Voyage en Sovokland*.

  • Le Sovokland est le pays du Sovok alias Homo soviéticus ou postsoviétique.

La police du Métro de Moscou est aux aguets. Elle arrête systématiquement toutes personnes ayant un visage non slave pour vérification d’identité. Constatation faite à mon corps défendant puisque trahi par ma tête de « nationalité caucasienne », selon l’expression consacrée, et mes cheveux noirs j’ai été maintes fois contraint de présenter mes papiers d’identité. Ce filtre racial veille également aux portes du Kremlin. Seules les jeunes recrues conformes aux canons de la beauté slave sont enrôlées dans le régiment présidentiel. Les plus beaux étalons décorent les salons d’apparat. Votre téléviseur confirmera. On se souvient que la garde rapprochée d’Hitler était composée de purs ariens. Celle de Poutine est constituée de purs Slaves.

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Le Sovok ne catégorise pas les personnes uniquement selon des critères physionomiques, mais aussi en fonction de griefs historiques outrageants son empire, et du prestige des monnaies nationales respectives des individus à classifier. Cette dernière considération prévaut sur l’apparence faciale. La recherche d’une logique dans cette catégorisation équivaut à une psychanalyse du Sovok.

À tout seigneur, tout honneur, commençons par l’ennemi officiel de la Russie qui, nous dit-on, veut la détruire : les États-Unis où 3,5 millions de Russes vivent. Ils s’y sentent très bien et n’ont aucunement envie de retrouver la mère patrie. Beaucoup de leurs compatriotes encore au pays rêvent de les rejoindre. Comment un ennemi peut-il être aussi séduisant ? N’a-t-on pas vu la femme de l’oligarque russe et ami de Poutine, Abramovitch, aller accoucher aux États-Unis afin que son enfant  obtienne la nationalité étasunienne ? La fortune de la famille est pourtant à 100 % d’origine russe.

Le Sovok fête chaque année en grande pompe la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la victoire de son pays sur l’Allemagne. Aujourd’hui, 3 millions de Russes ont émigré pour vivre dans cette Allemagne naguère vaincue. Cela sans réciproque par la partie allemande. Le comportement du très patriote président russe, Vladimir Poutine, est exemplaire. Il a fait donner une éducation allemande à ses deux filles. Elles vivent secrètement en Occident, dont une en Allemagne avec son petit-fils.

Actuellement, 16 % de la population russe (sources Ogoniok) souhaite émigrer vers des pays à l’économie florissante. Ces candidats optent pour les mêmes destinations vers lesquelles la classe oligarchique russe exporte ses capitaux. 151 milliards $ en 2014. Fuite des capitaux, fuite des cerveaux, fuite de la jeunesse. Le Russe file à l’anglaise selon des plans personnels ou familiaux discrètement préparés. Pour le prix d’un billet d’avion, le monde civilisé est à lui, États-Unis, Europe… Pourquoi risquer sa vie comme Nemtsov ou le Goulag comme Oudaltsov alors que pour quelques centaines d’euros on peut profiter de la modernisation d’autrui ? « En quoi cela m’est-il utile ? »  Ceci est une des phrases emblématiques du Sovok. Cette question posée, il choisira toujours la voie la plus facile pour sa personne : se taire ou fuir. Le Sovok est lâche ! Le comble de la forfaiture étant de criquer, depuis un pays démocratique, les compatriotes qui combattent courageusement en Russie le tyran.

Le Sovok est profondément imprégné du syndrome impérial. Cela grise d’autant plus les individus qu’ils sont misérables. Hélas, l’empire est en décrépitude. Cette situation complexe profondément le Sovok. Les ennemis de l’empire sont ses ennemis personnels. Les affronts faits à la puissance russe blessent sa personne. Comme tous les colonisateurs, il méprise le colonisé. Il divise les peuples en grands et petits et en toute modestie il se place en haut de cette pyramide abstraite conçue par lui-même. Les peuples slaves seraient obligés envers le grand frère russe. Libérés du joug de Moscou et ensuite ayant adhéré à la CEE et à l’OTAN, Tchèques, Slovaques, Polonais, sont traités de traîtres. Géorgiens, Ukrainiens, voilà les derniers ennemis du Sovok. Il est en guerre avec eux. Il méprise les Caucasiens, en premier lieu les Tchétchènes, les Asiatiques aux yeux bridés, parmi eux les Kamluks, les Bouriates bien qu’ils soient comme lui-même citoyens de la Fédération de Russie.

À Moscou, j’ai eu tout loisir d’observer le plan du métro. Produit du Kremlin, il reflète sa pensée. Comme les Tsiganes qui scrutent les lignes de la main, en examinant ce schéma, on peut entrevoir les intentions de son auteur et supposer son avenir. Les dénominations des stations ont une signification historique et politique. Elles expriment clairement quels événements, personnages et villes le pouvoir souhaite perpétuer dans la mémoire collective ou condamner à l’oubli.

