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Billet de blog 26 déc. 2015

Pont Nemtsov à Moscou

Pierre HAFFNER
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Pont Nemtsov © B l

C’est un trottoir de quelques mètres de large ouvert à tous les vents au-dessus de la rivière à quelques dizaines de mètres du Kremlin. Certainement, l’endroit le plus froid de Moscou à cause de l’humidité qui y règne. D’un côté, la circulation automobile intense qui rend l’endroit encore plus inconfortable avec son bruit et ses projections et de l’autre, le vide qui surplombe les voiries et les eaux. Au bord de la chaussée, il y a un poteau, sur lequel on peut s’adosser pour alléger sa fatigue, maigre réconfort. À ses pieds des sacs et de menus objets y sont déposés par les gardiens du lieu afin de montrer qu’ils ne sont pas abandonnés. Il y a une bicyclette en bon état. Quel est son propriétaire ? La fréquentation de l’endroit donne à penser qu’elle appartient à quelqu’un d’ici. A qui ? Personne ne le sait. Le seul confort est offert par une bordure étroite le long de la chaussée. Elle est recouverte d’un ours en peluche sur lequel on peut s’asseoir pour ne pas ressentir avec ses fesses le froid de la pierre. On peut se réchauffer avec un thé, toujours offert avec le sourire. Pour cela, il y a un thermos que l’on peut réapprovisionner en eau chaude gratuitement dans une pizzeria tenue par une sympathisante de l’autre côté de la rivière. Pour couvrir le bruit des véhicules, qui foncent à vive allure à quelques centimètres du trottoir, on est obligé d’élever la voix. Moi, je débranche mes prothèses auditives, car leur bruit me gêne et je mets ma main en pavillon auprès de l’oreille pour mieux entendre les personnes qui échangent ici. Les discussions y sont des plus intéressantes. On y parle de Liberté. C’est ici, à soixante pas du mur du Kremlin, je les ai comptés, que Nemtsov a été assassiné de quatre balles tirées dans le dos. Les derniers militants démocratiques russes gardent les fleurs apportées ici par d’humbles personnes. Certaines viennent d’Ukraine. C’est pour cela qu’il y a un tout petit drapeau ukrainien. Si prés du Kremlin, c’est un défi que d’arborer ces couleurs, bleues et jaunes, même timidement. Les autres visiteurs viennent de toute la Russie. Les visiteurs font connaître leur origine en déposant le long du parapet du pont parmi les fleurs, un insigne de leur région. Il y a aussi deux petits drapeaux apportés par des danois et israéliens que l’on ne manquera pas de vous faire remarquer par fierté. L’endroit est propre et entretenu. Les militants y veillent constamment. Il y a un petit balai, une pellette, de l’eau pour entretenir les fleurs. Il y a aussi des bougies qui brûlent constamment dans des lampes prés des portraits de Nemtsov, selon la tradition orthodoxe. Les gardiens bénévoles du lieu se relaient ici, par groupes de deux ou trois personnes. Le jour, d’autres sympathisants les aident. Ils font signer auprès des passants une pétition demandant à ce qu’une plaque commémorative soit posée ici. Le périmètre, comme les tours du Kremlin sont truffés de caméras. Chacun le sait. Apparaître ici est un défi aux agents qui observent derrière ces murs adjacents. Tout le monde est conscient du danger que fait encourir une telle bravoure. Véritable rébellion contre la dictature du KGB réinstallée au pouvoir en la personne de son ex-directeur Vladimir Poutine ! Il pensait s’être débarrassé définitivement du mouvement démocratique d’opposition après sa troisième réélection à la présidence. Elle est inconstitutionnelle puisqu’une même personne ne peut obtenir plus de deux mandats présidentiels. À force de propagande et de répression, il pensait mater définitivement les derniers opposants. He bien, non ! Qu’on le sache ! Des irréductibles résistent encore sous ses fenêtres, 24 heures sur 24. Le pouvoir tente de les en chasser par tous les moyens et parfois avec les plus mesquins. Lorsque Poutine arrive au Kremlin en hélicoptère, il ne survole pas la rivière comme l’exigent les règles de sécurité, mais, ce mémorial improvisé à celui qui fut son adversaire principal : Nemtsov. L’hélicoptère fait un vol stationnaire quelques instants afin de disperser avec le souffle de ses pales ce qui est disposé sur le pont. Parfois, Poutine arrive en hélicoptère militaire, plus lourd. La puissance de son souffle emporte même la chapka des personnes présentes, les éparpillant avec tous les objets sur la chaussée. Au risque de leur vie, les militants les récupèrent et réorganisent le site.

