Fuir de Russie !

La vague d’arrestations du 5 novembre 2017 marque une nouvelle étape dans la répression des opposants politiques en Russie. Les accusations d’extrémisme passibles de cinq ans de prison font place à celle de terrorisme réprimé de 12 à 20 ans de prison. Certains réussissent à s’enfuir. J’ai rencontré Serguey à Kiev. Il témoigne.

Serguey témoigne © Nikolo

J’ai reconnu non seulement Serguey, mais aussi ma chemise qu’il porte sur cette vidéo. Il était arrivé à Kiev sans changer les vêtements avec lesquels il avait été arrêté à Moscou et relâché le 8 novembre 2017 à quatre heures du matin après cinq jours passés derrière les barreaux. Sans prendre le temps de faire un saut chez lui, avant que le FSB change d’avis il s’était précipité à la gare routière prendre un bus pour la Biélorussie avec la ferme intention de rejoindre l’Ukraine. Un impératif : fuir la Russie le plus vite possible, avant qu’on ne l’arrête à nouveau. Il a erré un mois entre Biélorussie et Ukraine. Ses habits, quelque peu froissés, n’étaient plus de saison. Il n’avait ni sac ni valise. J’ai ouvert la mienne et lui ai donné du linge et des vêtements pour qu’il puisse se changer. Il a passé la première nuit chez moi. Depuis, un retraité ukrainien, aux revenus très modestes, lui a ouvert sa porte. L’hospitalité n’est pas toujours le privilège des riches.

Je connaissais Seguey pour l’avoir rencontré dans les studios d’ » Artpogotovka » de Viacheslav Maltsev à Moscou. Dés que j’ai été informé qu’il venait d’arriver à Kiev, je lui ai fortement conseillé d’éviter de traîner sans papiers. Arrivé à domicile, il m’a tout d’abord souri, comme soulagé de rencontrer enfin un ami. Puis il m’a raconté comment il avait été arrêté le 3 novembre, interrogé par le FSB et condamné à cinq jours de prison pour la leçon. Les agents de Lubyanka lui ont envoyé des décharges électriques par des fils enroulés sur les pouces afin de lui faire avouer sa participation à des actes terroristes qui auraient été fomentés depuis la France par Viacheslav Maltsev. Serguey m’a raconté cela avec un petit sourire, comme s’il avait remporté une petite victoire sur ces bourreaux. Ces derniers, non-physiciens, lui avaient laissé les mains entravées avec des menottes métalliques pendant le supplice. Le courant a emprunté les chaînes conductrices et évité son corps. Serguey n’a pas avoué être complice de Youri Korny, Andrei Keptya et bien d’autres. Ces derniers sont actuellement en prison. Ils auraient voulu selon le FSB incendier des ballots de foin restés en souffrance sur la Place du Manège à Moscou. Alors qu’il était en garde à vue allongé et les yeux bandés, les policiers avaient inséré dans la voiture de Serguey cinq bouteilles d’essence et une notice de fabrication de cocktail Molotov. Serguey a été relâché avec un statut de témoin pour une affaire d’extrémisme. Mais les agents du FSB l’ont prévenu qu’à tout moment cette condition pourrait être requalifiée en « accusé » pour terrorisme. Il serait alors passible d’une peine plancher de 12 ans de prison et d’un maximum de 20 ans comme Youri Korny et ses « complices » arrêtées le 5 novembre 2017.

Serguey n’a pas construit « d’aérodrome de secours » à l’étranger, comme les oligarques qui planifient la fuite de leur famille et de leur argent de Russie. Serguey est parti sans valise, sans argent, ou si peu, sans passeport et sans visa. Son seul espoir était de demander l’asile politique à la frontière ukrainienne.

 D’origine ukrainienne lui-même, il pensait que ce ne serait qu’une formalité. Erreur !

Poutine est en guerre contre l’Ukraine. Les ennemis de Poutine seraient les amis de l’Ukraine, selon toute logique : seconde erreur !

L’Ukraine, pays européen, honorera les conventions de Genève en accordant l’asile politique aux personnes persécutées : troisième erreur !

Serguey a été refoulé deux fois d’Ukraine. Une fois au poste frontalier routier. Une deuxième fois, à la gare de Kiev, où s’effectuent les contrôles après entretien avec le SBU, soit le KGB ukrainien. On s’inquiète du rôle de cinquième colonne russe que jouent des agents du SBU issus du KGB soviétique. Ils cultivent toujours de bonnes relations avec leurs collègues du FSB russe. Une enquête journalistique avait démontré que le SBU est impliqué dans l’assassinat de l’opposant et journaliste russe Paul Cheremet à Kiev même. Refouler des opposants politiques russes en Biélorussie est non seulement un acte criminel, mais aussi une démonstration que le SBU collabore avec le Kremlin. En Biélorussie, le FSB russe agit à sa guise.

 À vrai dire, je n’étais pas allé en Ukraine pour rencontrer Seguey, mais d’autres réfugiés politiques russes qui ont été également refoulés par le SBU, non sans avoir détérioré au préalable leur passeport pour le rendre inutilisable. Acte volontaire et ciblé.

Serguey a en définitive décidé de franchir illégalement la frontière ukrainienne afin de faire valoir ses droits d’être humain en tant que personne persécutée. Les wagons passagers sont verrouillés au passage de la frontière. Le contrôle d’identité s’effectue en gare de Kiev. Ouvrir la porte d’un de ses wagons est un simple problème mécanique. Les resquilleurs ont tous une clé qui s’achète librement. Quelques kilomètres avant Kiev, il faut sauter du wagon en marche afin d’éviter le contrôle à l’arrivée. Dieu soit loué, les lignes n’ont pas été modernisées depuis l’ère soviétique. L’allure est modeste. Tout de même, l’exercice risqué, mais oh ! combien salutaire ! Il faudra alors terminer son voyage en utilisant un moyen de transport routier.

À Kiev, il faudra se présenter au commissariat de l’ONU pour les réfugiés. Une attestation de cette organisation empêchera les autorités ukrainiennes d’expulser son porteur vers la Russie.

La Russie et la Biélorussie doivent être reconnues comme des pays dictatoriaux par la communauté internationale. Les pays limitrophes doivent appliquer la convention de Genève qui protège les réfugiés politiques. Leur refoulement dans leur pays d’origine doit être interdit. En premier lieu, ces mesures doivent s’adresser à l’Ukraine, du moins, si cette dernière a la prétention de devenir un pays européen.

En l’attente, si vous le pouvez, envoyez une somme d’argent à mon ami Serguey. Je vous assure, le plus modeste don sera le bien venu, car Serguey est totalement dépourvu.

Adresse PyaPall : sergejpanov198@gmail.com

Carte bancaire : 5168 7450 1169 9771 PB. Lobok Mikola.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.