Evgeny Prigogine a effectué neuf ans de prison dans les années 90, pour proxénétisme sur mineur, vol et agression. Il est devenu par la suite homme d’affaires spécialisé dans la restauration. Proche de Poutine, il emporte tous les contrats publics, d’approvisionnement des cantines scolaires et militaires aux tables les plus prestigieuses du Kremlin. Cela lui a valu le surnom de « Cuisinier de Poutine ». Mais, il a d’autres activités fort éloignées de l’art culinaire : la fabrication de trolls sur internet et le mercenariat avec sa société militaire privée « Wagner ». Il en est beaucoup moins avouable. Elles renouent le repris de justice avec sa vocation première : le banditisme.
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Le journaliste Denis Korotkov de Novaya Gazeta a rencontré un homme qui lui a raconté comment il faisait un sale boulot conformément aux instructions reçues de personnes subordonnées à Prigogine. Il s’agit d’agression, d’assassinats d’opposants, de blogueurs, ainsi que des opérations spéciales à l’étranger. Cet homme s’appelle Valery Amelchenko. Il a 61 ans. Il a commencé à travailler avec les hommes de Prigogine au début 2013.
Denis Korotkov a rencontré Valery Amelchenko le soir du 2 octobre 2018 au café Chocolaterie à Saint-Pétersbourg. Après la rencontre, à 21 h 22, Valery Amelchenko a appelé le journaliste pour le prévenir qu’il était suivi par deux individus. L’appel fut interrompu et le téléphone d’Amelchenko cessa de répondre. Une heure plus tard, un étranger a répondu au numéro d’Amelchenko : « Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je réside au n° 110 de l’avenue Leninsky. Il y a deux téléphones et une chaussure au sol ». La chaussure basse ressemblait à celles qu’Amelchenko portait lors de la rencontre. Les deux téléphones appartiennent à Amelchenko. On n’a pas encore pu officiellement établir ce qui s’est passé : enlèvement, meurtre ou mise en scène. Tout est possible.
Lors de l’entretien, Amelchenko a réussi à raconter beaucoup de choses au journaliste. Il a même promis d’en dire encore plus dès qu’il aura trouvé un endroit sûr.
Amelchenko a parlé du meurtre d’un blogueur à Sochi, d’un meurtre à Lougansk, ainsi que d’un étrange voyage en Syrie et d’une opération infructueuse aux Canaries. Ces révélations permettent d’éclairer des affaires non élucidées. Elles corroborent le résultat d’enquêtes effectuées par Novaya Gazeta.
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Le soir du 25 novembre 2016, un homme a agressé le sociologue Sergueï Mokhov, mari de l’avocat du Fond anticorruption, Lyubov Sobol. Il a injecté par piqûre une substance inconnue dans le corps de Serguey Mokhov. La victime a commencé à avoir des convulsions, puis a perdu connaissance. Une vidéo de surveillance a filmé la scène. L’agresseur est Oleg Simonov, né en 1982 dans la région Amour. Oleg Simonov est décédé « dans des circonstances mystérieuses » en mai 2017. Il a été retrouvé mort dans sa baignoire avec une bouteille d’alcool, bien qu’il n’ait jamais consommé de drogue ou d’alcool. La veuve de Simonov l’a identifié dans la vidéo prise lors de l’agression de Mokhov.
Selon sa veuve, Oleg Simonov travaillait dans une pharmacie à Saint-Pétersbourg. Il avait également eu un deuxième emploi dont il ne parlait pas. En novembre 2016 et février 2017, il a quitté Saint-Pétersbourg pour des affaires liées à ce « deuxième travail ». Il est rentré chez lui « avec un bronzage méridional ».
Selon Amelchenko, au cours de cette période, Simonov s’est rendu en Syrie, avec lui et d’autres personnes appartenant aux structures de Prigogine, pour tester des poisons sur des islamistes prisonniers. Sur place, faute de prisonniers, les expériences ont été faites sur des militaires pro-Assad qui refusaient de se battre.
Simonov a subtilement versé une substance à l’action retardée dans des bouteilles de jus de fruit qui ont été présentées aux cobayes. Quelque temps après, le groupe de Simonov a été arrêté par des militaires d’Assad. Il s’est avéré que après leur départ un officier des services de renseignements de l’armée asadite est mort empoisonné. Avait-il bu de ce jus, ou avait-il pris du thé dans des ustensiles utilisés par Simonov ? On ne sait.
« Novaya Gazeta » écrit qu’après l’apparition du pharmacien Simonov, l’empoisonnement est devenu la principale méthode utilisée par les structures de Prigogine. Amelchenko a parlé d’un voyage conjoint à Pskov en 2016 afin de « donner une leçon à un blogueur » et activiste de Yabloko, Sergei Tikhonov. On lui a injecté une drogue inconnue dans la rue. Le blogueur, âgé d’environ 40 à 45 ans, est tombé après l’injection. Il est décédé dans l’ambulance. Quelques jours plus tard, Amelchenko a passé un appel pour « clarifier le résultat » (comme il l’a dit). Le fils du blogueur a répondu : « Papa est mort ». Amelchenko a appelé une deuxième fois et s’est rendu au cimetière et a photographié la tombe pour s’assurer du résultat. Les proches du défunt considèrent encore que la cause de son décès serait une crise cardiaque.
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Amelchenko a affirmé exécuter dans les structures de Prigogine les instructions spéciales données par Leonid Mikhailov, directeur des fabriques de trolls et employé de Prigogine. Mikhailov, à son tour, était subordonné à Evgeny Gulyaev, chef des services de sécurité de Prigogine. Amelchenko a décrit comment, sur les instructions de Mikhailov, il a participé à mettre en scène un accident en propulsant un clochard devant la voiture d’une femme d’affaires qui avait un différend avec Prigogine. Il a également participé au tabassage d’un blogueur de l’opposition Anton Grishchenko à Sochi. Après cette agression, le blogueur a supprimé tous les comptes et a cessé de publier ses notes
Les blogueurs, journalistes ou opposants politiques au régime de Poutine sont trop souvent victimes d’assassinat ou de mort subite inexpliquée tant en Russie qu’à l’étranger. La menace reçue par Novaya gazeta, sous la forme d’une tête de mouton et d’une couronne mortuaire, est inquiétante. Elle vise directement le journaliste Denis Korotkov. Six journalistes de Novaya gazeta, dont Anna Politkovskaya, ont déjà été assassinés pour nous avoir rapporté la vérité.