Russie: la violence franchisée

Lorsque les arguments sont épuisés, il ne reste plus que la violence. Elle se retournera tôt ou tard contre tous. Le Kremlin a donné franchise à des groupes marginaux pour agresser les opposants. La journaliste, Yulia Latynina, victime d’une nouvelle agression, a été contrainte de se réfugier à l’étranger. Voici son analyse.

Yulia Latynina © Novaïa gazeta Yulia Latynina © Novaïa gazeta
Le 27 février 2015 à Moscou, Boris Nemtsov a été assassiné sur le pont qui fait face au Kremlin. Selon les rumeurs, Poutine est tout d’abord rentré dans une colère noire. Il aurait estimé que ce meurtre est une atteinte à son autorité. Il aurait réuni dans son cabinet tous ses policiers et leur aurait déclaré qu’il les déculotterait publiquement, mais ne tolérera pas cela.

Après cela, les auteurs de ce meurtre ont été arrêtés : un soldat du bataillon tchétchène « Sever », Zahur Dadayev, et ses collègues. Les enquêteurs n’ont pas pu interroger le supérieur de Zahur Dadayev : Ruslan Geremeyev. Alors que Dadaev était condamné, le commandant du bataillon « Sever » » a été reçu au Kremlin où il a été décoré.

Agression de Yulia Latynina © ntv.ru Agression de Yulia Latynina © ntv.ru
Peu de temps aprés, une violence quasiment étatique a inondé la Russie. Un liquide vert irritant a été projeté à la face d’Alexey Navalny et du blogueur Ilya Varlamov. Un sceau d’excrément a été projeté sur ma personne. L’an dernier en août, nous avons été victimes avec mes parents d’une attaque au gaz. En juillet, ma voiture a été incendiée. Une plaque commémorative a été arrachée de la maison où vivait Boris Nemtsov à Moscou. Nikolay Lyaskin, collaborateur d’Alexey Navalny, a été frappé à la tête avec un tube métallique. Des personnes prient contre le film « Maltide ». (Ce film historique fait état des relations entre l’empereur Nikolas II et la ballerine Matilde Xeshinskaya.) Un cinéma a été incendié ainsi que le bureau du régisseur Alexey Utchitel.

L’impunité a caractérisé la plupart de ces attaques. Leurs auteurs ne sont pas poursuivis, même si leur visage est fixé par des caméras de surveillance.

Les premières victimes sont apparues. Le 15 août 2017, Ivan Skripnichenko, militant qui veillait le mémorial provisoire du pont Nemtsov, est décédé après avoir été frappé.

Skripnichenko est la première victime de cette vague d’agressions. De toute évidence, elle ne sera pas la dernière. Le Kremlin s’est engagé sur la voie accomplie par l’ex-président Yanukovych et Nicholas Maduro : le chemin de la violence paraétatique.

L’économie russe actuelle est extrêmement monopolisée. 65 % sont entre les mains de l’État. Au lieu de désétatiser l’économie, le Kremlin a démonopolisé la violence. Pourquoi maintenant ?
Parce que tous les autres arguments sont épuisés.

Jusqu’en 2014, le régime avait deux piliers principaux : les pétrodollars et la télévision.

Il y avait beaucoup de pétrodollars. Il y en avait pour tous : pour l’élite du Kremlin, les forces de sécurité, les hipsters et même les retraités. Le régime n’avait pas besoin de recourir à la violence pour « persuader ». La violence était utilisée pour régler des conflits d’intérêts, repartager la propriété. En 2012, les 100.000 personnes qui étaient allées manifester sur la place Bolotnaya étaient encore minoritaires.

En 2014, les pétrodollars se sont épuisés. Ils ont disparu après l’annexion de la Crimée. Mais j’ai tendance à croire que la Crimée a été un coup de semonce. Le patriotisme aurait dû remplacer les pétrodollars.

Un certain temps, l’effet de la Crimée a fonctionné. Il y a eu le patriotisme général soutenu par 85 % de la population. On les appelle « Notre Crimée ». Cet engouement a été suscité par une campagne médiatique qui a inventé un enfant de 5 ans crucifié par les méchants Ukrainiens. L’opposant Alexey Navalny s’est distingué par son mutisme. L’opposition était minoritaire. Il n’était pas utile de frapper sur la tête cette minorité avec un tube métallique. Il suffisait de l’ignorer.

Cependant, rapidement la machine propagandiste a commencé à avoir des ratés. « Novorossia », le projet de Poutine d’unir une partie de l’Ukraine avec la Russie a capoté. La guerre en Syrie n’a pu susciter un enthousiasme pour remplacer le Donbass. Ce dernier commençait à lasser l’opinion publique. Et surtout, la révolution technologique a précipité le prix du pétrole et aggravé la crise économique. Cette dernière a réduit à néant les effets propagandistes du téléviseur.

Le monopole à la télévision a été le premier à être établi par le Kremlin. Il s’est soudainement effondré. On a tout simplement cessé de regarder le téléviseur. Par exemple, en 2017, environ 6 millions de personnes ont regardé la ligne directe avec Poutine. C’est une fraction insignifiante de la population parmi les 140 millions de Russes. En comparaison, 24 millions de personnes ont visionné la vidéo de Navalny : « Dima n’est pas ton ami ». (Dans celle-ci, Navalny dénonce la corruption du Premier ministre Dmitry Medvedev.) L’auditoire du programme d’actualités télévisées « Temps » est d’environ 5 millions de personnes. Ce chiffre diminue constamment. L’âge moyen de ces personnes est de 63 ans.

