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Le 20 décembre 2016, rue Miasnitskaya à Moscou, alors que je suivais paisiblement des militants du « Mouvement 14 % » opposé à Poutine, j’ai été agressé dans le dos par un individu. L’homme a ensuite tenté de briser à coup de talon mon iPhone tombé sur le trottoir, puis m’a projeté violemment sur la voirie. Allongé sur la chaussée en cette heure de pointe, un concours bienheureux de circonstances a voulu que le véhicule qui aurait dû m’écraser se soit arrêté à temps. Des passants m’ont aidé à me relever et à rejoindre le trottoir sur lequel j’avais abandonné une chaussure dans la violence de l’agression. Quelques instants plus tard, mon agresseur a ordonné aux policiers présents de m’arrêter. Cet inconnu avait l’air de bien me connaître, puisque me montrant du doigt pour me désigner parmi les passants, il m’a invectivé : « On va parler avec toi ! » Je fus relâché cinq heures plus tard sans avoir pu parler avec lui. J’attends encore d’être informé des raisons de cet attentat à l’encontre de ma personne et celles de mon arrestation.
Quelques jours plus tard, après avoir visionné la vidéo de cette agression, des amis m’ont communiqué le nom de mon agresseur. Il se nomme Eugène Platov, alias « Genas FSB » ou « Géna Yatsogolotsky », inspecteur du FSB, Service fédéral de sécurité, ex-KGB.
Je suis assidu des manifestations organisées par les opposants à Poutine, dont je tiens la chronique toutefois clairsemée, sur mon blog Médiapart. Pour cette raison, j’étais déjà repéré physiquement par les services secrets de Poutine. Ils avaient compris que j’étais français. Difficile à cacher !
Un incident, qui a eu lieu le 13 août 2016, a enchéri leur curiosité. Le groupe d’opposition dirigé par Marc Galpérin effectue tous les samedis des piquets solitaires sur la place du Manège à Moscou. Il s’agit de la seule forme d‘expression publique ne nécessitant pas d’autorisation préalable du pouvoir. Cette dernière est impossible à obtenir dans le périmètre de l’anneau intérieur de la capitale dont les dimensions sont comparables au périphérique parisien, et évidemment sur la Place du Manège qui jouxte la Place Rouge. L’identité des personnes effectuant des piquets est systématiquement contrôlée par la police. Derrière elle, les gaillards des forces spéciales « OMON » se tiennent, toujours prêts à intervenir au moindre signal. Les fourgons cellulaires sont garés à deux pas. Le tout est supervisé par les agents du FSB en civil, caméras et téléphones portables à la main. Ils se tiennent à distance respectables. J’ai appris à les reconnaître à cent pas.
Ce jour-là, un agent du FSB a voulu faire du zèle. Il s’est approché du piquet. Il est vrai que ce dernier avait violé une règle tacite. Il ne faut faire aucune allusion à Poutine. Il s’agit d’un blasphème civil. Toute allusion au dictateur provoque l’arrestation immédiate de son auteur. Au commissariat, les policiers invoqueront une raison légale et avouable sur leur procès verbal. Le contrevenant sera immanquablement condamné par les tribunaux. À la quatrième infraction, il risque cinq ans de prison.
Le 13 août 2016, un agent du FSB s’est approché de la personne qui se tenait en piquet sous la statue monumentale du maréchal Jukov qui trône à cet endroit. Afin de ne pas laisser le piquet seul face au tchékiste, ses amis se sont approchés, formant ainsi un cercle au tour de lui. Le fonctionnaire de Lubyanka a alors du revers du bras frappé l’un d’eux pour le tenir à distance respectable. Sous le choc, sa montre est tombée. Puis, alors que je le filmais, il a saisi mon selfie et l’a brisé. Mon iPhone est resté suspendu par le fil. Je l’ai interviewé dans cette position. Je lui ai demandé : « Pourquoi avez-vous cassé mon selfie ? ». À ce moment-là, il s’est aperçu qu’il avait perdu sa montre et l’a ramassée. La remettant à son poignet, il m’a dit : « Et vous, pourquoi avez-vous cassé ma montre ? » Mon petit doigt m’a alors suggéré de cesser rapidement la conversation si je ne voulais pas me retrouver inculpé d’un délit imaginaire.
