Le Sovok est toujours vivant.

En 1991, l’espoir de démocratisation avait rassemblé 500.000 personnes dans les rues de Moscou. La statue du bourreau Dzerjinsky avait été déboulonnée à Loubianka. Chacun était convaincu que la Russie pourrait enfin se moderniser, que l’homo-soviéticus, appelé aussi Sovok, personnage étriqué par le système soviétique, pourrait évoluer pour enfin ressembler à son congénère occidental.

L’issue de cet affrontement de civilisations, qui se déroule depuis la fin de la deuxième guerre mondiale en Europe, semble inéluctable. L’Occident se développe inexorablement vers l’Est. Cela dit autrement, les peuples d’Europe centrale et orientale se précipitent vers l’occident. Pour fuir la dépendance de Moscou, individuellement, des millions de personnes se sont envolés avec un billet d’avion-aller simple. Collectivement, des pays entiers par haute lutte ont réussi à rejoindre la CEE, l’OTAN. D’autres s’apprêtent à le faire prochainement.

En Russie, héritière de l’URSS, le Sovok est toujours vivant. Orphelin après l’élan démocratique de 1991, il a retrouvé son maître avec le retour au pouvoir du KGB en la personne de Vladimir Poutine. Pour doter la Russie d’un nouveau système social, l’indispensable resocialisation du Sovok est compromise. Sait-il vivre autrement qu’en autocratie ? Des millions de Sovoks s’étant adaptés en Occident, on est enclin à penser qu’il devrait être possible aussi de démocratiser la Russie. Au fond de chaque Sovok, un humain sommeille. Pour civiliser la Russie, il faut réveiller ce dernier. Certes, le processus ne sera pas aussi simple et rapide que l’avait supposé Gorbatchev, car le personnage fait de la résistance. Nous allons essayer d’analyser.

Le totalitarisme s’impose et la population doit s’adapter. Les réfractaires et les coriaces sont en danger. Ils chuteront dans l’échelle sociale, deviendront dissidents, marginaux, seront contraints à l’émigration ou périront. Socialisée dans ce contexte opprésif, la grande majorité de la population se conformera. Elle se constitura de Sovok, c’est-à-dire d’un des deux éléments de la symbiose qui a formé la société soviétique et postsoviétique : le Russe aujourd’hui. Ces deux composants sont : le KGB et le Sovok. Derrière chaque Sovok, il y a l’ombre de l’État totalitaire qui veille. Pour comprendre le comportement du Sovok, il faut entrevoir cette relation obscure, mais si effective. Lorsque vous parlez à un Sovok, vous ne communiquez pas avec une personne, mais avec le système relationnel qui le lie au pouvoir. J’ai eu l’occasion de remarquer qu’en Russie, personne ne critique le maître du moment au Kremlin. Un humoriste russe avait dit que la Russie est un pays au passé imprévisible, car les dirigeants du pays n’y sont critiqués qu’après leur décès. Aujourd’hui, rares sont ceux qui se risquent à prononcer même le nom de Poutine. Les plus courageux s’enhardiront plus tard, après sa mort.

Pour subsister sous le despotisme, il faut s’y plier, refouler son esprit critique au plus profond de soi même. Cette contrainte est pénible. Pour se soulager, on peut prudemment avoir des excès de franchise dans l’espace exigu et intime que constitue la cuisine de son appartement privé. Cela provoque un dédoublement de la personnalité : publique et privée. Mais cette alternance répétée de compression et de décompression épuise. La flexibilité de l’organisme a ses limites et de guerre lasse l’esprit rebelle se soumet, surtout en raison de la dangerosité de l’exercice. C’est finalement le monde extérieur, l’ordre social, qui s’imposera sur l’individu. Son raisonnement une fois mutilé, l’homme deviendra un Sovok, soit esclave.

L’activité du cerveau du Sovok se limitera à mimer la rhétorique officielle. Tout d’abord d’admettre des axiomes qui permettent de répondre aux questions les plus criantes en assénant des postulats de base, indiscutables, car ce sont des dogmes. Leur énoncé clôt toute discussion. Contester leur véracité est conspirationniste. Le faire publiquement est un appel à l’émeute et assimilable à de l’extrémisme. En langage de Sovok, cela s’exprime ainsi : « Tu montes sur les barricades ». Après avoir dit cette phrase, votre interlocuteur vous fuira comme si vous aviez la peste. Alors, vous aurez compris que vous avez transgressé une règle tacite. L’ensemble de celles-ci forme les us et coutumes du Sovok, sous-entendus certes, mais bien réels, qui gèrent la vie postsoviétique d’aujourd’hui. Il m’a fallu vivre 23 ans en Russie pour faire connaissance de ce code de conduite implicite. Le transgresser, c’est se mettre en danger.

Nous allons prendre pour exemple une formule qui date de l’époque soviétique, utilisée encore de nos jours par les Sovoks les plus inertes. « La Russie est pauvre, car le pays est grand. » Cette affirmation ne se discute pas. Elle servait à expliquer le dénuement des magasins. Exceptionnellement, on peut forcer un Sovok à risquer une explication. La voici : « La Hollande ou la Suisse sont des pays petits et riches. La Russie est grande et pauvre. La richesse d’un pays est inversement proportionnelle à sa surface. (L’abondance comme la confiture se raréfie en s’étendant, semble-t-il.) » Mon esprit non soviétisé m’inspire d’autres déductions : on devrait retirer plus de richesses d’un grand pays que d’un petit, ou 143 millions de Russes devraient produire plus que 17 millions de Suisses. Dans ses explications, le Sovok exonère toujours le pouvoir. Il évite toujours la case Kremlin pour expliquer une carence. Vous entendrez parfois de la part de guides ou médias : « Grâce à Poutine, etc. », mais jamais le contraire. Le meilleur moyen de ne pas s’empêtrer dans des discussions risquées est de ne pas prononcer le nom de Poutine. Le mot « président » est à utiliser avec parcimonie.

La politique est née dans les villes auxquelles elle a emprunté le nom « poli » en grec. La société slave était démocratique. À l’appel du tocsin « nabat », les habitants accouraient aux réunions publiques « vetché » pour décider de l’administration de la cité.

En 1478, Ivan III démonta la cloche de Novgorod, symbole de l’indépendance des habitants de la ville. Il la porta à Moscou. Ce fut la fin de la république de Novgorod. Une à une, toutes les villes russes se soumirent au système autocratique Moscovite incarné successivement par les tsars, empereurs, secrétaires généraux du PCUS. Mais en réalité, ils seront les nouveaux khans de ce continent euroasiatique dont le pouvoir a été transféré de Karakorum à Moscou. Le nouvel État centralisé pourra reconquérir sur la Horde d’Or l’immensité des steppes, car il a adopté son système despotique. Ce dernier est né dans les steppes. Il n’est pas fait pour gérer une ville, mais pour soumettre un espace toujours plus grand. L’annexion de la Crimée, comme les multiples interventions militaires de l’époque soviétique et de la Russie actuelle n’ont jamais pu compenser les déficiences organisationnelles du Kremlin. Le problème majeur de la Russie aujourd’hui n’est pas quantitatif, mais qualitatif.

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