Un régime autoritaire a deux ressources : le mensonge et la violence. Jusqu’à présent, le mensonge suffisait. Lorsque le mensonge est épuisé, le temps de la violence commence.

Nous ne pouvons pas affirmer que la violence est inefficace. Ce n’est pas vrai. La violence est efficace. L’histoire nous enseigne qu’elle a son efficacité.

Au cours de l’histoire, un grand nombre de dirigeants sont restés au pouvoir grâce à la violence. Un grand nombre de dirigeants violents sont devenus adorés et aimés par les gens. La nature humaine sait excuser sa lâcheté. Il n’y a pas un seul dirigeant démocratique qui soit l’objet d’un amour frénétique. Seuls des tyrans sont l’objet de passions. Cela est vrai également pour l’histoire récente russe. Personne n’a aimé d’affreux Yeltsin.

Mais actuellement, la violence est déléguée à des structures para-publiques. Cela réduit le retour de flamme qui pourrait être nocif pour le pouvoir.

Aujourd’hui, la violence n’est utilisée que par les marginaux. Il est important pour le Kremlin de dire : « Ce n’est pas nous ». C’est ainsi qu’ils ont agi en Géorgie et en Ukraine. Peu importe : « Ce n’est pas nous ! » Personne ne le croit, sauf les ennemis et les scélérats selon le Kremlin.

Agression de SERB à Moscou Agression de SERB à Moscou
Cependant, la démonopolisation de la violence soulève d’autres problèmes. L’un d’entre eux est que, dans un état moderne, les porteurs de la violence démonopolisée sont principalement des marginaux. Par exemple : l’agression à Moscou du piquet antiguerre par des nervis du groupe « SERB » dirigé par Gosha Tarasevich (SERB). Le voici sur la photo aux prises avec un policier. Capture d’écran : YouTube

Un général d’armée, du ministère de l’Intérieur ou du FSB général sont des militaires de carrière censés être des personnes intelligentes faisant pleinement carrière dans les corps de l’État. Seuls des marginaux peuvent rêver de faire carrière de bagarreur de rue.  


Nous en avons vu cela au Donbas. Tout État est convaincu que vol, meurtre et pillages sont des délits. Même les États totalitaires.

Et soudain, il s’est avéré que dans le Donbass, on peut voler, piller et tuer. Tous ceux que tu voleras et tueras seront des fascistes ukrainiens. En conséquence, beaucoup de marginaux sont allés guerroyer dans le Donbass. Ils ont été attirés par le fait que ce qui était considéré comme un crime est maintenant un exploit. Dans le Donbass du côté russe, nous n’avons pas vu de gens convenables. Ces derniers préfèrent se réaliser d’une manière différente.

Actuellement, nous constatons les mêmes choses en Russie. Les gens qui ont frappé Lyaskin avec un tube métallique sur la tête, qui ont incendié ma voiture en prenant le risque de tuer mes parents, sont des asociaux. Ce sont des lumpens sans espoir. Ils sont l’anti-élite.

Et lorsque ces lumpens ont la possibilité d’être violents, les élites commencent à se sentir très mal à l’aise. Toute l’élite. Y compris financière, dirigeante et policière.

Deuxièmement, personne ne devient violent pour l’amour de quelqu’un d’autre. La violence est toujours faite pour soi-même.

Il est naïf de penser qu’un seul initiateur zélé de la violence actuelle a vraiment l’intention de servir le Kremlin. Ils veulent tous renforcer leurs positions personnelles avec l’aide de la violence.

La troisième circonstance est que la violence est particulièrement efficace lorsqu’elle est utilisée au nom d’un grand mensonge : Dieu, la race ou un lendemain radieux, lorsque les gens sont prêts non seulement à tuer, mais aussi à mourir.

Dans ce contexte, les positions du régime actuel sont très faibles. Au monde, il n’y a pas une seule personne qui sacrifiera sa vie pour le Premier ministre corrompu Medvedev, tel que le présente Alexey Navalny dans sa vidéo documentaire. Personne ne va au martyre pour que Rothenberg, l’ami de Poutine, achète une autre villa en Italie.

De tels actes s’accomplissent en faveur de clans ou pour des idéaux supérieurs.

Et enfin, une circonstance supplémentaire, la plus simple : la violence entraîne habituellement une anti-violence. Le président ukrainien Yanoukovitch est tombé, non pas quand il a commencé à tirer sur le peuple pacifique, mais quand ce dernier a répondu.

Et ici, les chiffres ne sont pas en faveur du Kremlin. Avant-hier, à la ville d’Omsk, seulement 20 personnes ont prié pour protester contre le film « Matilda ». Par contre, quelques heures plus tard, dans la même ville d’Omsk, 7.000 personnes ont assisté au rassemblement d’Alexey Navalny.

Ce document a été publié le 20 septembre 2017, dans le numéro 104 du journal « Novaïa Gazeta ».

NB : Le 20 décembre 2016, j’ai été moi-même victime, au centre de Moscou, d’un attentat proféré par un agent du FSB, Eugène Platov. Le procureur russe n’a donné aucune suite à ma plainte. Pierre HAFFNER.

https://www.novayagazeta.ru/articles/2017/09/19/73893-yuliya-latynina-kreml-vstal-na-put-yanukovicha-i-maduro

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