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Billet de blog 22 novembre 2016

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Témoignage des prisons russes.

Vingt personnes ont témoigné de torture subies par leur proche à Anastasia Zotova, épouse du prisonnier politique Ildar Dadin. Anastasia a fait état des mauvais traitements infligés à son mari à la prison IK-7 de Segezha en Carélie. Voici son combat.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’organisation de défense des droits de l’homme « Memorial », a reconnu Ildar Dadin prisonnier politique. Ce dernier a décrit dans une lettre publiée en novembre les tortures subies dans la prison de Carélie où il est détenu. Cette lettre a retenu l’attention de l’opinion publique. Nous avons parlé avec sa femme Anastasia Zotova. Elle décrit des faits postérieurs et antérieurs à cette révélation. D’autres prisonniers détenus dans cette prison ou dans d’autres établissements pénitenciers confirment ces récits.

Illustration 1
Mariage en prison de Ildar et Anastasia © vk.com/alastael

Ildar Dadin : il est la première personne condamnée en vertu de l’article de loi n° 212.1 réprimant les infractions répétées au règlement sur les rassemblements publics. La médiatrice fédérale des droits et libertés, Tatyana Moskalkova, ainsi que les membres du présidium des droits de l’homme sont venus à la prison IK-7 à Segezha. Le porte-parole du président de la Fédération de Russie a réagi également.

Malgré cela, il n’y a aucun changement. En dépit de la vague de protestation, la direction de l’administration pénitencier est toujours en place. Les journalistes mettent en doute les paroles de Dadin parce qu’il a refusé d’être examiné par un médecin indépendant.

— Immédiatement après la publication de la lettre d’Ildar Dadin, une vague de soutien en sa faveur a eu lieu. Actuellement, ce mouvement commence à décliner. Certains ont même commencé à douter de la véracité de ses propos. Le refus de Ildar Dadin de se faire examiner par le neurologue de l’organisation « Russie emprisonnée », Vasili Generalov, aurait contribué à renforcer ce doute. Que s’est-il passé lors de la venue de ce médecin ?

— Peut-être, suis-je moi-même fautif avec ce médecin. Lorsque j’ai rencontré Ildar, je ne l’ai pas informé du nom de ce neurologue qui devait l’examiner. (Lors d’une rencontre avec des visiteurs de prison, Ildar Dadin a eu une crise ayant des symptômes épileptiques.) Mais je n’ai soufflé aucun mot de passe au médecin. Il aurait pu convaincre ainsi Ildar qu’il n’était pas un agent de l’administration. Dans le doute, Ildar a refusé de se faire examiner.

La journée du mercredi 9 novembre s’est passée ainsi : avec Lilya, sœur cadette d’Ildar, et moi-même, nous somme allées à la prison avertir Ildar qu’un médecin de « Russie emprisonné » viendra l’examiner. Je lui ai dit : « Attends-le ! » Il a répondu qu’il est d’accord, bien sûr. Le lendemain, le jeudi, les responsables de la prison sont venus voir Ildar et lui ont dit : « Il sera dangereux de te faire examiner. Refuse ! »  Cela lui a été répété plusieurs fois dans la journée de jeudi. Le vendredi matin, l’avocate du barreau de Segezha, Natalia Vasilkova, lui a rendu visite. Mais elle s’est fait expulser par les geôliers sous prétexte que maintenant il y aura un médecin en compagnie de deux autres avocats d’Ildar.

En fin de compte, la situation était ainsi : Ildar attendait un médecin et deux avocats, Xenia Kostromina et Alexei Liptser. Ils travaillent ensemble depuis le début de l’affaire. Ildar est introduit dans une chambre, où il y a un lit vers lequel sont braquées trois caméras de surveillance. À proximité, tous les chefs de l’administration pénitentiaire sont présents, ainsi que d’autres geôliers de mauvaise réputation, y compris l’ancien directeur de pénitencier Fedotov, accusé de torture en 2012.

