans le quartier de Levashinsko. Magomedshapi décrit comment les propriétaires d’usines se comportent avec le travail forcé . En mai 2013, quatre personnes ont été libérées de l’usine de Magomedov.
« Je ne retiens personne par la force. Comment pouvons-nous parler de la rétention lorsque l’usine se trouve juste à côté de la route ? », dit Magomedov sur l’enregistrement. Je les ai rencontrés sur le parking près du cinéma « Pyramide » et leur ai offert un emploi. Ils ont accepté. Je leur ai pris les papiers parce qu’ils boivent et ils peuvent les perdre.  L’argent ? Je leur achète tout . Ils me donnent la liste de ce dont ils ont besoin et je leur fais les courses ».

 Officiellement
Officiellement, on confirme le laxisme des organes répressifs envers la traite des êtres humains .

En novembre 2014, le rapport d’enquête de la direction générale de recherche judiciaire de la Fédération de Russie s’exprimait ainsi :
« À l’automne de 2013, l’organisation australienne de défense des droits de l’homme “Walk Free Foundation” a publié un classement des pays concernant le travail forcé. La Russie se trouve à la 49e position. Selon l’organisation, en Russie 500.000 personnes sont en servitude < ... >

L’analyse des résultats d’enquête des organismes de Fédération de Russie, pour lutter contre la traite des êtres humains et l’utilisation de la main-d’œuvre contrainte, démontre que depuis l’introduction, en décembre 2003, des articles 127-1 (traite) et 127-2 (esclavagisme) dans le Code pénal de la Fédération de Russie, le nombre de personnes reconnues victimes est insignifiant. Il est de 536.

En outre, depuis 2004, soit au cours des 10 dernières années, conformément à l’article 127-1 du Code pénal de la Fédération de Russie, il a été enregistré 727 crimes par an. Ce chiffre est inférieur à 0,1 % de l’ensemble de tous les crimes déclarés .

L’analyse de l’état de la criminalité dans le domaine de la traite des êtres humains et de l’esclavage met en évidence le fort laxisme envers cette forme de criminalité.  Pour cette raison, les statistiques officielles ne reflètent pas pleinement la réalité ».

Publié par « Novaya Gazeta » le 18 août 2015

Auteur : Ivan Zhilin.

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