Le soir même, j’ai mis la vidéo sur ma page Facebook intitulée d’un nom fantaisiste pour brouiller les espions. Peine perdue, il y avait longtemps que les agents du renseignement russe avaient compris que « Arthur Artigoulas » n’était autre que votre dévoué serviteur : Pierre HAFFNER. En deux jours, la vidéo a été visionnée 50.000 fois. N’en doutez pas, cette vidéo a été scrutée également sur les écrans de Lubyanka. Avec le temps, tous ces inspecteurs du FSB sont devenus des connaissances visuelles que je ne manque pas de saluer en me découvrant à chaque manifestation. Ils me rendent la politesse et j’en suis fort honoré. Mon but est d’étudier et de comprendre la Russie. Je ne veux absolument pas rompre le contact avec eux. Ils ont des choses à m’apprendre. Mais eux, ils brûlent aussi d’envie d’en savoir plus sur mon compte. Afin de pouvoir déterminer définitivement et sans aucune équivoque mon identité, ils ont décidé de m’arrêter. Cela fut fait quelques jours plus tard, le 25 août 2016.
Le matin, un ami me prévient (à demi-mot) avoir décidé avec quelques compagnons de célébrer l’anniversaire d’un acte audacieux effectué en 1968 sur la Place Rouge par sept dissidents soviétiques, Larissa Bogoraz, Konstantin Babitsky, Vadim Delaunay, Vladimir Dremliuga, Pavel Litvinov, Natalya Gorbanevskaya, Viktor Fainberg. Ceux-ci avaient alors protesté contre l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Ils furent tous arrêtés. Nous aussi... 48 ans plus tard. Mais pas immédiatement. De toute évidence, notre communication téléphonique du matin n’a pas été captée par le FSB. On ne nous attendait pas sur la place Rouge ce jour-là.
Irina Yatsenko, Viktor Kapitonov, Olga Sonina et Igor Klotchkov, héros de ce nouveau défi au régime postsoviétique, rétabli par Poutine, ont pu poser une quinzaine de minutes sur la place Rouge arborant les mêmes slogans que leurs aînés, « Pour notre et votre Liberté », « Nous perdons nos meilleurs amis » et « la Russie sera libre ! »
J’ai pu les filmer à loisir en direct sur Facebook. Ce procédé diffuse immédiatement les enregistrements. En cas d’arrestation ou de confiscation du téléphone, la vidéo est sauvegardée et indestructible quoiqu’il arrive. J’ai filmé leur arrestation et cheminement jusqu’au véhicule de police en me tenant à une distance respectable pour ne pas me faire embarquer moi aussi. Mais je me suis fait piéger de la manière suivante. Le cortège a contourné une barrière de police pour rejoindre les véhicules. Me croyant protégé par cet obstacle, je me suis approché trop près de toute la compagnie. Un policier m’a alors reconnu et m’a invité à la rejoindre. Je me suis retrouvé ainsi prisonnier au commissariat de police du quartier central de Moscou en compagnie de ces cinq dissidents de cette Russie moderne au coloris fort ancien. J’ai toutefois joui d’un régime de faveur, puisque, l’on ne m’a pas enfermé avec les autres dans la « cage à singes » qui trône dans le hall central de ce poste de police. Un homme du FSB m’a présenté sa carte professionnelle afin que je ne doute pas de sa fonction. Ensuite, il m’a photographié. Un policier m’a demandé mes pièces d’identité et les a photocopiées. Puis il me les a rendues. À partir de ce moment, je n’ai plus eu de doute. J’étais fiché à Loubyanka. Mon dossier avait un nom : « Pierre HAFFNER ». Toutes mes malices destinées à camoufler ma véritable identité étaient désormais inutiles.