Moscou a été la capitale de l’URSS jusqu’en 1992. Depuis, elle est capitale de la Fédération de Russie dont le territoire s’étend de Kaliningrad en Prusse orientale jusqu’à Vladivostok en Extrême-Orient. On dénombre dans cet espace cent vingt-huit nationalités réparties dans 22 républiques autonomes (Tatarstan par exemple), dans 46 régions, 9 territoires et 4 districts autonomes, ainsi que trois villes, Moscou, Saint-Pétersbourg et Sébastopol et le Birobidjan qui possède un statut particulier

Le métro de Moscou est une vitrine de l’empire. Sa beauté époustoufle le visiteur. Il expose la puissance de l’empire, mais les régions et les peuples qui ont participé à son financement et à sa construction sont absents de cette devanture.

 107 stations portent un nom ayant un rapport avec Moscou ou l’histoire russe. Des stations ont pris le nom de villages absorbés par l’extension territoriale de la capitale. D’autres stations rappellent un personnage ou un événement de l’histoire russe. Par exemple : Dmitry Donskoy vainqueur des tatars. Cela semble normal. Mais aucun nom de station ne rappelle la république du Tatarstan, sa capitale Kazan ou un héros national tatar. Cette remarque concerne sans exception toutes les Républiques fédérales non slaves de la Fédération de Russie dont les citoyens se font arrêter dans ce même métro pour délit de facies. Un moyen de les persuader qu’ici, ils ne sont pas chez eux.

Seules les anciennes républiques soviétiques slaves sont mentionnées, Kievskaïa (Ukraine) et Belorousskaïa (Biélorussie). Actuellement, ce sont des pays étrangers. Moscou n’est plus leur capitale. Les trois sœurs slaves, Russie, Ukraine et Biélorussie, dansant la ronde représentaient la solidarité des peuples slaves. Aujourd’hui, le conflit macabre qui se déroule dans les plaines du Donbass a tiré un trait pour longtemps sur cette allégorie. C’est avec une certaine mélancolie teintée de chagrin que je revois les fresques de la station Kievskaïa exaltant cette amitié interslave.

Cinq autres stations honorent le nom de villes slaves étrangères à la Fédération de Russie : Prajskaïa (Prague), Bratislavskaïa (Bratislava), Varchavskaïa (Varsovie), Kakhovskaïa (Karkhov) et Sevastopolskaïa (Sevastopol). Cette dernière démontre l’affection du pouvoir soviétique pour cette ville, présage à sa future conquête par Poutine. Par contre, les villes de l’actuelle Fédération de Russie, qui financent jusqu’à ce jour le budget fédéral, sont totalement ignorées.

Pour glorifier le panslavisme, la station boulevard Slavianski a été inaugurée en 2008. Un jour, verrons-nous la station Tchétchenski  ? Vraisemblablement non ! Pourtant à Grosny il y a l’avenue Poutine. Moscou ignore ses républiques fédérées.

Seules trois stations portent le nom de villes étrangères non slaves :

La station Alma-Atinskaïa (Kazakhstan) a vu le jour suite à une laborieuse négociation. Les autorités moscovites ont accepté ce nom à Moscou à condition que leurs homologues kazakhs contrecédent une station Moscou à Alma-Ati.

La station Rijskïa porte le nom de la gare qui relie Moscou à Riga. Les autorités soviétiques craignaient le séparatisme particulièrement actif des Pays baltes. Afin de consolider les liens avec le pouvoir central, ces pays étaient abondamment subventionnés. La ligne Moscou-Riga était vitale pour conserver ces pays dans le giron soviétique.

Rimskaïa. Cette station devait initialement s’appeler « Faucille et marteau ». Dans les années 1990, chute du communisme oblige, elle a été rebaptisée Rimskaïa  (Rome). Aujourd’hui, la guerre froide ravivée avec l’Occident, il est peu probable qu’une telle expérience se reproduise avec une autre ville européenne.

Les villes de l’immense Fédération de Russie sont absentes, à l’exception de quelques villes de la région centrale de la partie européenne de la Russie, Smolenskaïa (Smolensk), Kourskaïa (Koursk), Riazanski avenue (Riazan), Serpoukhovskaïa (Serpoukhov), Toulskaïa (Toula). Seule la station Voljskaïa (Volga) porte le nom d’un fleuve et d’une région. Les autres sont totalement ignorées : Caucase, Oural, Sibérie, Extrême-Orient, Nord. Ce sont justement ces régions qui alimentent le budget russe, qui ont permis de construire cet orgueil de Moscou : son métro.

Sept millions de personnes empruntent ce moyen de transport tous les jours. Le nom de chaque station est prononcé à chaque arrêt des rames. Par cette géographie étriquée, le pouvoir central a exclu les noms qu’il a condamnés à disparaître de la mémoire collective. Cela afin de poursuivre avec plus de facilité sa politique de centralisation et d’assimilation. Voulant animer la passion soviétique, il avait très bien su nommer des stations de noms adéquates : Barricadnaïa, Proletarskaïa, Octabrskaïa, etc.. L’oubli des régions n’est pas anodin. Il poursuit la politique de destruction des régions, commencée avec l'anéantissement de la paysannerie et la collectivisation des terres à l’époque soviétique

metro4 © Boris Lutte! metro4 © Boris Lutte!

Russie © Boris, lutte! Russie © Boris, lutte!

En terme de surface territoriale, sur une carte de la Fédération de Russie, l’espace mis en valeur par les stations du métropolitain Moscovite est représenté ainsi en rouge. Futur État moscovite qui apparaîtra sur les décombres de la Fédération de Russie disloquée selon un scénario « à la yougoslave. »

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