Le marais ukrainien

L’Ukraine connaîtra-t-elle un nouveau Maïdan ? Les activistes assiègent la Rada suprême, prêts à enflammer des pneus disposés en pyramides. Les drapeaux des bataillons combattant au Donbas flottent au-dessus du camp de toile, avec celui du «Mouvement des forces nouvelles» de Mikheil Saakashvili. Ce dernier a lancé un ultimatum au pouvoir. Il expire le 3 décembre.

Camp de toile devant le parlement ukrainien © PIERRE HAFFNER Camp de toile devant le parlement ukrainien © PIERRE HAFFNER
Bien qu’interdit de séjour en territoire ukrainien, l'ex-président géorgien et ancien chef de l'administration régionale d'Odessa, Mikheil Saakashvili est à Kiev. Il a organisé ici un siège devant le parlement ukrainien et un camp d’entraînement théorique pour former « 300 jeunes spartiates ». La nouvelle génération de dirigeants recevra les compétences nécessaires pour renverser le système oligarchique de Porochenko « qui étrangle notre pays », selon l’expression de Saakachvili. Les premiers cours forment les leaders qui  entreprendront dans les régions la transformation de l’Ukraine en pays européen. Les meilleurs diplômés de cette première étape suivront les cours du module suivant. Son but est de former une équipe de 300 Spartiates qui participeront à la destitution de l’actuel président Pétro Porochenko et au renouvellement complet du gouvernement et du parlement actuels.

Les centaines de manifestants qui campent devant le parlement exigent que les députés adoptent une série de lois anticorruption, la création d’un tribunal pour juger les affaires de corruption,  la suppression de l’immunité parlementaire. Les députés devront entamer une procédure de destitution du président Porochenko. Les activistes reprochent à ce dernier de s’enrichir en faisant du commerce avec l’ennemi russe, dont l’achat de gaz à  Gazprom au travers de comptes offshores, et de centaines de milliers de tonnes d’anthracite aux républiques scissionnistes de Donetz et Lugansk.  Porochenko est tenue responsable des défaites militaires à l’Est, notamment en n’ayant pas apporté l’aide nécessaire aux armées ukrainiennes assiégées par les Russes dans des poches au Donbass. Mais surtout, c’est le bilan économique qui accable le président. La valeur de la monnaie nationale, la hrivna, a été divisée par trois, entraînant avec elle salaires et pensions. Par contre, les fortunes oligarchiques prospèrent grâce à la corruption.

Porochenko avait tenté de se débarrasser à « la soviétique » de Mikheil Saakashvili alors que ce dernier se trouvait à l’étranger. Staline affirmait : « Pas d’homme, pas de problème ! »  Le président ukrainien a déchu l'opposant, Mikheil Saakashvili, de la nationalité ukrainienne, le transformant ainsi en apatride, car il n’était plus géorgien. En sus, Porochenko lui avait interdit de pénétrer en territoire ukrainien. Il avait ordonné aux gardes frontière de le refouler et de lui saisir son passeport s’il se présentait.

Mikheil Saakashvili © Prise d'écran Mikheil Saakashvili © Prise d'écran
Tenace, Mikheil Saakachvili a annoncé son retour en Ukraine, pour le 10 septembre 2017. Ses partisans l’ont aidé à franchir le cordon policier. Ils ont accompagné  l'ex-gouverneur de la région d'Odessa jusqu’à Kiev. Et c’est son parti, le « Mouvement des forces nouvelles », qui assiège aujourd’hui le parlement ukrainien au centre de la capitale. Mikheil Saakashvili exige depuis Kiev des réformes et la démission de celui qui l’a interdit de séjour en Ukraine. Cet épisode met en évidence la faiblesse du pouvoir actuel ukrainien.

Pétro Porochenko a alors adopté les méthodes de Poutine pour se débarrasser de ses opposants. Le 21 octobre,des Géorgiens, trois partisans de Saakachvili, dont certains anciens combattants au Donbass, ont été enlevés par des hommes masqués dans la rue, expulsés d’Ukraine clandestinement vers la Géorgie. Mikheil Saakashvili sera-t-il enlevé et expulsé d’Ukraine ainsi ? Cela pourrait mettre le feu aux pneus stockés devant la Rada ukrainienne et enflammer un nouveau Maïdan.

Dans sa tente plantée devant le parlement, Mikheil Saakashvili présente le bilan de sa présidence passée en Géorgie. Il a vaincu la corruption, il a stimulé l’économie, le bien-être des habitants a progressé alors qu’il était président du pays. Il peut mener la même politique en Ukraine. Elle pourrait atteindre des taux de progression semblable, de 13 % par an. Depuis quatre ans, la justice ukrainienne n’a pas enquêté sur l’assassinat des 106 patriotes ukrainiens à Maidan. Mikheil Saakashvili le dénonce. Alors que Porochenko se fait traiter d’agent de Moscou, Mikheil Saakashvili apparaît être le meilleure dirigeant pour s’opposer à Poutine. En 2008, il a subi l’agression de l’armée russe en Géorgie. La Russie a fait éclater la Géorgie en trois, par scission de l’Ossétie et de l’Abkhazie.

La Russie a morcellé également l’Ukraine en annexant la Crimée et en soutenant le séparatisme au Donbass. À présent, prétextant la dernière loi sur les langues minoritaires, elle soutient des mouvements sécessionnistes dans les enclaves hongroise, bulgare, polonaise aux Carpates. 205.000 Bulgares vivent en Ukraine et 160.000 Hongrois. Le président hongrois a déclaré qu’il bloquera en représailles toutes les demandes d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.

L’Ukraine de Porochenko, incapable de vaincre la corruption intérieure, de se développer économiquement, prise en tenaille par des mouvements séparatistes tant à l’Est qu’à l’Ouest, en guerre avec son immense voisin russe, est un immense marais qu’il convient d’assécher en éliminant la corruption, selon l’expression de Mikheil Saakashvili.

Camp de toile à Kiev © PIERRE HAFFNER Camp de toile à Kiev © PIERRE HAFFNER
À Kiev, devant la Rada suprême, le camp de toile où je vis se compose de deux parties. Une civile, c’est là que je dors. L’autre est militaire. Je n’y ai pas accès. Les volontaires des bataillons du Donbass y séjournent. Ce sont des hommes déterminés, aguerris au feu du combat. Le 3 janvier, à l’expiration de l’ultimatum de Mikheil Saakashvili, ils pourraient prendre d’assaut les bâtiments administratifs et renverser Porochenko. Leurs camarades, combattants au Donbass, pourraient accourir à leur rescousse. Porochenko n’a aucune autorité sur ses troupes. Sa Garde nationale ne réagira pas plus à ses ordres que ses grades frontière devant refouler le 10 septembre Mikheil Saakashvili . Le peuple, las, sera impassible ou soutiendra la révolution.

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