Les coupeurs de têtes (+21)

Ils l’ont d’abord roué de coups avec un marteau, ils lui ont coupé la tête, et ensuite ils ont brûlé son cadavre en musique. Ainsi, agissent en Syrie les mercenaires du « groupe Wagner ». « Novaya Gazeta » dévoile un auteur de ces exactions. La vidéo contient des scènes de violence. Non recommandé aux personnes sensibles.

Les coupeurs de têtes © Novaya Gazeta
Sur l’air de la chanson des Spetsnaz avec les mots « Je prends mon arme de mon épaule, je tire sur le fils, puis je tire sur sa mère », plusieurs mercenaires ont martelé avec une masse les membres d’un homme en civil. Le supplicié ressemble à un Arabe. Les tortionnaires parlent russe sans accent. Leur visage est caché. La scène rappelle un site industriel délabré dans le désert syrien. Une tête humaine coupée semble gésir à proximité.

Prise d'écran. © Novaya Gazeta Prise d'écran. © Novaya Gazeta

Un clip vidéo de deux minutes a été diffusé sur le Web dans la soirée du 30 juin 2017. Des commentateurs ont suggéré qu’il s’agirait de combattants du « groupe Wagner » opérant en Syrie, mais personne n’a pu le confirmer : les visages sont dissimulés et la date d’enregistrement de la vidéo est inconnue. Mais en novembre 2019, trois épisodes suivants sont apparus sur le Web.

Dans la deuxième vidéo, l’homme frappé avec un marteau gît sur le sol. Il est inconscient ou déjà mort. L’un des soldats lui coupe la tête avec un couteau. Ses collègues commentent l’action et conseillent : « Plus fort ! Casse les vertèbres ! Prends une pelle ! »

Prise d'écran. © Novaya Gazeta Prise d'écran. © Novaya Gazeta
Ensuite, les mains sont coupées avec une pelle de sapeur. Il y a un commentaire : « Les jambes doivent être laissées. On le pendra par les pieds ».

Prise d'écran. © Novaya Gazeta Prise d'écran. © Novaya Gazeta
Dans la quatrième partie, de la vidéo, le corps, sans tête et sans main, est suspendue à l’envers. Il est aspergé d’essence et brûlé. Les participants continuent à s’amuser. Ils font allusion à un barbecue et à une grillade de côtelettes.

Mohammed Taha Ismail Al-Abdullah © Jesrpress.com Mohammed Taha Ismail Al-Abdullah © Jesrpress.com
La victime. La presse arabe a réussi à établir l’identité du défunt, l’heure et le lieu de l’exécution. Selon « Jesr Press », la victime est Mohammed Taha Ismaïl Al-Abdullah, également connu sous le nom de Hammadi Taha Al-Buta. Il est né en 1986 à Deir Ez-Zor. Selon la publication, Hammadi a quitté la Syrie pendant la guerre, mais serait revenu en juillet 2017 et il aurait été mobilisé dans l’armée de réserve de Bachar-al-Assad. Puis il a déserté, mais il a été attrapé. « Jesr Press » a identifié le site d’exécution : la gisement de Shair dans la province syrienne de Homs.

 

Prise d'écran. © Novaya Gazeta Prise d'écran. © Novaya Gazeta
Les assassins.Tous les participants au massacre ont le visage couvert. Sauf un. Dans les premières parties de la vidéo, un jeune homme en uniforme vert se couvre toujours la tête avec un foulard « arafat ». Il a une caméra et il est probablement en train d’enregistrer une vidéo. Avec sa caméra, il entre souvent dans le cadre d’un autre opérateur. Mais à la fin, il se relâche. Au début de la quatrième partie, on entend les paroles de quelqu’un : « Peu importe les visages… Cachez des visages… Oh, eh bien, cette vidéo n’ira nulle part de toute façon ». Et l’homme avec la caméra a abaissé son foulard « arafat ».

 Nous avons téléchargé, via FindClone, l’image de la personne avec la caméra et le foulard « arafat ». Cela nous a permis de trouver sa photo sur le réseau social VKontakte. Le programme affichait une image du même homme sur les pages de plusieurs utilisateurs.

Résultats de la recherche. Bien que les photographies n’aient pas été signées et que certaines pages aient été supprimées, une simple analyse nous a donné le prénom, nom et date de naissance. Un tel homme a été retrouvé parmi les mercenaires du groupe Wagner. Bien sûr, on peut supposer qu’il puisse y avoir une coïncidence et qu’un sosie de cette personne soit un mercenaire ayant effectué plusieurs missions en Syrie. Mais la probabilité d’une telle coïncidence est extrêmement faible.