Ils s’adressent à Ildar ainsi : « Oh ! notre cher maintenant va passer un examen médical ». Ildar se demande ce qui se passe. Hier, ils lui ont dit de ne pas se faire examiner, et maintenant, ils agissent à l’inverse. Ensuite, ils introduisent un médecin sans avocats. Le médecin dit qu’il n’a jamais entendu parler de ces avocats lorsque Ildar a prononcé leur nom. Le médecin n’a pas répondu à la question d’Ildar lorsque celui-ci lui a demandé de la part de qui il venait. Si le médecin avait dit qu’il était envoyé par « Russie emprisonnée », tout aurait été clair. Il s’est absenté avant de répondre. Revenu il a dit : « je suis envoyé de Moscou par la commission de surveillance ».

Cette semaine, j’appris que Éva Merkacheva, Journaliste de « MK » a également participé, mais Ildar ne la connaît pas. Il attendait la médecin Olga Romanova (directrice de « Russie emprisonnée »). Ce sont les avocats, Vasilkova et Lipcer qui m’ont appris cela.

De plus, le médecin a averti Ildar qu’il y avait un risque d’arrêt cardiaque au cours de l’examen. Ildar s’est rappelé les menaces de mort proférées par ses geôliers s’il se plaignait. Il a pensé que tout cela était une mise en scène, qu’ils vont le faire allonger, qu’ils vont lui faire une piqûre et le tuer. Il a pris ses affaires et a dit qu’il ne sera pas examiné.

— Le médecin n’a pas pu l’examiner. Mais qu’en est-il du polygraphe (détecteur de mensonges) ? L’administration pénitencier déclare que Ildar le refuse et vous, vous dites qu’il est prêt, mais seulement en présence d’un avocat.

— La question du polygraphe a été soulevée lors de sa venue par la médiatrice Moskalkova...

— C’est elle qui l'a proposé ?

— Voilà comment j’ai compris cela. Ildar a dit : « Oui, je peux confirmer tout ce que j’ai écrit dans la lettre ». Il est prêt. Et puis il y a eu les questions de ses avocats : « Qui effectuera le polygraphe ? Est-il possible de le faire alors que l’on suppose que Ildar a un traumatisme crânien ? » Nous, nous avons l’accord d’Ildar de faire le polygraphe en présence d’un avocat. Il y a eu une tentative de réaliser cet examen sans avocat, et le Service pénitentiaire fédéral affirme que « Dadin a refusé », alors que les avocats, Kostromina et Lipcer, ont interdit tout simplement de soumettre Ildar au polygraphe en leur absence. De plus, le nom de l’opérateur est inconnu.

Mais Ildar n’est pas la seule personne à parler de torture. Il y a une vingtaine de prisonniers qui sont au mitard dans cette prison. Ils ont confirmé ces dires à la médiatrice Moskalkova à Kalyapin et Tchikov, membres de la commission des droits de l’homme venus visiter la prison.

— Quelles sont ces vingt personnes ? D’où tenez-vous ces informations ?

— Je possède le numéro de téléphone de parents de 17 prisonniers qui se sont plaints et confirment des tortures. Il y a deux personnes dont les noms ont déjà figuré dans la presse : Anzor Mamaev et Zelimkhan Geliskhanov. Si je les cite, je ne les compromettrai pas. Ils se sont plaints eux-mêmes auprès de défenseurs des droits de l’homme. Geliskhanov est né en 1991. Son avocat lui a dit : « En aucun cas, ne te plains. Ils vont s’emparer de Dadin et le battre encore plus fort ». Maintenant, Mamaev a été transféré dans une autre prison, IK-1 surnommé « Kopeyka ». Là pour autant que je sache, on continue à le battre.

Il y a encore un homme, dont la presse n’a pas révélé le nom. Donc je ne vais pas le citer. Il a été battu si fort que le sang lui coulait de l’oreille. Maintenant, il est sourd de celle-ci.

