« Systéma » : guerre hybride de Poutine.

Les services secrets militaires russes « GRU » forment en France des combattants dans les écoles d’arts martiaux « Systéma ». La quatrième guerre mondiale présente est urbaine. C’est dans la rue, par des combattants sans uniforme que les régimes seront renversé. Ainsi se décidera le nouvel ordre mondial.

De toute évidence, nous ne tirons pas les enseignements du conflit russo-ukrainien qui a débuté en 2014 et qui se poursuit actuellement. Une telle cécité avait conduit à la disparition de notre État en 1940. Mais l’État français existe-t-il encore aujourd’hui ?

La guerre russo-ukrainienne a démontré l’habileté des services secrets russes à former et organiser en terrain adverse des groupes capables de surgir sous forme de milices populaires en cas de crise. En Ukraine, on les appelle les « Titouchki ». Cette stratégie a permis à la Russie de s’emparer aisément de la Crimée et d’une partie du Donbass. Dans les autres villes, Kharkov, Odessa, Dnipropetrovsk, des affrontements ont eu lieu. Les partisans pro-russes ont été repoussés dans des batailles de rue. Le projet « Novorossia » de Poutine devait unir dans un « monde russe » tous les Russes de Kharkov à Odessa. Il n’a réussi que partiellement. Poutine a gagné la première bataille. L’effet de surprise profite toujours à l’agresseur. Pourtant, on aurait pu s’y attendre. Cette stratégie dénommée « Guerre hybride » a été développée dans la revue russe « Pensée Militaire ». Selon cet ouvrage, pour mener cette guerre de type nouveau, des mesures asymétriques à caractère politique, diplomatique, informationnel, économique et militaire doivent être mises en œuvre. Il s’agit de la stratégie Valery Guerasimov, du nom du chef d’État-major général des Forces armées russe : au XXIe siècle, la frontière entre paix et guerre s’estompe. Le rôle des moyens non militaires pour atteindre des objectifs politiques et stratégiques a pris de l’importance. Dans de nombreux cas, leur efficacité est supérieure aux armes. L’asymétrie procure la suprématie sur l’adversaire. Elle est primordiale.

Moscou, Pierre HAFFNER agressé par le FSB © Nikolay Igrokov Moscou, Pierre HAFFNER agressé par le FSB © Nikolay Igrokov
Les réseaux du Kremlin infiltrés en France assurent à ce dernier une suprématie dans de nombreux domaines et plus particulièrement informationnelle. Mon expérience personnelle m’en a convaincu. « Russian Today » émet librement dans notre pays, alors que moi-même, j’ai été agressé par le FSB russe et arrêté pour avoir filmé des opposants dans les rues de Moscou. J’ai compris qu’il y avait quelque chose d’asymétrique dans notre diplomatie lorsque deux policiers français m’ont reçu le lendemain sur le trottoir devant l’ambassade de France à Moscou et m’ont dit : « Allez raconter votre histoire ailleurs ! ». La symétrie imposerait que les reporters français en Russie soient aussi libres et soutenus par leur gouvernement que leurs collègues russes en France.

Le FSB russe est l’héritier du KGB soviétique. Il excelle dans l’art de créer des réseaux d’agents infiltrés au plus haut de l’administration adverse. Leur rôle est d’espionner et d’influer. Alexandre Bennala, soudoyé par un oligarque russe, était une taupe tapie au cœur de la présidence française. Dans tout autre pays, une telle forfaiture conduit en prison. L’impunité de l’ami du président étonne. Nos services de contre-espionnage ont failli. C’était à eux, et non à la presse, de dévoiler et mettre fin à cette infiltration. Mais leur carence se limite-t-elle à cela ?

Les services de contre-espionnage suisse ont publié un rapport, repris par le journal « Blick », selon lequel le Kremlin a organisé sur le territoire de la confédération, à Berne, Zurich et Lugano, des camps d’art martial « Systéma ». D’anciens combattants de l’élite des services secrets russes se rendent régulièrement en Suisse pour des séminaires. Dans les gymnases, ils éduquent les personnes intéressées au combat de rue, au couteau et au tir. On enseigne dans ces écoles les techniques d’étranglement et on apprend à tuer.

À Colmar, instructeur de Systéma en France, Alexey Kadochnikov n’a pas caché son appartenance au « GRU », services militaires d’espionnage russe. Leurs agents ne prennent jamais leur retraite. L’insigne de son club comporte la chauve-souris, emblème du GRU et la grenouille représentant le plongeur.

Denis Ryauzov est un soldat d’élite et membre des services secrets russes. L’école de Regensdorf en Suisse le répertorie instructeur en chef sur son site web. Denis Ryauzov a été sanctionné par les États-Unis pour ses activités séparatistes dans l’est de l’Ukraine. Il a été aperçu en France où « Systéma » possède également un réseau d’écoles de sport de combat.

Les autres instructeurs de Systema sont des anciens combattants des forces spéciales russes, tels que Vladimir Vasiliev, Gennady Nikulov et Mikhail Ryabko. Gennady Nikulov est vice-président des séparatistes russes de Sébastopol. Il est sur la liste des personnes sanctionnées par les États-Unis. Mikhail Ryabko entraînait les troupes spéciales russes « Speznas ». L’ancien agent veillait à la survie de l’État athée soviétique. Aujourd’hui, il a changé d’étiquette en se déclarant chrétien orthodoxe. Mikhail Ryabko a compris que l’idéologique est un élément indispensable pour recruter. Et elle doit s’adapter.