L’homme avec le foulard « arafat » ressemble à Stanislav D. (le nom de famille est disponible à la rédaction. Nous ne le publions pas pour des raisons de sécurité de la famille du mercenaire.) Dans le « groupe Wagner », cet homme a servi dans le renseignement. « Novaya Gazeta » dispose  d'une copie de son passeport, un formulaire de demande personnellement rempli pour postuler au service de sécurité du « groupe Wagner », une note de confidentialité et une autobiographie.

Passeport de D. © Novaya Gazeta Passeport de D. © Novaya Gazeta

À son entrée en service, D. a indiqué qu’il avait servi comme soldat dans un peloton de police du territoire de Stavropol (cette information est confirmée par les réseaux sociaux de ses collègues). Sa motivation de servir à « Wagner » est de « représenter les intérêts de la Fédération de Russie à l’étranger ». Le questionnaire a été rempli en février 2016. Mais il travaillait déjà dans le « groupe Wagner » en tant qu’éclaireur.

« Novaya Gazeta » a contacté la femme de D., ainsi que plusieurs de ses connaissances via un réseau social, en envoyant des captures d’écran de la vidéo et en demandant si elles reconnaissaient cette personne portant un foulard « arafat ». La conjointe a lu la question et une heure plus tard, a répondu : « Vous devez vous être trompé ». Après avoir répondu, elle a fermé son compte VKontakte.

Les connaissances de D. n’ont pas répondu, quoiqu’au moins un camarade et un collègue policier ont lu la question. Une femme a répondu sur le téléphone portable de D. et a dit que nous nous étions trompés.

Les journalistes de « Novaya Gazeta » sont prêts à rencontrer D. à tout moment qui lui conviendra.

Champ de Shair. Des sources arabes affirment que la séquence vidéo a permis de déterminer le lieu du crime comme étant le champ de Shair. Dans l’affirmative, la participation des employés du groupe Wagner à cette vidéo suscite de moins en moins de questions. Au printemps 2017, les militants de l’État islamique ont été évincés du terrain précisément par une section de la compagnie militaire privée « Wagner ». Comme « Novaya Gazeta » l’a découvert, cela est confirmé par le protocole d’accord entre la « Syrian State General Petroleum Corporation » et la « Euro Policy LLC », ratifié par le Cabinet des ministres de la République arabe syrienne le 23 mai 2017.

Rappelons que « Euro Policy LLC »  est une société russe qui, conformément à un accord conclu avec des agences du gouvernement syrien en décembre 2016, s’était engagée à mener des opérations militaires en Syrie contre les opposants d’Assad en échange de 25 % de la production de pétrole et de gaz des champs libérés. Les propriétaires de « Euro Policy LLC »   sont étroitement liés avec les structures de l’homme d’affaires russe Evgueni Prigogine, mieux connu sous le nom de « cuisinier Poutine ».

Selon SPARK-Interfax, la société fondatrice est « Neva ». Son chef et copropriétaire est Valery Chekalov. D’après les documents publiés par un groupe de pirates informatiques « Anonymous International », Chekalov a occupé pendant de nombreuses années des postes à responsabilité dans l’empire « Concord » de Evgueni Prigogine. Le directeur général de « Euro Policy LLC », Oleg Erokhin, a été vu à plusieurs reprises lors de ses voyages communs avec les commandants du groupe Wagner, dont Dmitry Utkin lui-même. Le célèbre emblème du « groupe Wagner », la Croix des Troupes de Charles, orne le site de la « Ligue des vétérans des guerres locales et des conflits militaires », dont l’un des fondateurs est Erokhin.

On peut, si on le souhaite, établir l'identité des autres participants à la vidéo par une enquête officielle en Russie. Novaya Gazeta est prête à transférer des documents au bureau du procureur, au comité d’enquête et au ministère de l’Intérieur.

Prise d'écran. © Novaya Gazeta Prise d'écran. © Novaya Gazeta
Les acteurs de la vidéo se sont retournés et se sont appelés par leur surnom « Pamir » et « Wolf ». « Novaya Gazeta » n’a pas encore déterminé qui ils sont. Deux, « Pamir » et « Wolf », ont opéré dans les rangs du groupe Wagner. Ainsi, le surnom « Wolf », par exemple, a été attribué au célèbre mercenaire serbe Davor Savicic, qui commandait une unité de renseignement, mais nous n’avons pas réussi à confirmer s’il s’agissait de lui dans la vidéo.

Une photo de la scène du crime est apparue sur la toile. Quatre mercenaires à face ouverte posaient à l’arrière-plan du corps. Nous espérons établir leurs noms avec l’aide de nos lecteurs.

Article original disponible sur Novaya Gazeta

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