— Revenons à la situation d’Ildar : « Quelle a été la réaction des enquêteurs sur les allégations de torture ? »

— Je ne sais pas ce qu’ont dit les enquêteurs, selon mes informations personnelles, à part Ildar, ils n’ont interrogé personne. 

Moi-même, je n’ai jamais pu rencontrer la direction du pénitencier. J’ai écrit à tout le monde, mais n’ai reçu aucune réponse. Hier, j’ai parlé au téléphone 20 minutes avec l’administration. J’ai exigé que l’on me fixe un rendez-vous avec un représentant de la direction. Ils répondent être occupés. Ils exigent à nouveau une demande écrite. C’est toujours la même chanson que l’on reprend sans cesse : écrivez et l’on ne vous répondra pas.

Valery Maksimenko, chef adjoint du service pénitentiaire fédéral, dit qu’il veut élucider la situation, mais il refuse de communiquer avec moi ou avec d’autres parents de prisonniers. Même la direction pénitencier de Carélie n’a pas répondu à quatre de mes lettres l’informant que les prisonniers continuent d’être maltraités dans cette prison. Ils n’ont répondu qu’une seule fois, lorsque je leur ai dit qu’ils couvraient les camps de concentration. Ils ont dit que « la jeune fille est devenue folle et hystérique ».

— Revenons en un peu en arrière. Ildar Dadin a été connu du public avant ses déclarations de torture. Il a été la première personne condamnée en vertu de l’article de loi 212.1 (qui rend passible de cinq ans de prison la participation à des piquets de protestation). Mais nous savons peu de chose de lui, sur ses meetings, votre mariage en prison, et, peut – être, sur tout. Qui est Ildar Dadin ? Comme il est entré dans cette histoire ?

— Ildar est un bon garçon (Anastasia sourit en disant cela). Hier, par exemple, sa mère a appelé la médiatrice Moskalkova et lui a dit qu’elle a toujours été fière de son fils. Il a toujours été bien noté à l’école. À ce moment-là, Moskalkova était en session plénière, et j’imagine quelle a pu être son attention.

La famille d’Ildar est une famille ordinaire. Son père est cheminot, sa mère, caissière. Ils ont trois fils : Ruslan, Roma et Ildar, le benjamin né en 1982. La sœur cadette est Lily. Les parents avaient peu d’argent, mais tous les enfants ont fait des études supérieures. Ildar a fréquenté deux facultés : l’Institut de l’acier et alliage. Il a décidé que cela n’était pas intéressant. Puis, il a fait des études économiques. Il a aussi décidé que cela était inintéressant et il est parti dans l’armée. Il était marin. Il a servi à Vladivostok et à Anapa.

Il est depuis l’enfance, comme je l’ai dit, en constante lutte contre l’injustice. À l’école, il est entré en conflit avec les élèves âgés qui rackettaient les jeunes. Par exemple, un soir d’hiver, nous étions assis à la maison. Il était en short. Dehors, un cri de femme. Ildar sans se changer se précipite dans la rue. Il a expliqué son attitude ainsi : « Que faire ? Si la jeune fille a été attaquée, je dois la protéger ». Une fois, près du métro deux voyous agressent un jeune garçon en culotte courte pour lui voler son téléphone. Moi, comme n’importe qui, je serais passé sans y prêter attention jusqu’à ce que cela m’arrive. Ildar s’est approché d’eux et leur a dit : « Lâchez ce garçon ! »

La même chose est arrivée quand il était dans la marine. Le cuisinier de bord revendait au noir la farine. Sur le navire, on mangeait du pain fait avec on ne sait quoi. Ildar s’est plaint. On lui a répondu : « La prochaine fois que le navire sera au large, nous allons te passer par-dessus bord ».