Kale borroka. Arts martiaux russes à Irún et à la Gaztetxe de Bayonne.

  • Fini l’URSS ! La souplesse idéologique permet de se débarrasser de ce cancan doctrinaire inflexible qui repoussait les sensibilités adverses. Pour mener une guerre hybride, et obtenir une suprématie sur l’adversaire, il faut mettre en œuvre une idéologie multifacette dans laquelle chacun peut y retrouver son compte. Cette nébuleuse a permis à Poutine de déboussoler une grande partie de l’opinion publique quand il a agressé l’Ukraine, de neutraliser les réactions pacifiques et la solidarité avec le peuple minoritaire ukrainien agressé par l’impérialisme russe.

Le tour de force a été de rallier des idéologies totalement adverses entre elles dans le giron de Poutine : les fascistes et les antifascistes soutiennent Poutine : les fascistes, parce que Poutine est un fasciste, et les antifascistes, parce que Poutine combat les fascistes de Kiev. Dans ce truc-là, chacun y trouve ce qu’il lui plaît. Marine Le Pen soutient Poutine parce qu’il est nationaliste (et la finance). Les indépendantistes basques sont pour Poutine, parce qu’il soutient l’indépendance du Donbass. Promenez-vous dans le petit-Bayonne, et la première personne que vous rencontrerez vous assènera cela. Elle restera sourde à tous vos arguments, car ils arrivent trop tard. Le Pays basque est un lieu favorable pour y fonder un centre de formation aux arts de combat russe. Le terreau idéologique est prêt. En 2014, des indépendantistes basques sont allés au Donbass, armes à la main, combattre les « fascistes » de Kiev et soutenir les « indépendantistes » du Donbass. Ils ont fait un passage remarqué à Moscou. Le lendemain au travail, j’ai entendu parler d’eux.

La quatrième guerre mondiale est une guérilla urbaine.

  • Comme pour Bennala, les autorités françaises restent placides alors que les cellules de « Systéma » poursuivent la formation de combattants dans notre pays. Les premiers cours sont anodins, on apprend à se détendre et à respirer, mais on passe ensuite au combat au couteau et au tir. Un article de presse aurait permis de prévenir les novices. Maïdan, les révolutions colorées, celles du printemps arabe, les troubles en Catalogne, les manifestations en France des gilets jaunes, à Hong-kong, démontrent que la bataille de rue est essentielle dans la conquête du pouvoir. À l’époque agraire, on se battait dans les champs. Aujourd’hui, on se bat dans les villes. Comme en Ukraine, les groupes de combat joueront un rôle décisif.

Les services secrets russes observent au plus près et discrètement tous les événements se produisant en France, dont les manifestations des gilets jaunes. Ne vous laissez pas leurrer par cette photo prise le 8 décembre et parue dans la presse. Sur celle-ci, on voit deux hommes arborant sur les Champs-Elysées le drapeau de la République populaire de Donetsk. L’un d’eux est Xavier Moreau, Français représentant de Marine Le Pen à Moscou. Il s’agit d’une opération de propagande. Les véritables agents du GRU sont beaucoup plus discrets. Ils ne se font pas photographier. La semaine précédente, j’étais avec un ami russe à la manifestation des gilets jaunes à Paris. Ce dernier ne parle pas français. Depuis des années, il est poursuivi pour ses activités politiques par les agents secrets russes, et il est capable de les reconnaître au premier coup d’œil. Grâce à ce sixième sens, il est toujours libre. Nous étions ensemble sur les Champs Élysées et il s’est égaré. Il a voulu retourner tout seul à l’hôtel. Ne connaissant pas Paris, il a demandé en anglais, mais avec un fort accent russe, son chemin aux manifestants. Il s’est adressé à quatre hommes, dont trois avaient une apparence slave et une allure sportive particulière aux militaires d’active. Le quatrième ressemblait à un Français. Il lui a semblé que ce dernier avait la tâche d’accompagner ce groupe. Ces personnes lui ont répondu en anglais, mais comme lui-même avec un fort accent russe. Lorsque mon ami a compris que ses interlocuteurs étaient russes, il a reposé la question en russe. Cela a provoqué immédiatement la disparition de ces quatre personnages qui de toute vraisemblance ne voulaient pas être identifiés en tant que Russes à cette manifestation de gilets jaunes. Vous ne verrez pas leur photo.

Le GRU russe étudie quel parti on pourrait  tirer des événements se produisant à l’étranger. Poutine n’aime pas les gilets jaunes en Russie, mais il les adore en France, comme il adore toute contestation en pays étrangers. Les images de troubles se déroulant ailleurs sont retransmises sur les chaînes intérieures russes. Elles valorisent le régime et sa soi-disant stabilité. Les combattants de « Systéma » en Europe peuvent être cette force qui fera basculer notre pays dans une violence uniquement destructive. Poutine ne souhaite pas une victoire démocratique en France. Elle serait le prélude au renversement du dictateur en Russie.

Je m’adresse à tous ces candidats de Systéma : « La culture russe, ce n’est pas l’art de donner des coups de poing. Ce n’est pas celle de Poutine, mais de Pouchkine. La culture russe, c’est sa langue, sa littérature, sa musique, les sciences et l’histoire extraordinaire de ce pays bi-continental ».

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