Pierre HAFFNER (avatar)

Pierre HAFFNER

Blogueur russe.

Abonné·e de Mediapart

753 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 avril 2016

Pierre HAFFNER (avatar)

Pierre HAFFNER

Blogueur russe.

Abonné·e de Mediapart

Russie : soutenez les démocrates !

Je ne pensais pas que je vivrai un jour dans un pays fasciste. Je pensais que cela n’appartenait plus qu’au passé et était définitivement révolu. Hélas, non ! Vivant en Russie, je connais le quotidien fasciste. La peur qui domine parmi la population. Et puis j’ai rencontré des héros qui osent affronter le régime. Ils m’ont communiqué leur courage. Ce sont mes amis.

Pierre HAFFNER (avatar)

Pierre HAFFNER

Blogueur russe.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Agression d'un fasciste "SERB" sur un démocrate © B, L!

Vivant à Moscou, je suis témoin des agressions verbales et physiques que subissent régulièrement les militants démocrates russes. Leurs agresseurs sont impunis. Ils agissent publiquement, à la vue d’une police passive. Si celle-ci intervient, c’est pour arrêter les démocrates. Ces derniers quitteront le poste de police, soit en tenant dans la main une feuille qui leur notifiera leur inculpation, soit en fourgon cellulaire qui les conduira en prison. Dans les deux cas, ils seront jugés et condamnés à des peines pouvant varier de plusieurs milliers de roubles d’amende à cinq ans de prison. (NB : Poutine a adopté dernièrement une loi rendant passible de cinq ans de prison la participation à des piquets de protestation pacifique et silencieux.) Leurs agresseurs portent un insigne qui leur assure toute impunité. Il s’agit d’un ruban aux couleurs de l’ordre de Saint George, marron et noir. La police ne les arrête pas. Si c’est le cas, elle les relâchera rapidement, libre de toute accusation. Ces personnes sont membres des organisations terroristes « SERB » ou « NOD ». Cette qualification terroriste est tout à fait légitime puisque ces activistes franchissent la frontière internationale russo-ukrainienne pour aller faire le coup de feu au Donbass. Les vidéos de « NOD » sont visibles sur internet. Elles menacent de détruire le monde avec l’arme nucléaire. C’est du terrorisme nucléaire. Mais cela ne choque plus personne en Russie, puisque la TV russe publie régulièrement les déclarations de Jirinovsky qui propose impunément d’utiliser l’arme nucléaire contre la Turquie ou de « Brûler Paris ». Poutine, lui-même, a menacé avec l’arme nucléaire l’Occident si celui-ci s’opposait à l’annexion de la Crimée. Seule la TV russe a publié cette vantardise de Poutine. La presse occidentale a totalement censuré l’information. Hélas !

À Moscou, les agresseurs « NOD et « SERB » profèrent publiquement à haute voix des menaces de mort à l’encontre des démocrates : « Nous allons tous vous fusiller ! » La police présente fait la sourde oreille. En Russie, pays où 200 journalistes ont été dernièrement assassinés, il faut prendre ces menaces au sérieux. L’an dernier, l’opposant principal à Poutine, Boris Nemtsov a été tué de quatre balles dans le dos à proximité du Kremlin. Les Pussy-Riot ont été fouettées publiquement par des Cosaques. Ces cas ne sont que quelques exemples. 

Résistants aux provocations et arborant leurs affiches, les piquets se tiennent immobiles et silencieux. Les agresseurs s’approchent pour vociférer à leur visage. Ils les bousculent et les frappent. La police observe. Elle n’intervient pas pour faire cesser l’agression et faire respecter la loi qui autorise les piquets solitaires. Elle attend un moment propice qu’elle pourra exploiter à l’encontre des démocrates. Un dicton stalinien dit : « Trouvez-moi un homme et je vous citerai un article de loi (pour le faire condamner) ». Tout rassemblement de plus d’une personne est interdit. Voyant deux personnes proches l’une de l’autre, même si manifestement elles sont de camps adverses, la police argumentera qu’il ne s’agit plus d’un piquet solitaire, mais d’un meeting. Les deux personnes seront arrêtées et conduites au poste. Le démocrate sera inculpé et le provocateur relaxé. La police agira de même si le provocateur bouscule ou frappe le démocrate, comme vous le verrez sur la vidéo que j’ai tournée. Si les policiers sont à court d’imagination pour inventer un chef d’inculpation contre le démocrate, ils l’accuseront de houliganisme. C’est une loi « fourre-tout » du Code pénal russe qui permet d’inculper quiconque en toutes circonstances.

Illustration 2
Ildar Dadin en prison pour piquet pacifique © Grani.ru

Sur ordre du FSB, la police arrête et fait condamner n’importe quel piquet solitaire, pourtant bien légal. Bien qu’absent lors de l’arrestation et par conséquent n’ayant rien vu de celle-ci, un policier dressera au commissariat un procès verbal déclarant qu’à proximité du premier piquet, il y en avait un second. Il n’a pas été arrêté, car il a fui. Il ne s’agit donc plus d’un piquet solitaire, mais d’un meeting, car les rassemblements de plus d’une personne sont interdits par la loi et assimilés à des meetings. Photos, vidéos, témoignages ou plaidoirie prouvant le contraire n’arriveront pas à convaincre le juge. D’autant plus que ce dernier ne les examinera pas. Il n’y a pas de délibéré. Séance tenante, sans quitter la salle d’audience, le juge prononce son verdict. L’administration présidentielle dicte à la Police la liste des têtes à faire tomber. Le juge a toutefois une certaine liberté pour qualifier le délit : Participant à meeting ou organisateur de meeting ? Une nuance qui influe sur la lourdeur de la peine.