Après l’armée, Ildar est rentré chez lui pour mener une vie normale, travailler en semaine, aller dans les boîtes le week-end. Il ne boit absolument pas. À 21 ans, il a bu son premier verre de vin, et de champagne à 25 ans pour le Nouvel An. En boîte, il se reposait, disait qu’il aimait s’habiller joliment, utiliser le parfum pour que les filles s’approchent de lui. Il n’est fait que de muscles, et bien sûr, en boîte, je me suis épris de lui.

Illustration 2
Iladr Dadin © vk.com/alastael

Il voulait une vie normale : gagner sa vie pour acheter un appartement, une voiture, avoir des enfants...

Mais en 2011-2012, Ildar a entendu parler de certains rassemblements. Il décida d’aller voir de lui-même, car il a un esprit très critique. Tout ce qui lui est arrivé est dû à ce qu’il exigeait que le comportement de la police soit conforme à la loi. En définitive, il a décidé d’être observateur lors des élections présidentielles à la ville de Gelezdorojny. Là, avec d’autres observateurs il a constaté des fraudes. Alors qu’assis, ils étaient en train d’écrire une plainte, des personnes en civil ont commencé à frapper une jeune fille observatrice. Ensuite, ils ont emporté cette jeune fille, un autre observateur et Ildar dans la zone industrielle de la ville. Là, ils les ont menacés de mort. Ildar m’a montré une conférence de presse de l'association « Golos » à laquelle il a participé. Regarde, il m'a dit,  je suis assis avec un visage mortifié. ? Pendant environ un mois, j’ai eu peur qu’ils me tuent, ma sœur ou ma mère.

Encore une autre histoire. Il s’agit de sa participation au meeting sur la place Pouchkine à Moscou. Navalny et Oudaltsov avaient grimpé sur la fontaine. Ildar était avec eux. Ils ont tous été arrêtés et traînés le visage sur la neige jusqu’au fourgon cellulaire. Des militants ont informé Ildar que la police n’avait pas ce droit. Ildar a commencé à lire la loi « sur la police ». En effet, elle n’a pas tous les droits. Il a commencé à aller à d’autres meetings et dire à la police : « La loi est ainsi. Vous n’avez pas le droit ». La police a commencé à l’arrêter. Plus il participait aux manifestations, et plus on l’arrêtait. C’est alors qu’est survenu « l’affaire du Marais ». (Il s’agit d’une vaste provocation organisée le 6 mai 2012 par Poutine à l’encontre d’une manifestation contestant la constitutionnalité de sa troisième réélection.) Il a commencé à participer aux piquets de protestation, à assister aux procès faits à l’encontre des opposants, des Pussy-Riot. Il est parti en Mordovie soutenir les prisonniers dans l’Oural. Tout a commencé ainsi.

— Vous citez Navalny. Quelqu’un a-t-il commencé à aider Ildar ?

— Lorsque, accusé d’un délit pénal, Ildar a été arrêté le 15 janvier 2015, je ne me souviens pas qu’un homme politique l’ait soutenu. Lev Ponomarev, du mouvement « Pour les droits de l’homme » est intervenu. Il a dit que les avocats Kostromina et Lipcer travailleront bénévolement. Mais il n’y a eu aucune déclaration fracassante de la part des hommes politiques. Bien sûr, lorsque le verdict a été prononcé, Navalny est apparu.

Maintenant, le mouvement « Pour les droits de l’homme » continue à payer les avocats, y compris les trajets pour aller à Segezha. Un voyage coûte 20.000 roubles : avion de Moscou à Petrozavodsk, train de Petrozavodsk à Segezha et hôtel. Cependant, il y a pire : aller voir un proche à la prison de Norilsk coûte 100.000 roubles.