La police retire le drapeau russe © B. l!

Régulièrement, à quatre heures du matin, les agents du FSB travestis en éboueurs emportent tout dans leurs bennes à ordure, saintes icônes comprises. Une quelconque résistance physique conduirait immédiatement en prison. Le pouvoir utilise également la police pour lutter contre ces derniers récalcitrants qui offrent une ultime résistance. Au début, trois drapeaux russes étaient figés sur des supports prévus à cet effet par le service municipal des ponts « Gor — Most », car les ponts sont décorés lors des fêtes. La police a exigé que ces drapeaux soient retirés sous prétexte que les supports appartiennent à « Gor-Most ». Conduits au poste et menacés, les militants ont fixé un drapeau russe à une chaise pliante installée sur le trottoir. La police est venue elle-même retirer cet emblème comme s’il était la propriété exclusive du seul pouvoir. Le drapeau russe est interdit à Moscou. La chaise a été interdite également. Depuis, les militants sont contraints de conserver la position debout, ou de s’asseoir sur l’ours en peluche posée sur la bordure en pierre de la chaussée. La police a interdit tout affichage sur le poteau. Ce zèle ponctuel est des plus étonnant, car tout Moscou est placardé d’annonces les plus illégales, vente de diplômes, de permis de conduire, attestations diverses, etc. Malgré les assassinats, les emprisonnements, les exils forcés, et toutes ces tracasseries, l’espoir démocratique n’est pas mort en Russie.

Les dissidents de l’époque soviétique se retrouvent ici. Ce sont les plus volontaires pour la garde. Ils en ont vu d’autres et ont l’impression que tout cela, c’est du « déjà vu ». Grégori a aujourd’hui une barbe blanche. Il avait été arrêté alors qu’il n’avait que dix-huit ans. Alors, on l’avait contraint de passer une expertise psychologique afin de déterminer les causes de son opposition au pouvoir soviétique. Aujourd’hui, emmitouflé dans sa pelisse, il monte la garde la nuit sur le pont Nemtsov. Aller le voir ! Cela lui procure un plaisir immense.

Anastasia et Sacha © Bm l!

Sacha semble taciturne. Peut-être est-ce le résultat de ses fréquents et longs emprisonnements. Ceux-ci n’ont pas brisé sa volonté de lutter pour une Russie libre. C’est pour cela qu’il est un assidu du pont. Nadyr est professeur d’histoire. Il présente Sacha en disant qu’ils ont fait quinze jours de prison ensemble après avoir été arrêtés le 6 mai 2012. Il n’y est d’ami plus fidèle que ceux avec qui on a souffert et avec qui on continue de lutter...pour la Liberté.

Le sourire des militants alterne avec des visages effrayés et tristes, lorsque s’échangent les dernières nouvelles des arrestations et condamnations. Elles sont lourdes. Oleg Navalny, frère d’Alexei, est toujours au mitard. Ivan Nepomnyashchikh vient d’être condamné à deux ans et demi de prison, Ildar Dadin, à trois ans de prison et bien d’autres encore. Ce sont des compagnons de combat. On lutte pour la même cause. Eux, ils n’ont pas troqué la Russie contre un billet d’avion pour aller « se la couler douce en Occident ». Ils restent ici pour lutter. Chacun est conscient du risque. Venir sur le pont, exprimer sa solidarité, c’est déjà mettre un pied au Goulag de Poutine.

Sur ce pont, j’ai fait la connaissance de Konstantin Fétissov, brillant journaliste francophone qui s’est fait défoncer le crâne à coups de barre de fer pour ses articles. À présent, il réapprend à reparler russe et commence à reconnaître ses proches. J’y ai rencontré également Dmitry Gudkov, un des rares députés qui s’est abstenu lors du vote de l’annexion de la Crimée.

Il n’y a point d’oligarque. Des personnes modestes montent la garde. Comme Boris ou Seguey, des poètes déclament face au Kremlin leurs vers qui sermonnent le tyran.

Venez sur le pont « Nemtsov » à Moscou ! Vous y rencontrerez la Russie qui espère et lutte.

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