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Billet de blog 25 novembre 2016

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Victor Kapitonov, « nouveau millionnaire russe ».

Viktor Kapitonov, jeune militant démocratique, veut libérer la Russie de la dictature de Poutine. Il effectue des piquets de protestation. Cela lui vaut d’être régulièrement arrêté et condamné à de très lourdes amendes. Bientôt, leur montant atteindra un million de roubles.

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Illustration 1
Victor Kapitonov dans " l'avotozak " © Gradus TV

Vous êtes citoyen de votre pays. Admettons que vous avez décidé d’exprimer votre opinion sur la politique mise en œuvre par un gouvernement que vous avez choisi et à qui vous avez confié l’administration de votre pays : c’est-à-dire que vous contrôlez. Vous écrivez votre opinion sur une feuille de papier en grosses lettres, afin que les autorités puissent la voir, et vous brandissez cette affiche au-dessus de votre tête sous les fenêtres des bureaux gouvernementaux ou tout simplement dans un endroit bondé.

Par exemple, vous avez écrit ce message en allemand, parce que vous êtes Suisse alémanique et vivez à Berne. Un parlementaire distrait regarde par la fenêtre et vous aperçoit sur fond d’Alpes enneigées. Intrigué par votre opinion, il décide d’organiser un référendum afin que le peuple tranche. Par exemple, je fus témoin d’un référendum organisé en Suisse afin de décider s’il fallait augmenter le salaire des députés au détriment des subventions fédérales d’accordées aux élevages non rentables situés dans les prairies alpines. Pendant quelques mois, les éleveurs de bétail, les journalistes, les parlementaires et les partisans de tous bords ont excellé dans une joute verbale, à qui serait le plus convaincant avec ses arguments auprès de l’opinion publique.
Les cantons ont voté : « Messieurs les députés, si vous refusez d’être élu à ces conditions, allez travailler ! » Laissez nos braves vaches tranquilles. Que le son de leur cloche et le goût de notre bon chocolat continuent d’attirer les touristes, car un tel chocolat fabriqué avec du lait non altéré par divers antioxydants est unique au monde.

Et maintenant, supposons que nous allons tenter d’exprimer notre opinion en Russie. Le scénario de cette hypothèse s’inspirera des péripéties bien réelles survenues à notre ami Viktor Kapitonov, que tous les amis surnomment Vitia. Vitia a des opinions dissidentes. Elles divergent radicalement avec celles du Kremlin. Vitia est contrarié, car la Crimée est maintenant « notre » (russe). Il n’a pas été enthousiasmé par son annexion. Il s’indigne du courage et de la bravoure de nos soldats russes au Donbass, et parfois son opinion s’étire, seul le diable sait où, bien au-delà de nos frontières dans une certaine Syrie. Et l’autre jour, il lui a pris l’envie d’exprimer ses condoléances et son soutien aux mères de Beslan dont les 186 enfants, sur 334 victimes au total, ont été tués par les forces de sécurité russes au nom de la lutte contre l’extrémisme.
La première conviction de Vitia, celle qui lui fait fortement douter que la Crimée soit « notre », lui a valu une condamnation à une amende plusieurs fois supérieure à sa pension d’invalide de deuxième groupe. Sa deuxième conviction, « Non à la guerre ! », fut mise en déroute par l’idéologie dominante incarnée par la juge. Cette dernière a doublé l’amende que devait payer Vitia, teneur d’idées marginales, au Trésor public.
Troisième particularité de Vitia. Vitia est d’accord avec les mères de Beslan qui pensent que Poutine est un meurtrier, mais cette opinion est totalement opposée à celle de Poutine lui-même.
C’est ainsi que Vitia a rejoint la liste établie par le célèbre journal Forbes, qui classifie les gens selon leur fortune. Vitia est devenu un millionnaire, mais par le nombre de pénalités qu’il doit à payer en roubles, car ses opinions divergent des canons imposés.
Victor n’est pas citoyen suisse. Dans ce cas, il pourrait se dispenser de connaître en détail toutes les lois, car il serait certain que sa police et autorité judiciaire sont les garants de ses droits et libertés. Victor est un citoyen russe. Lorsqu’il envisage d’exprimer son opinion, il s’arme de tout un arsenal juridique, exemplaire de la Constitution, loi sur la police et normatives juridiques pertinentes concernant les piquets publics. Il connaît tous ces textes par cœur et les cite entre deux plaintes de douleurs aux officiers de police alors que ceux-ci l’arrêtent manu militari, le ligotent, le traînent jusqu’au fourgon cellulaire en le rudoyant et parfois en lui fracturant un bras. Ils l’expédient devant un juge. Que ce dernier règle son compte à leur client ! Mais le client a dû passer par la case « hôpital » pour se faire opérer du bras fracturé par la police lors de son arrestation. Vitia n’a pu apparaître devant le juge qu’après le retrait du plâtre.