Moi-même, je ne veux pas collecter de l’argent pour diverses raisons : d’une part, parce que les dons seront faits par une grand-mère sympathique ou de jeunes gens dont les pensions et salaires avoisinent au maximum les 30.000 roubles. Je préfère, doté d’une bonne santé de 25 ans et d’un diplôme avec mention de l’Université d’État de Moscou, avoir deux emplois plutôt que de priver les grands-mères de leurs pensions. Deuxièmement, Ildar est aussi contre la collecte de fonds. Il dit qu’il est prêt à endurer tout jusqu’à la fin. Et enfin, cela est dangereux au sens de la loi. On ne sait jamais. Une telle collecte de fonds peut se transformer en accusation de fraude. Par exemple, mon téléphone se st cassé. Cet argent a servi à en acheter un autre.

— Revenons à Ildar. Pourquoi n’a-t-il pas arrêté après les premiers menaces et problèmes avec la police ?

— Le fait est que s’il voit une sorte d’injustice, il se lève et brandit une affiche. Lui et moi avons discuté beaucoup. Je l’ai dit qu’en tant que journaliste, je peux faire beaucoup plus. J’ai cité l’exemple de mes articles à propos du retrait de leurs enfants aux parents immigrés à Moscou. Après ma publication, l’enfant a été rendu aux mères. Même Astakhov, le médiateur fédéral sur le droit des enfants a réagi. Ildar répond à cela qu’il brandit une affiche, non pas parce qu’il veut prouver quelque chose, mais pour ne pas se sentir un lâche.

— Comment avez — vous rencontré Ildar ? À l’époque, les médias ont écrit que votre mariage a été célébré en prison. Il a également attiré l’attention du public.

— Je me souviens du jour de notre rencontre. C’était le 4 août 2014. Je suis diplômé de l’École de Moscou des droits de l’homme. Nous nous sommes rencontrés à Chistye Prudy lors de la journée de solidarité avec la société civile de Biélorussie. En tant que journaliste, j’ai écrit un communiqué de presse que nous avons diffusé dans différents groupes d’opposition. Les gens sont venus, et entre autres, Ildar. Puis la police est arrivée. Elle a commencé à nous menacer disant que les piquets n’étaient espacés que de 49 mètres et non de 50 mètres conformément à la loi. J’avais une longue jupe sous laquelle mes genoux ont commencé à trembler. Lidar a regardé tout cela et a dit : « Mon Dieu, ils ne connaissent pas leurs droits. Ils ne savent pas comment parler avec la police. »

La deuxième fois, nous nous nous rencontré le 18 septembre. Je suis allé photographier des piquets de protestation contre la guerre au Donbass. Des provocateurs arborant le ruban de St George sont arrivés.

Du mouvement de libération nationale (NOD) ?

— Oui, ce genre. Ils ont commencé à crier : « Vous êtes des traîtres, vous êtes contre la guerre ». C’est la deuxième fois que je voyais Ildar. Un homme mesurant deux mètres l’a approché et lui a dit : « Maintenant, je vais te frapper ! », Ildar est juste un peu plus grand que moi, un mètre soixante-dix environ. J’ai demandé à la police d’intervenir. Elle a emmené l’homme, mais Ildar m’a particulièrement impressionné. Je suis allé prendre une photo et il m’a dit : « Oh, vous et moi nous nous sommes déjà rencontrés quelque part. » C’était le 4 août ! Nous avons commencé à parler, puis nous nous sommes ajouté « amis » sur notre page Facebook. On a commencé à s’écrire. Il me transmettait des liens vers une quantité d’événements, me proposait d’aller y faire des photos, puis tout cela s’est transformé en amitié. Nous avons commencé à nous rencontrer sans l’afficher. Il n’y avait que mes voisins qui me louent mon appartement qui étaient au courant. De plus, je suis un journaliste en activité et il y aurait pu y avoir des questions sur mon objectivité. On lisait ensemble des livres. Alors je terminais la lecture du « Temps de seconde main » de Aleksievich

