Russie. Arrestations de routiers grévistes.

Aujourd’hui, à Moscou, des manifestants protestaient contre la taxe routière " Platon ". Sur une aire de stationnement, les camionneurs s’étaient rassemblés contre cet impôt nouveau que le pouvoir veut prélever. Leurs véhicules ont été cernés par les forces spéciales, puis les grévistes ont été arrêtés, dont le dirigeant de l’Association des routiers russes Andrey Bazhutin.

Au moment où nous écrivons ces lignes, les chauffeurs arrêtés sont toujours derrière les barreaux. La police interdit à leur avocat de les rencontrer. Ils seront vraisemblablement jugés demain et risquent de la prison ferme. La police scelle actuellement les véhicules et prépare de toute évidence leur évacuation.

Les routiers russes : « Non à Platon ! »

Routiers russes grèvistes © Serguey Ojitch Routiers russes grèvistes © Serguey Ojitch
Le 15 novembre 2015, le gouvernement russe a mis en place le système « Platon ». Ce nom n’a rien à voir avec le philosophe antique grec. L’abréviation « Platon » signifie « paiement à la tonne ». Il s’agit d’une taxe au kilomètre imposée aux poids lourds. Les fonds sont recueillis par une société dont 50 % des actions sont détenues par Igor Rottenberg, fils de l’ami de Poutine, Arcadi Rottenberg. Il s’agit d’un impôt routier supplémentaire, car l’État perçoit déjà un impôt routier et des accises sur les carburants sans cesse plus onéreuses. « Nous ne voulons pas rouler pour Rottenberg », clament les routiers russes.

Le judo peut conduire à la fortune. Si on le pratique avec Vladimir Poutine. Les contrats les plus mirobolants passés par l’État russe, le sont de gré à gré avec le judoka Arkadi Rottenberg et son frère Boris. Le Kremlin leur confie la construction de routes, de gazoducs, de sites olympiques, ainsi que celle du pont de Kertch. Ce dernier doit relier la Crimée occupée à la Russie continentale. Les budgets initiaux peuvent décupler en fin de chantier. L’État paye sans discuter.

Le système « Platon » est en réalité une privatisation des routes au profit des Rottengerg. Bien que construites avec l’argent public, leurs utilisateurs sont redevables aux amis de Poutine d’une redevance dont le montant est évalué grâce à un mouchard GPS installé sur les camions. Dans un premier temps, le tribut avait été fixé à 3,73 roubles par kilomètre.

En 2015 et 2016, les camionneurs avaient manifesté leur mécontentement en effectuant des opérations escargots dans toute la Russie. La protestation avait contraint le pouvoir d’abaisser le taux à 1,53 rouble, ainsi que de réduire l’amende pour absence d’enregistreur de route. Cet impôt sera en définitive payé par le consommateur, car répercuté sur le prix de la marchandise à l’étalage.

Le 24 mars 2017, la taxe a été portée à 1,91 rouble au kilomètre.

Les routiers ont déclaré une grève nationale illimitée à compter du 27 mars 2017. Certes, il leur a fallu œuvrer pour préparer cette action. Dans un pays où par le passé ne régnaient essentiellement que des organisations syndicales verticales à fort pouvoir autoritaire, il a fallu tout d’abord tisser horizontalement un réseau de solidarité professionnelle indispensable pour faire vivre un syndicat démocratique : l’Union des transporteurs russes. Les routiers russes ont su utiliser les nouvelles techniques pour animer la démocratie syndicale sur l’immensité du territoire de la Fédération de Russie. L’adresse de leur site internet est www.opr.com.ru. Ils sont présents sur 5 réseaux sociaux, dont le YouTube et le populaire Vkontakte russe https://vk.com/oprcomru. Les vidéos-conférences se font par Skype. Voilà qui était indispensable pour affronter un adversaire redoutable et qui le fera rapidement savoir.

Pour communiquer, les routiers utilisaient le réseau radio-internet « Zello ». Le Kremlin a bloqué « Zello » en Russie. Les radios de bord des camionneurs ne portaient plus qu’à quelques kilomètres. Il a été aussitôt trouvée une parade en installant le logiciel gratuit VPN (Virtual Private Network). Celui-ci permet d’établir sa connexion à « Zello » en passant par un autre pays, en évitant la Russie. La communication par le réseau « Zello » a été ainsi rétablie.

