Pierre HAFFNER (avatar)

Pierre HAFFNER

Blogueur russe.

Abonné·e de Mediapart

754 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 septembre 2016

Pierre HAFFNER (avatar)

Pierre HAFFNER

Blogueur russe.

Abonné·e de Mediapart

Fraude électorale en Russie.

Le Physicien Sergei Shpilkin démontre que les amplitudes anormales de participation au scrutin mettent en évidence des fraudes lors des dernières élections parlementaires russes. En réalité, 15 % des électeurs soutiennent le parti « Russie Unie ». (Article de Anna Baydakova, correspondante de « Novaya gazeta »)

Pierre HAFFNER (avatar)

Pierre HAFFNER

Blogueur russe.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Fraude électorale © Elisa Espouy

« Les “bourrages” et “carrousels” qui entachent les élections peuvent être prouvés mathématiquement », avait déjà affirmé en 2011 le physicien Sergei Shpilkin. Beaucoup de personnes avaient alors fait connaissance pour la première fois avec la courbe de Gauss dont le profil ressemble à celui d’une cloche. Elle image la distribution normale des probabilités. Dans le cas qui nous concerne, il s’agit des suffrages électoraux. En 2011, les experts, puis tous les non-spécialistes avaient remarqué un nombre anormalement élevé de bureaux de vote ayant une très forte participation. Et c’est précisément dans ceux-ci que le parti du président Poutine « Russie unie » a obtenu le plus grand nombre de voix.

Sergey Shpilkin est physicien et lauréat du concours « éducation politique ». Il affirme que cela est une preuve évidente de fraude et non une anomalie. Dans une interview à « Novaya Gazeta », il explique qu’au moins 45 % des voix obtenues par « Russie unie » ont été acquises par fraude. Le taux de participation a été artificiellement augmenté de 11 %. Moscou et Saint-Pétersbourg affichent le taux de participation le plus bas, car les tentatives de modifier le cours des élections y ont échouées.

— Comment les fluctuations des taux de participation démontrent-elles une possible fraude ?

— La société russe est assez homogène. Elle est située dans un champ d’information uniforme créé par la télévision. Elle est limitée dans sa diversité par son éducation. Elle n’est pas constituée de strates qui pourraient se comporter politiquement de différentes manières à l’exception de la classe moscovite instruite. Il s’agit d’une petite catégorie, qui à des degrés divers, est présente à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans d’autres villes. Même les zones urbaines les plus pauvres sont tellement peu différentes des zones aisées qu’elles ne se distinguent pas par le résultat de leur vote. Nous n’avons pas de ghetto. Il n’y a que quelques lieux où les gens votent différemment. Il s’agit du bâtiment principal de l’Université d’État de Moscou ou du complexe résidentiel « Grand Park » à Polezhaevskaya. En 2012, le candidat Prokhorov y a reçu le plus grand nombre de voix. Le taux de participation varie peu, même entre les zones urbaines et rurales d’une même circonscription.

Que se passe-t-il quand nous voulons falsifier des élections, modifier le résultat en faveur d’un candidat ? Je peux seulement rajouter des voix en sa faveur. Par exemple, convaincre des gens à voter pour lui, mais cela est aléatoire. Je peux tout simplement demander à la Commission électorale de modifier les chiffres finaux en ôtant des voix à un candidat et en les rajoutant à d’autres. Mais cela se pratique peu. Le plus facile est d’insérer des paquets de bulletins dans l’urne. Cela augmente le taux de participation : plus vous rajoutez des bulletins de vote, plus le taux croît. Dans les circonscriptions, où l’on procède ainsi, nous apercevons qu’un candidat obtient un très grand nombre de suffrages par rapport aux autres. En l’absence de bourrage d’urne, le rapport des votes entre les candidats est plus ou moins constant. Si nous insérons des bulletins de vote supplémentaires, le résultat du seul parti « Russie unie » croît. 

Comment a été la participation à ces élections ?

— Je détaille le taux de participation par bureau de vote. Je trace un graphique qui montre le nombre de suffrages exprimés pour chaque candidat.

    La courbe se caractérise par un pic maximal de participation à 36 %.

Cela signifie qu’un nombre maximal de votes ont été exprimés dans les bureaux où le taux de participation a varié de de 25 à 40 % des inscrits avec une moyenne de 36 %. Très probablement, tout s’est passé normalement dans ces bureaux. Mais, au-delà de ces limites, après une dépression, la courbe stagne puis croît fortement. Cela signifie que l’on a tout simplement rajouté des bulletins en faveur du seul candidat « Russie unie », car quand ce sont les gens qui votent, le nombre de suffrages obtenus se répartit sur la totalité de la courbe.

    Si on prolonge cette première courbe sur la totalité des circonscriptions, elle prend la forme d’une dent de scie. En 2011, on appelait cette figure « barbe de Tchourov », du nom de président de la commission électorale. Il y a des circonscriptions avec des participations de 50 %, de 65 % et même de 75 %. Cela est merveilleux, mais impossible.

Si le taux de participation est de 95 %, il est faux. Dans une grande ville, cela n’arrive jamais. Les falsifications se produisent au cours du scrutin, avant la comptabilisation centrale des résultats.  

Illustration 2
taux de participations élections 2016 © Novaya Gazeta




Sur la courbe. Horizontalement, taux de participation par bureaux de vote. Verticalement, nombre de votes exprimés dans ces bureaux.

Il y a un nombre anormalement élevé de suffrages en faveur de « Russie unie » uniquement dans les bureaux ayant une forte « participation du corps électoral ». Cela est un signe évident de fraude, déclare Sergueï Shpilkin

— Dans quelles régions y a-t-il eu le plus de participation anormale ?