23 novembre 2016, tribunal de Tverskoy, Moscou.

Je suis allé assister au procès. La salle d’audience est un ancien débarras d’appartement communautaire. Étaient présents, la juge Orékhova, le greffier, l’accusé et son avocat, un garde, et cinq amis de Vitia venus le soutenir. Les autres ne pouvant rentrer dans la salle trop petite sont restés dans le couloir. Vitia est accusé d’avoir participé à un meeting composé de deux personnes, alors qu’il était seul en piquet. Dissimulant son mépris (j’en faisais de même), documents à l’appui, l’avocat Oleg Beznisko a démontré ex cathedra à la juge l’illégalité de ce procès fait son client. Il exige la comparution des témoins, la présentation des photos et vidéos prouvant l’innocence de l’accusé. Il exige que l’on poursuive les

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Au tribunal © Edouard Moltchanov

policiers pour falsification. Sa plaidoirie a été longue, démonstrative, convaincante. La juge avait l’air ennuyée pendant ce temps. Elle semblait s’assoupir. À quoi bon perdre tout ce temps ? Le verdict était déjà écrit avant que Vitia sorte de l’hôpital. Elle se retire quelques instants, prendre une pause, avec un verre de thé certainement, et retourne dans la salle prononcer la condamnation. La juge ment. Elle le sait, l’avocat le sait. Nous aussi nous le savons.


Tous mentent sciemment et tout le monde le sait. Non seulement la juge, mais aussi ceux qui lui ont dicté ce jugement, les policiers, le ministère de la Justice, le gouvernement, la Douma, le président, le pays entier mentent et le savent. La Russie vit dans le mensonge. Combien de temps survivra telle sans vérité ?

Intermezzo
À l’entrée du tribunal, on m’a fait passer par un portique magnétique. Voyant ma caméra, un policier m’a averti que la prise de photos est interdite. Dernièrement, quelque chose m’incite à dialoguer avec la police. J’ai fait objection. Ce sont des locaux publics. Vous n’avez pas le droit de l’interdire. Les policiers font référence à une décision de justice et la citent. J’explique que cette décision est illégale. Elle n’est pas argumentée par une loi existante. Une telle conversation se renouvelle lorsque l’on m’oblige à présenter une pièce d’identité pour enregistrer mes données. J’exprime mon opinion : « Ici, c’est un lieu public, l’entrée est libre ici. Nous devons vous contrôler, et non le contraire. Où que l’on aille, municipalité, préfecture, département de police, on doit présenter une pièce d’identité. Nous ne vous contrôlons pas, mais c’est vous qui nous contrôlez. Vous avez créé vous-même votre propre conseil de surveillance publique. Il faut à chaque coin de rue présenter une pièce d’identité. » Avez-vous essayé de parler aux sourds ? Ils font semblant de ne pas comprendre.
J’ai fait en catimini des photos avec mon vieux smartphone (cela explique la mauvaise qualité des images). J’ai photographié Vitia accompagné d’un policier dans l’escalier. Un garde m’a surpris et a rédigé un PV pour insubordination. Je fais objection : « Il s’agit d’une interprétation trop libertine ». Je reprends mon argumentation sur les lieux publics. Le sergent me propose un marché : « Supprimez l’enregistrement et je déchire le PV ». Ma réponse est la suivante : « Je ne négocie jamais avec la police ». Mon intégrité professionnelle est ma valeur la plus chère.

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Dans l'escalier © Edouard Moltchanov

Supplication à Vitia.
Vitia, ne sois pas déçu. Tu as accumulé 941.000 roubles d’amende. Il te manque 59.000 pour rentrer dans la liste des millionnaires du journal Forbes. Ajoute l’amende dont je vais écoper à mon prochain procès et tu arriveras au million. Pour chacun d’entre nous, la porte aux tribunaux est toujours « délicieusement » ouverte. Nous y sommes toujours les bienvenus.

Prière aux autres.
Messieurs, nous défendons notre droit à vivre dans notre propre pays où seront bien respectées un jour toutes les lois. Nous ne sommes ni des banquiers ni des hommes d’affaires. Nous sommes de simples enseignants, médecins, avocats, physiciens ou linguistes. Nous nous battons pour que le pouvoir change en Russie. Pour qu’elle devienne un pays libre et prospère.
Je fais appel à tous : « Soutenez Kapitonov ! »
Nous investissons notre liberté, notre santé et parfois notre vie dans l’avenir de la Russie.
Aidez-nous à vous aider !

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Soutient à Vitia © Edouard Moltchanov


Auteur : Edouard Moltchanov.
Edouard Moltchanov est un ancien dissident soviétique. Malgré son âge, épuisé, il a repris aujourd’hui son activité militante contre la dictature de Poutine. Un soir, alors que nous attendions devant un poste de police la libération de camarades arrêtés, il m’a confié : « Il me semble que j’ai déjà vu tout cela ».

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