Londongrad: le piège

L’oligarque russe Abramovich n’a pas eu son visa britannique renouvelé. La Deuxième Guerre froide qui a commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée se distingue de la première qui avait opposé l’Occident à une URSS exempte d’oligarchie. Les nouveaux oligarques russes, amis de Poutine, pourraient être privés des milliards qu’ils ont investis au Royaume-Uni et ailleurs. L’arme est redoutable.

Visite de Londongrad © Currenttime.tv

Roman Abramovich n’était pas présent lors du dernier match de la Coupe d’Angleterre de football où le club Chelsea, dont il est propriétaire, a battu Manchester. La dernière fois que le jet personnel de l’oligarque a atterri à Londres, c’était le 1er avril. Roman Abramovich avait un visa d’investissement au Royaume-Uni. Pour l’obtenir, il faut investir au moins 2 millions de livres sterling dans l’économie du pays. Le visa est délivré pour 3 ans et 4 mois, après quoi il peut être prolongé. Cinq ans après la réception du visa, le titulaire peut demander la délivrance d’un permis de séjour britannique. En 2016, Abramovich a déposé une telle requête, mais il l’a ensuite retirée.

Les relations entre la Grande-Bretagne et la Russie se détériorent tout particulièrement depuis l’empoisonnement de Sergey Skripal, ex-agent des services des renseignements militaires russes réfugié au Royaume-Uni, et de sa fille Julia Skripal. La Grande-Bretagne a accusé Moscou d’avoir effectué une attaque chimique sur son territoire en utilisant le puissant agent toxique « Novitchok ». Des diplomates ont été réciproquement renvoyés. Le 28 mars, le ministre britannique des Affaires intérieures a promis de réviser 700 visas d’investissement qui ont été délivrés à de riches Russes entre 2008 et 2015.

Les députés britanniques ont exigé que le gouvernement prenne des mesures sévères contre la présence financière russe dans leur pays. Selon un rapport spécial du comité international de la Chambre des communes, l’argent russe sale est une menace pour la sécurité nationale. La Première ministre britannique Theresa May avait promis au parlement qu’elle ferait tout son possible.

Dans leur rapport, les parlementaires britanniques relatent l’oligarque Oleg Deripaska. Ce dernier, déjà soumis aux sanctions américaines, a été obligé de se défaire des actifs de sa société d’aluminium, ROSALU. Il a été également contraint de réduire son train de vie et de vendre ses trois jets privés. La banque russe VTB Bank est également dans le collimateur des parlementaires britanniques.

Le rapport lui-même est basé sur le témoignage de l’ancien directeur du Fonds de lutte contre la corruption, Vladimir Ashurkov, réfugié au Royaume-Uni en été 2015, de l’opposant Garry Kasparov et de Romain Borisovich, qui a organisé cette excursion touristique à Londongrad.

Les auteurs du rapport parlementaire suggèrent d’imposer des sanctions à un plus grand nombre de personnalités liées avec le Kremlin et à d’autres investisseurs russes.

Ils veulent imposer des sanctions aux figurants de la « liste Magnistsky », responsables de violations flagrantes des droits de l’homme en Russie. Cette loi a été adoptée Royaume-Uni en février 2017,

Le rapport préconise également de « fermer la blanchisserie », c’est-à-dire d’interdire le blanchiment de l’argent russe sur le marché financier de Londres, d’interdire aux entreprises qui sont sous sanctions d’avoir une activité sur le marché financier londonien.

Les auteurs du rapport exigent également que les sociétés offshore qui investissent dans des contrats au Royaume-Uni divulguent leurs bénéficiaires, et que les juridictions offshore exigent la même chose des sociétés qu’elles enregistrent.

L’économie russe a la taille de l’espagnole. Elle est profondément entrelacée avec le système économique et financier occidental. Les oligarques russes ont investi environ 1.000 milliards $ aux USA et près de 400 milliards au Royaume-Uni. Ils sont otages des puissances occidentales avec lesquelles leur ami Poutine a déclaré une nouvelle guerre froide.

Le PIB des Etas-Unis représente environ 20 % du PIB mondial. Le PIB russe, moins de 2 %. La partie est inégale. L’Occident à la main sur la caisse.

Le 30 janvier 2018, il s’est produit un événement unique dans les annales des relations internationales. Les chefs des trois services secrets russes sont allés aux États-Unis rencontrer le directeur de la CIA. Il s’agit de Sergueï Narychkine, directeur du service des renseignements extérieurs, d’Alexandre Bortnikov, directeur du FSB et de Igor Korobov, chef des services de renseignements militaires, mieux connus sous l’ancien nom GRU. Ce déplacement s’est fait sous la menace de la publication imminente par les USA d’une liste de personnalités et fonctionnaires russes soumis à sanctions.

La guerre hybride froide actuelle a un trait nouveau. Les sanctions économiques peuvent faucher les proches de Poutine, jusqu’au dernier, à moins qu’ils ne déboulonnent leur chef à temps.

En 1999, les oligarques ont choisi Poutine. Le pouvoir dépendait de l'argent. En 2018, l’argent dépend du pouvoir. Les oligarques peuvent tout perdre. Il est temps qu'ils éliminent Poutine.

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