— Au Tatarstan, au Bachkortostan, dans les républiques du nord Caucase, sauf en Adygeya, dans la région de Saratov, Belgorod et Bryansk. Il y a une participation anormale, et des résultats exceptionnels pour « Russie unie ». Dans le nord-ouest et au nord de Moscou, cela est rare. En Sibérie, les choses sont anormales uniquement en Yakoutie, dans les régions de Tyumen et Kemerovo, parfois à Omsk. Cette fois-ci, Voronezh s’est distingué. Il y a un grand nombre de bureaux électoraux avec une participation de 80 et 100 %. À mon avis, en Crimée et Sébastopol le décompte est équitable. Il y a une forte participation, mais la répartition des voix est très urbaine. Elle est très similaire à Moscou.

Illustration 3
taux de participation au Tatarstan




Le maximum de voix en faveur de « Russie unie » est obtenu dans les bureaux ayant un taux de participation proche de 100 %. Cette participation est exceptionnelle.

— Un sursaut de la fréquentation ne peut-il pas être naturel ? Tout simplement, plus d’électeurs se seraient présentés pour voter ?

— La courbe aurait translaté entièrement, comme cela s’est produit pour les régions de Kirov et Kursk, et non pas seulement une partie de celle-ci. Elle se serait élevée entièrement.

Illustration 4
Taux de participation Voronej


— La situation est-elle similaire à 2011 ?

— Sur le site Web de la commission électorale, il y a les résultats de 1999. Plus on remonte dans le passé et plus la répartition des suffrages ressemble à une courbe en forme de cloche. Il s’agit d’une distribution normale.

De1999 à 2005, dans toutes les élections et dans tous les bureaux de Moscou, la participation ne s’écarte pas de plus de 5 % de la moyenne de la ville.

    En 2008, il est clair que le gouvernement de Moscou a voulu prouver sa loyauté envers Dmitry Medvedev. Alors est apparue une grande variation de taux de participation, même entre quartiers voisins. Cela s’est reproduit en 2009 lors des élections de la Douma municipale de Moscou. Dans le bureau de vote où a voté Mitrokhin (candidat de « Yabloko »), il n’y a pas eu un seul vote pour « Yabloko ». Cela avait provoqué un scandale en 2011.

Aux élections de la Douma, par exemple dans le complexe résidentiel de Ramenky, un bureau de vote a voté à 28 % pour le parti « Russie unie ». Dans le même temps, un autre lui a donné plus de la moitié de ses voix, soit 58 %. Ce fut un scandale. Il y a eu des protestations. En 2012, à Moscou la fraude a été mise en veilleuse. La répartition des voix est redevenue normale. Les élections municipales de 2013 ont été normales.

 Je supposais que ces élections se seraient déroulées selon le scénario de 2003 (les élections les plus honnêtes, selon les données dont nous disposons) ou selon un scénario de 2011 (les plus malhonnêtes).

Parmi les options disponibles, il a été choisi la pire. C’est-à-dire que pas une seule d’entre’elles n’a été sélectionnée. La machine a été mise en route et a fonctionné à son gré. Pour l’arrêter, il faut lui taper sur les doigts.

En général, cela est très similaire à 2011. Mais il y a une participation plus faible et un meilleur résultat pour « Russie unie ». Contrairement à 2011, il n’y a aucune figure nouvelle parmi les vainqueurs. Alors, « Russie Juste » était apparu. Les résultats du parti de Jirivovsky sont remarquables. Dans le pays, il est à égalité avec le Parti communiste et même le devance dans la moitié des régions. En Trans-Baïkalie, il rejoint « Russie unie ». Il est peu probable qu’il y ait eu des falsifications en faveur du parti de Jirinovsky et inimaginable que ce parti et le parti communiste se soient réparti les voix. Autrement dit, soit une manipulation très habile a été faite, ou les résultats sont vraiment sincères.

— Le taux de participation à Moscou et Saint-Pétersbourg (35,2 % et 32,7 %) a été particulièrement faible ? Est-ce important ?

— À Moscou, il y a 10 ans, le taux de participation était de 56 %. À présent, une voix moscovite est deux fois plus influente. Même un petit nombre de démocrates pourrait installer son candidat à la Douma. 10 % de la population sont des fonctionnaires et retraités vivant du budget. Cet électorat est suffisant pour faire élire quiconque. Leur influence peut décider de tout. Alors, il manquait 35.000 voix à Alexey Navalny pour être présent au second tour. S’il y avait eu plus de participation, il aurait été présent au second tour. La ville a certainement manqué ainsi une occasion.

— Quels pourraient être les vrais résultats des élections sur la base de vos calculs ?

— On a attribué 28 millions de voix à « Russie unie ». Donc, selon mes calculs, on lui a rajouté environ 12 millions de voix supplémentaires. Cela porte son score officiel à 45 % des voix. La fraude est de 11 % des votants. Ainsi, au lieu du taux de participation officiel de 47,8 %, nous obtenons un taux réel de 36,5 %. Le score officiel de 54 % pour « Russie unie » est donc en réalité de 40 %. D’un point de vue politique, cela a son importance. « Russie unie » est soutenu par 15 % du corps électoral. À l’avenir, il faudra prendre en compte cette réalité : 15 % de la population le soutient et 27 % officiellement.

Anna Baydakova. Correspondante de « Novaya gazeta ». Paru dans « Novaya gazeta » le 21 septembre 2016 !

http://www.novayagazeta.ru/politics/74630.html

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.