Il y a trois ans que je fréquente l’opposition russe. On peut penser que mon dossier compilé à Lubyanka est largement fourni. L’agent du FSB, Eugène Platov, alias « Gena FSB » a très certainement pris connaissance de celui-ci avant de m’agresser. Ma photo doit y figurer en bonne place. Elle lui a permis de m’identifier parmi les passants dans la pénombre de la rue Miasnitskyaya. Il ne semble pas que la lecture des informations me concernant lui ait inspiré de la sympathie en ma faveur. On pourrait parler plutôt de haine. Une haine qui lui a ordonné de me projeter au-devant des roues des véhicules en mouvement et de m’abandonner gisant sur la voirie. Un homme que je n’ai jamais rencontré me hait au point de souhaiter ma mort. C’est effrayant !
La Russie de Poutine tue. Elle assassine en Tchétchénie, au Donbass en Ukraine, à Alep en Syrie. Mais elle tue avant tout en Russie. J’ai commencé à sentir l’odeur de cette mort devant ma porte, il y a dix ans. Le 20 novembre 2006, pour rentrer chez moi, j’ai dû enjamber une flaque de sang devant ma porte. Des hommes parlaient non loin. Je me suis approché d’eux et leur ai posé la question : « Que s’est-il passé ? » On m’a répondu : « Rien ». On m’a surtout prié de ne plus poser de questions et de m’éloigner.
Plus tard, j’ai appris que quelques instants plus tôt, à 18 heures, un Tchétchène, Movladi Baisarov, venait d’y être assassiné. Commandant du bataillon « les montagnards » du Tchétchène Kadirov, il était un témoin important de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaya, tuée quelques jours plutôt, le 7 octobre 2006. Movladi Baisarov a ensuite déserté le clan Kadyrov et est passé soutenir son rival à la présidence tchétchène. Il fallait éliminer rapidement Movladi Baisarov. Cela s’est fait devant ma porte. Les assassins n’ont pas été poursuivis. Il n’y a pas eu de procès.
Tout le monde se tait afin de ne pas subir le même sort. Mes voisins de l’immeuble se taisent. Si vous voulez les voir vous fuir, parlez-leur de ce qui s’est passé devant chez eux un certain soir, le 20 novembre 2006. Ils ne vous adresseront jamais plus la parole, sauf pour vous dire bonjour et bonsoir, car on sait garder les apparences en Russie. Plus tard, vous apprendrez qu’ils ont dit à un de vos proches : « Pierre, il monte sur les barricades ». Une phrase qui signifie : « Pierre, parle trop ! Faites-le lui savoir ! »
Dans la Russie de Poutine, 220 journalistes ont été assassinés. La plupart de ces crimes n’ont pas été élucidés. Leurs commanditaires n’ont jamais été inquiétés. Des milliers d’opposants, blogueurs, hommes politiques ont subi des violences qui ont entraîné des infirmités et souvent la mort. La mort rôde. Les assassins du KGB, revenus au pouvoir en sa personne, poursuivent leur sale besogne commencée 99 ans auparavant. Poutine règne par la peur.
Hier, quelques milliers de courageux ont décidé de participer à la manifestation d’hommage aux journalistes Babourova et Stanislav Markelov. Toute personne qui s’oppose au régime se soumet à un risque. Il peut perdre à tout moment la propriété, la liberté, la santé et la vie. Des bandes ont reçu une franchise du Kremlin pour agresser impunément tout opposant. Il s’agit de quelques personnes appartenant aux organisations NOD et SERB qui agissent en concordance avec le FSB et les services de police.
Le 20 décembre 2015, si le véhicule se précipitant sur moi rue Maisnitskaya ne s’était pas arrêté à temps, mon assassinat aurait été transformé en accident de circulation.
Le meilleur moyen de protéger les démocrates russes qui ont le courage d’affronter Poutine, c’est de parler d’eux, qu’ils soient vivants ou morts.
Pierre HAFFNER