Un piquet doit être unique. Lors d’une relève de piquet, si le militant suivant retire de son sac son affiche avant que le précédent n’ait eu le temps de ranger complètement la sienne, la police considère que la loi autorisant le piquet unique est violée, car deux affiches sont visibles au même instant dans un rayon inférieur à 50 mètres. Les deux militants sont alors arrêtés. Certaines personnes ont exhibé une affiche à plus de 50 mètres d’un piquet déjà en poste. Elles ont été arrêtées sans vérification de cette distance réglementaire par la police qui n’était pas équipée de décamètre.

 Une personne désirant terminer sa pose de piquet appelle son collègue pour être remplacée. Elle lui transmet son affiche. À ce moment-là, les deux personnes sont arrêtées, car accusées d’action concertée par la police. Un piquet solitaire doit être issu d’une initiative individuelle et non collective. La transmission de l'affiche de main en main démontre une concertation réprimée par la loi selon la police.

Brandir un drapeau ukrainien, quelle que soit sa taille à Moscou, conduit immédiatement à l’arrestation. La Russie n’est pas officiellement en guerre avec l’Ukraine. Ces deux pays entretiennent des relations diplomatiques. Tous deux sont membres de l’ONU. Malgré cela, le drapeau ukrainien est interdit à Moscou. De quel droit ? Mais y a-t-il un Droit en Russie ?

Si le groupe des personnes, observant à distance le piquet, manifeste envers ce dernier des signes de solidarité, la police considère qu’il s’agit d’un meeting. Toute la compagnie se fera embarquer manu militari dans le fourgon cellulaire par les gaillards des forces antiémeutes « OMON » toujours aux aguets.

Certains militants ont tenté l’expérience de lever simultanément leurs deux mains vides, simulant qu’ils brandissaient une affiche toutefois invisible. Ils ont été tous arrêtés. Il s’agissait d’une action coordonnée, donc d’un meeting sans slogan selon la police.

La pression de la police est constante. Il suffit de se mettre en piquet pour voir des policiers russes arriver, suivis de leurs collègues du FSB (ex-KGB). Ils interrogent les piquets à la recherche d’infractions imaginaires avec un zèle excessif. Ils relèvent l’identité des participants pour la transmettre « à qui vous savez ».

Le poste de police du quartier « Kitaï-Gorod » est chargé de surveiller le centre historique de Moscou, endroit privilégié pour les actions contestant le régime. Prenant en compte la signification politique du lieu, les policiers ont reçu une formation particulière. Ils agissent « efficacement ». Les colosses des forces spéciales toujours à portée de main avec leur fourgon.

Dernièrement, les activistes ont fait des piquets à l’extérieur du centre historique de Moscou. Il s’agissait de protester contre la fermeture d’une bibliothèque. La police du quartier est arrivée, bon enfant, demi-heure après le début de l’action. Elle s’est mise à parler amicalement avec les militants qui leur ont expliqué leurs motivations. Après chaque discussion, les policiers se retiraient régulièrement pour téléphoner, puis revenaient sans cesse plus autoritaires, imposant des exigences dont il venait de s’instruire auprès de leur hiérarchie. Vraisemblablement, ils n’étaient pas préparés à ce genre d’exercice et devaient se former sur le tas. À un moment, un policier est revenu auprès des militants pour leur demander de s’éloigner de la personne posant en piquet, afin que l’action ne soit pas considérée comme un meeting. Au centre de Moscou, les policiers nous auraient déjà embarqués depuis belle lurette si on s’était comporté ainsi. Chacun sait qu’il ne faut pas s’approcher d’un piquet. Vous le mettez en danger et risquez de vous faire arrêter avec lui. Ne connaissant pas encore la règle, je m’approchais des piquets. Ceux-ci m’ont toujours demandé de me retirer après m’avoir fait remarquer que j’avais une queue (un policier derrière moi).

Les policiers ont compris qu’ils font le « sale boulot » du régime. Au détriment de leur réputation ! En ont-ils encore une ?