En décembre 2014, il a été arrêté à nouveau pour piquet. Au poste de police, il a été à deux reprises menacé : « Mon gars ! quitte le pays avant que nous établissions une affaire criminelle contre toi ». Je m’en souviens très bien, parce que chaque fois j’accourais au commissariat en criant : « Je suis sa femme. Laissez-moi entrer ! » On me répondait que sur mon passeport intérieur il n’y avait pas le tampon du mariage. Et l’on me refusait l’entrée. Pendant les fêtes de janvier de 2015, nous étions seuls dans notre appartement. Nous devions réfléchir sérieusement à cause des menaces : fuir ou non à l’étranger. Mais on a décidé de rester. Après tout, Ildar n’est pas un grand opposant. Il n’est ni Navalny ni Kassianov. Qui a besoin d’un si simple garçon porteur d’affiches ? La peine maximale sera de 15 jours. Mais je lui avais demandé de ne plus aller à aucune manifestation.

Mais juste après les vacances, le 15 janvier, ils l’ont été arrêté lors d’un rassemblement avec Navalny. Je lui avais dit : « Peut-être, n’iras-tu pas ? » Il m’a répondu qu’il ira à titre d’observateur. J’étais alors engagé dans une initiative « Groupe d’observation » (OGON). Peut-être que vous avez déjà entendu parler de cela ?

Illustration 3
Photo de Ildar Dadin à demi-nu. © Ministère de la justice russe

Photo de Dadin demi-nu, diffusé par l’administration pénitencier ( un mois) après la publication de ses tabassages en prison.

— Ce que je faisais n’était pas si mal que cela. Il y avait des gars qui portent des gilets blancs sur lequel est écrit : « Nous sommes des observateurs des principes de l’OSCE ». Et si quelqu’un est arrêté ?

— Qui est témoin ? — Je suis témoin ! Est-ce ainsi ?

— Oui, ce sont des observateurs indépendants qui pourraient témoigner que les manifestants n’ont pas attaqué la police, n’ont pas arraché ses épaulettes. Habituellement, les témoins sont amis des personnes arrêtées. Les juges ne font pas confiance aux paroles des militants. Une autre chose : maintenant, ces groupes d’observations sont inutiles.

Ildar est allé à ce rassemblement en tant qu’observateur. Il a filmé sur son téléphone mobile tout ce qui s’y est passé. Cependant, le problème est qu’on lui a confisqué son téléphone et on ne lui a pas rendu. Il faudra aller à nouveau au poste de police le récupérer.

— Ne pas retourner 15 janvier aller le chercher ?

— Oui, il semble qu’ils ont confisqué cinq téléphones. En général, Ildar se tenait à l’entrée de la station de métro « Okhotny Ryad ». Moi, pour ma part, j’étais à la poste ouverte le soir. De ses dires, il a vu que des gens qui portaient des rubans St George ont commencé à battre les femmes portant des rubans blancs (symbole d’élections propres). Par nature, il n’a pu rester impassible et s’est précipité pour sauver ces femmes. À cet instant, une personne en civil a crié : « C’est Dadin ! » Il a été arrêté, puis mis sou écrous. Le tribunal l’a condamné à 15 jours de prison, puis à assigné à domicile.

Et pourtant, quand il était en résidence surveillée, il lui était encore possible de quitter la Russie. Il y avait de telles discussions, mais il a dit qu’il ne fuira nulle part. Tout d’abord, s’il agissait ainsi, les prochains seront mis directement en prison et non en résidence surveillée. Et deuxièmement, parce que Ildar voulait prouver son innocence. En fait, il est jugé selon un article anticonstitutionnel, qui punit deux fois pour la même chose, d’abord administrativement, puis pénalement, mais aussi pour des violations de la réglementation des manifestations de masse, alors qu’il n’a effectué que des piquets solitaires.

J’ai commencé à rechercher des témoins pour le procès (Ildar était interdit d’Internet). J’ai vu que les gens étaient prêts à se tenir avec une affiche dans la rue, à faire des selfies, mais peu étaient volontaires pour venir au tribunal. J’ai été déçu par mes camarades, quoique pour moi, ils ne l’étaient pas. J’ai toujours pensé qu'il était plus utile écrire des articles que de poser en piquets de protestation.

