Indécences russes sur les rives de la Seine

Le dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov cherche à gagner en respectabilité. Alors que le bilan en termes de droits humains est catastrophique, sa fille Aïchat a été élevée au rang d’ambassadrice de la mode. Sa présentation de haute couture à Paris ne fera pas faire oublier la torture des opposants, la criminalisation de l’homosexualité et la discrimination des femmes.

La maison de mode « Firdaws » (le paradis) est dirigée par Aïchat, la fille aînée de Ramwan Kadyrov, président tchétchène. Le 25 février, elle a présenté sa nouvelle collection de vêtements « Histoire d’amour » dans les salons de l’hôtel parisien Le Marois dans le 7e. L’homme d’affaires et organisateur Artiom Krivda a invité les tops-managers de la haute couture, des diplomates et des personnalités en quête de relations. Les accréditations aux médias étaient délivrées par le service de presse du projet culturel international « Russian seasons ». Des mannequins d’Australie, des Pays-Bas, de France, de Chine, de Nairobi, du Kenya, de Russie, ont défilé aux accents de l’orchestre symphonique tchétchène.

Ramzan Kadyrov, qui a tué son premier homme à l’âge de 16 ans, a évoqué d’un œil attendri l’exposition de mode de sa fille. La brute affirme que ce n’était pas seulement une soirée de mode traditionnelle, mais une histoire d’amour romantique inspirée par un bouquet d’edelweiss qu’il aurait offert à son épouse Medni.

Le hasard du calendrier a voulu que cette exhibition ait eu lieu le surlendemain du 76e anniversaire de la déportation de 500.000 Tchétchènes et Ingouches dans des wagons à bestiaux en Asie centrale. Le 23 février dernier, quelques dizaines de réfugiés politiques tchétchènes s’étaient rassemblés place de la République pour commémorer ce génocide. Ils n’ont pas été invités au défilé par Aïchat. Même ceux qui résident à l’étranger craignent pour leur vie et celle de leurs proches restés en Tchétchénie, car Ramzan Kadyrov a lancé une traque contre tous ses opposants.

Le 29 janvier, le blogueur Imran Aliev, dernière victime, a été retrouvé poignardé dans un hôtel lillois. Le 23 août, Zeliman Khangochvili était assassiné à Berlin de trois balles dans le dos. Le tueur présumé Seguey Krasikov voyageait avec un faux passeport. Il s’agit d’un assassin récidiviste qui s’entraînait dans une base des services secrets russes au lieu de purger sa peine en prison. Les assassinats précédents d’opposants à l’étranger ont eu lieu en Turquie, aux Émirats arabes unis, en Autriche. En Russie, on ne les compte plus. La piste tchétchène de l’assassinat de Boris Nemtsov, opposant à Poutine, a été confirmée. Le 20 novembre 2006, à l’entrée de mon immeuble moscovite, j’ai enjambé le sang de « Movladi Baysarov, ancien commandant du bataillon Gorets et témoin décisif de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaya. Les hommes de Kadyrov sont venus spécialement à Moscou, pour l’abattre devant chez moi (Pierre HAFFNER). La journaliste Natalia Estemorova a voulu poursuivre les enquêtes de Anna Politkovskaya. Assassinée, elle l’a rejoint dans la tombe. Les homosexuels sont assassinés par dizaines la nuit sur des polygones militaires après avoir été torturés.
On comprend que la mission de Aïchat Kadyrov, qui essaye de relever le prestige du régime de son père, est extrêmement difficile. Les beaux salons de l’hôtel Le Marois, orchestres, danses, défilés de mode arriveront-ils à masquer tous ces crimes ? Arrivée avec des moyens dissuasifs, elle a le pouvoir de clientéliser tout un monde parisien, politique et diplomatique en quête d’argent et de relations. Cette politique relationnelle a été entreprise par son père Ramzan. Les personnalités sportives, du spectacle et des arts prêtes à se vendre comme Gérard Depardieu, Diego Maradona, Van Damme, lui ont rendu visite. Le tarif varie selon la notoriété. Il peut atteindre un million $.
Aïchat affirme que son grand-père Akhmat lui aurait dit qu’il n’y a pas de nation sans culture. Le grand-père d’Aîchat n’était pas un homme de culture, mais un assassin. Son fils Ramzan poursuit cette œuvre criminelle. Hitler, Poutine, Kadyrov ne représentent pas la culture de leur pays respectif. Bien au contraire. Ils la détruisent. Aîchat Kadyrov est venue débaucher une élite parisienne prête à se faire corrompre par cette dictature, la plus horrible d’Europe, et par n’importe qu’elle autre.

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