Boris Nemtsov a été assassiné à 60 pas des murs du Kremlin (je les ai comptés). Les partisans du leader de l’opposition démocratique ont improvisé un mémorial temporaire en attente que le Pouvoir autorise enfin la pose d’une plaque commémorative sur ce pont. Pour tous, ce pont est devenu le « Pont Nemtsov ». À ce jour, leurs efforts restent vains. Soucieux d’effacer de la mémoire collective l’image du tribun, le Kremlin refuse. Une lutte s’est engagée autour de l’existence de ce mémorial sauvage qui n’a reçu jusqu’à ce jour aucune reconnaissance officielle. Poutine n’arrive pas à chasser les tenaces partisans de Nemtsov. Ils veillent nuit et jour auprès des bouquets de fleurs apportés par la population. Le pouvoir agit donc en douce : la nuit. Avec l’aide de ses barbouzes, les policiers de Kitaï-Gorod ! Régulièrement à quatre heures du matin, sous des prétextes fallacieux, les policiers contraignent les veilleurs du « Pont Nemtsov » à monter dans leur véhicule. Ils les conduisent ensuite au commissariat. Ils les y retiennent deux heures sans aucune raison. Suffisamment longtemps pour permettre aux éboueurs municipaux de dépouiller totalement le lieu, emportant fleurs, portraits, bougies, saintes icônes dans leurs poubelles, affaires personnelles des militants comprises. Relâchés, ceux-ci découvriront le Pont absolument vide. Un contremaître des services municipaux a agressé un militant qui tentait de s’opposer au pillage du mémorial. Paradoxe, c’est à présent ce dernier qui est menacé de poursuite judiciaire et non son agresseur.

Illustration 3
Pont Nemtsov avant l'agression © B, L!
Illustration 4
Après l'agression © B, L!

La Police de Poutine agit à des fins politiques, feignant la légalité. Ce sont ces mêmes policiers qui ont arrêté Ildar Dadin. Le militant a été condamné à deux ans et six mois de prison fermes pour avoir manifesté pacifiquement son opinion par des piquets solitaires. La police et la justice russe sont politiques. Elles sont utilisées pour exécuter les basses œuvres du régime. Leur mission : sous couvert de légalité, être impitoyable avec les opposants au régime et laxiste avec ses partisans. Elles agissent de pair avec les organisations fascistes « NOD » et « SERB ». 

Lorsqu’il y a des arrestations, les militants attendent toujours devant le poste de police que leurs camarades soient libérés ou conduit en détention. Là, on discute et parfois on plaisante sur notre propre sort afin de l’alléger. Dernièrement, une blague disait que le poste de police « Kitaï-Gorod » nous avait remis une carte de discount pour clientèle assidue.

 Après 1992, contrairement à ce qui s’est passé en Allemagne de l’Est, l’erreur des démocrates russes a été de ne pas avoir fait d’épuration. Résultat : les tenants de l’autocratie sont revenus au pouvoir. Il a été plus facile de raviver parmi le peuple des comportements anciens suscités par la peur plutôt que d’initier des comportements nouveaux spécifiques d’une activité démocratique. Poutine l’a compris. C’est pour cela qu’il a rétabli la terreur en Russie. Président du KGB, il incarne le retour de cette terrible institution au pouvoir. Adieu espoirs démocratiques ! Lubyanka est au Kremlin. Définitivement ? Pour s’opposer à cette alternance du pouvoir, tant espérée alors et afin de rester président à vie, Poutine fascise le pays. Voilà sa solution. Des politologues comparent son régime à celui du « Bon Hitler » des années 1930 et de Mussolini. Ceux-ci avaient su eux aussi susciter des sentiments chauvinistes dans le peuple en annexant le territoire des Sudètes ou en envahissant l’Etiophie. Daladier leur serrait la main. La France en la personne de Hollande et de Ayrault serre toujours la main des dictateurs, Poutine compris. Pourtant, en annexant la Crimée, il a violé les traités internationaux signés par la Russie même.  Parjure !

Le 19 avril 2016, en présence de Serguey Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères et artisan de la politique agressive de Poutine, notre ministre Marc Ayrault, doté d’un toupet époustouflant, a sermonné la victime : l’Ukraine. Cela alors que des détachements de l’armée russe et des milliers de mercenaires venus de Russie sèment le désarroi au Donbass Ukrainien. Alors que la Russie alimente cette guerre fratricide en territoire étranger avec ses approvisionnements en matériel militaire lourd : chars, missiles, canons et munitions. Alors que les tatars de Crimée sont à nouveau persécutés, comme à l’époque soviétique

Pour Jean — Marc Ayrault, la France n’est pas le pays des Droits de l’Homme, mais le pays des affaires. Le mercantilisme domine, au détriment du sang humain.

Jean — Marc Ayrault n’a pas eu un seul mot de soutien pour mes amis, démocrates russes, qui luttent dans des conditions très difficiles contre la guerre de Poutine en Ukraine. Boris Nemtsov a été assassiné à deux pas de la Place Rouge, parce qu’il était contre cette guerre débutée avec l’annexion de la Crimée. Auparavant, Boris Nemtsov avait fait campagne contre la guerre de Poutine en Tchétchénie. Mes amis veillent son mémorial improvisé sur le « Pont Nemtsov ».

 Ayrault a invité Poutine à Paris. Il faut s’opposer à la venue du dictateur en France. Ce serait une forfaiture envers les démocrates russes. Eux seuls peuvent assurer une sortie pacifique de la crise qui ébranle la Russie aujourd’hui. Nous devons les soutenir. Sinon des tragédies yougoslaves, syriennes, libyennes nous attendent. Elles seront incommensurables par leur ampleur !

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.