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Ildar et Anastasia © vk.com/alastael

Au cours de sa détention à domicile, j’étais convaincu, bien sûr, que Ildar Ildar ne serait pas relaxé, parce que nos tribunaux condamnent toujours,  au minimum à une peine égale au délai de détention préventive, à une peine conditionnelle ou à une amende quelconque. Mais qu’il puisse être condamné à de la prison ferme, cela me semblait de la folie. Même après le verdict, j’étais certain qu’il ne sera pas déporté dans un camp, mais libéré.

La première chose que j’ai faite après le procès, je suis allé à la la conférence de presse du comité des droits de l’homme avec ma carte de presse. Je me suis assis au premier rang et me suis adressé à Fedotov (Mikhail Fedotov, chef du Conseil des droits de l’homme auprès du président de la Russie) : « Bonjour, je suis la femme d’Ildar Dadin. Il a été condamné selon un article contraire à la Constitution. Ferez-vous quelque chose ? » Fedotov a déclaré : « Oui, nous le ferons ». Ceci a été confirmé par Tamara Morshchakova (juge à la retraite de la Cour constitutionnelle et membre du comité des droits de l’homme) ainsi que par Yevgeny Bobrov (vice — président du comité des droits de l’homme). L’avocat Henry Reznik a porté cette affaire en appel. Dmitry Goudkov a écrit : « Je suis certain que si ces gens interviennent, Ildar sera libéré, gracié ou que l’appel réduira la peine. Cependant, rien de tout cela n’a eu lieu.

En août, je me suis résigné : il lui reste un an à faire. Les prisonniers de « l’affaire du Marais » (Bolotnoe) m’ont dit que tout se passera normalement. Les prisonniers politiques ne se font pas tabasser en prison. Je pense que dans un an, on pourra vivre ensemble, avoir des enfants, faire la cuisine, avoir un chien, et je ne le laisserai plus jamais participer à des piquets de protestation pour le restant de la vie. 

Mais, Ildar avait littéralement disparu. Je du écrire au Service pénitentiaire fédéral : « S’il vous plaît, retrouvez mon mari. » L’observatoire des lieux de détentions, les avocats ne pouvaient m’aider à savoir où il se trouvait jusqu’à ce que je reçoive cette lettre de Vologda. Les militants des droits de l’homme de Vologda se sont aperçus que Ildar a été déporté en Carélie.

J’ai commencé à appeler toutes les prisons de Carélie. La prison IK-7 m’a répondu : « Oui, Dadin est ici ». Sitôt après avoir touché la paye du mois, je suis parti pour Segezha.

Imaginez-vous, je sors du train et vois la steppe. Où aller ? On ne sait pas. Près de la gare, il n’y a aucun taxi, juste de la saleté. À peine trouvée, une voiture me mène à la prison. Là, on m’a dit que la visite ne sera pas autorisée (car Ildar Dadin est au mitard). J’ai dû rechercher des avocats sur place pour obtenir de l’aide. (Il y a un barreau à Segezha.) J’ai signé une convention. L’avocate Pulkina est allée à la prison, mais Ildar ne lui a rien dit, car il ne fait confiance à personne. La seule chose qu’il a dit, c’est qu’il voulait voir son avocat de Moscou. Et c’est après la visite de ce dernier que les tortures qu’il a subies ont été révélées par la lettre qu’il lui a dictée.

— Comment communiquez-vous avec Ildar après que vous l’ayez retrouvé à Segezha ?

— Ildar a droit à quatre visites par an : deux courtes et deux longues. Les courtes durent quatre heures au travers d’une vitre et avec l’aide d’un combiné téléphonique. Ce peut être n’importe quel jour de la semaine, samedi et dimanche inclus. Vous pouvez venir et dire : « Amenez-moi mon mari ». S’il n’est pas au mitard, on devrait vous le présenter.