Le Kremlin bloque également toute information concernant l’action des routiers dans les médias russes. Alors que la grève est massivement suivie sur l’ensemble du pays, pas un mot sur les canaux TV contrôlés par le pouvoir. Ils sont sourds aveugles et muets.

Les 1,5 million de camionneurs russes étaient déjà lésés par la crise économique qui frappe la Russie ces dernières années. La chute du rouble a majoré le prix des véhicules, des pièces de rechange et d’usure importés. Le prix des carburants a augmenté. La baisse du volume du commerce de détail a provoqué une diminution du trafic. Et maintenant, voilà « Platon » !

Dans leur immense majorité, les routiers sont opposés à ce nouvel impôt. Ils se rassemblent à proximité des grandes villes sur des aires de stationnement. Les chauffeurs de véhicules légers et de taxis les soutiennent.

Guerre de tranchées contre routiers © NDNEWS Guerre de tranchées contre routiers © NDNEWS
Le pouvoir a décidé d’employer des moyens lourds pour mater la contestation. À Ekaterinbourg, des excavateurs sont intervenus. Ils creusent des tranchées autour des camions en stationnement. Il ne s’agit pas d’installer des commodités aux grévistes, mais de les isoler et d’empêcher d’autres véhicules de les rejoindre.

Au Daghestan, plus de 40.000 chauffeurs ont rejoint la protestation. C’est pratiquement 100 % de la profession. 90 % d’entre eux sont des indépendants. Un stationnement des routiers grévistes était à Manas, à quarantaine de kilomètres de Makhachkala et à 150 kilomètres de la frontière avec l’Azerbaïdjan. Le Kremlin y a envoyé les hommes de la Garde nationale. Il s’agit d’une véritable armée soumise directement aux ordres du général Zolotov, fidèle à Poutine. Elle a des pouvoirs de police exceptionnels et a le droit de faire feu sur la foule. Elle est équipée de blindés. Elle s’entraîne régulièrement à écraser d’éventuels « Maïdan » qui pourraient survenir en Russie. Les blindés et l’aviation participent à ses manœuvres. Sa présence a un effet dissuasif. On sait de quoi sont capables les militaires russes sous les ordres de Poutine au Caucase.
Toutes les décisions des routiers en grève sont démocratiques. Elles doivent être approuvées en assemblée générale et adoptées par un vote à la majorité des personnes présentes, selon le nombre de mains levées. Au Daghestan et en Ingouchétie, les routiers ont décidé de quitter les aires de rassemblement et de se disperser. Néanmoins, l’action se prolonge sous d’autres formes, car le problème reste entier.

La Douma, véritable « chambre introuvable » issue de fraudes électorales massives, a adopté des lois liberticides qui interdisent toute manifestation publique non approuvée par le pouvoir. Certains nomment le parlement russe « l’imprimante affolée ». Seuls les piquets solitaires sont en théorie autorisés. Tout rassemblement de plus d’une personne, située à moins de 50 mètres d’une autre, est une infraction à la loi sur les manifestations publiques. L’article 212.1 du Code pénal punit de 5 ans de prison quatre infractions constatées dans un délai de six mois. Cela est applicable également aux chauffeurs routiers, les rallyes étant considérés comme des manifestations publiques.

Andrey Bajoutin, porte-parole de l’Union des transporteurs russes, le sait. Il a été arrêté plusieurs fois.
Les jugements se multiplient. Les amendes et les arrestations s’abattent sur les grévistes dans toute la Russie. Arrêtés au stationnement, en rallye ou à domicile, ils sont parfois emmenés par des hommes masqués dans des directions inconnues. Malgré cela, la grève continue. À proximité des grandes villes asiatiques ou européennes de la Fédération de Russie, les véhicules des camionneurs grévistes sont à l’arrêt. Ils n’accepteront pas « Platon » !

Ce mouvement des routiers de la Fédération de Russie unit les professionnels du transport sur des bases sociales indépendamment de leur nationalité. Il est fédérateur dans ce pays menacé par les conflits ethniques et au fédéralisme mis à mal par un régime autoritaire, alors que gronde l’éclatement.

D’autre part, l’Union des transporteurs russes est une des composantes de la future société civile indispensable dans une Russie démocratique après tant de décennies d’absolutisme si réducteur.

La lutte contre la taxe « Platon » est aussi un combat pour la démocratie et la liberté.

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