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Mitard © vk.com/alastael

Pour les visites longues, vous devez prévenir un mois à l’avance. Dés l’arrivée, on vous fait entrer pour trois jours avec des vêtements normaux, de la nourriture, du miel, des yaourts, tout ce que l’on veut. On peut vivre vivré ensemble trois jours, une fois tous les six mois. 

Il y a encore un tel service : « Liens familiaux ». Pour 300 roubles, on peut téléphoner 15 minutes tous les jours. Mais avant que le scandale éclate, je n’ai jamais pu joindre Ildar au téléphone. À ma demande, à une heure convenue, on doit le conduire à un taxophone payant et dire : « Appelez ma femme ». À l’heure convenue, je me suis assis et attendu l’appel. Mais Ildar dit qu’on n’est jamais venu le chercher. La direction pénitencier n’a jamais donné aucune explication.

Ainsi, je n’ai pratiquement jamais eu de communication téléphonique avec Ildar.

(Pour se venger, comme ils l’avaient promis si Ildar dénonçait les actes de torture dont il a été victime, les geôliers ont placé un « mouton » dans la cellule d’Ildar. L’homme a provoqué une bagarre à laquelle aucun témoin n’a assisté, la cellule étant pour deux hommes. Ildar a appelé au secours. Les gardiens n’ont pas réagi. Puis Ildar s’est défendu.)  Après cette bagarre, des sources m’ont informé que le procureur de Segezha voulait ouvrir une affaire pénale contre Ildar. Mais ces « sources » travaillent dans le bureau du procureur. Veulent-elles aider ou, au contraire, intimider ?

— Mais que dit maintenant Ildar ? Recommencerait-il à protester, s’il avait su comment les choses se sont passées ?

— La dernière fois que nous avons parlé ensemble, il a dit qu’il n’abandonnera pas. Ils ne le materont pas de toute façon. Ils ne le forceront pas à renoncer à ses idées. Mais si j’avais su que tout se passerait ainsi, le 15 janvier, je lui aurais lié les mains, le l’aurais mis dans un grand sac de voyage et je l’aurais emmené hors de Russie et ne l’aurais aucunement laissé revenir. Maintenant, j’ai déjà tout décidé. Il lui reste de 8 mois avant d’être libéré, si on ne lui monte pas une nouvelle affaire criminelle pour des raisons d’extrémisme (actuellement, il y a des instructions judiciaires dans lesquelles nous apparaissons avec Ildar en tant que témoin). Je l’emmènerai hors d’ici, quels que soient ses désirs. Parce que de toute évidence, s’il reste ici en Russie, il reviendra en prison.

À propos de moi, je ne sais pas. Ici, j’ai un emploi, et je prépare une thèse. Dans le même temps, j’ai beaucoup de plans fous, comme déménager à Segezha pour engager là-bas un combat pour la défense des droits de l’homme. Je souhaite vivement que les autorités limogent la direction actuelle de cette prison.

Pendant ce temps, les sources dont je dispose dans l’administration pénitentiaire m’indiquent, je suis enclin à leur faire confiance, que le département prépare une déclaration affirmant qu’il n’y a jamais eu de torture dans cette prison. Ils attendent tout simplement que la passion soulevée par cette affaire se calme.

Bilan de tout cela : il y a des gens qui torturent et ceux qui sont torturés. Et seulement ces derniers punis. Si nous baissons les bras devant cette situation, les gens qui torturent savent qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, parce que, peu importe qui intervient, soit Moskalkova, Kalyapin ou Tchikov : rien ne changera.

Mais parce que je suis journaliste, je peux faire ou imaginer quelque chose, alors que les parents des autres prisonniers n’ont aucun espoir que leurs souffrances soient un jour connues.

Alexey Obukhov.

Publié dans MK le 22 novembre 2016.

http://www.mk.ru/politics/2016/11/21/zhena-ildara-dadina-o-pytkakh-v-kolonii-govoryat-eshhe-20-chelovek.html

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