Les sirènes du KGB.

Les services secrets russes déploient des efforts extraordinaires pour contrôler les diasporas russes à l’étranger, dont celle résidant en France. L’opération de séduction connaîtra son pic du 29 novembre au 6 décembre 2020 à l’occasion du 100e anniversaire de l’exode des armées de Wrangel de Crimée.

Dans les années 1980, étudiant de russe, je participais à des stages linguistiques organisés en Russie par feu France-URSS dont le but était de promouvoir l’amitié entre les peuples de France et d’Union soviétique. Ces groupes étaient composés en majorité de jeunes étudiants. Des rencontres avaient lieu avec des Russes dans la célèbre « Maison de l’amitié », remarquable par son style baroque espagnol à l’entrée de l’Arbat à Moscou.
Au cours de l’un de ces stages, un Russe m’invita dans un restaurant à la mode. C’est lui qui paya l’addition. Après avoir ramassé la monnaie jusqu’au dernier kopeck, il plia et rangea soigneusement le ticket dans sa poche. Les questions qu’il me posa au cours de ce repas m’ont permis de deviner où il se fera rembourser les frais avancés : au KGB.
L’homme était très intéressé par les participants à ce stage. Il a dû être déçu, car je n’en connaissais aucun, donc je n’ai pu lui donner aucun renseignement. Une question m’a particulièrement étonné : « Lequel de ces jeunes pourrait être invité en Russie pour approfondir ses études ? ».

Plus tard, lors de mes retours en Russie par l’aéroport de Cheremetièvo j’étais retenu plusieurs minutes au poste de contrôle frontière avant que le bruit salvateur du tampon estampillant mon passeport m’autorise enfin à poursuivre mon chemin. Je pense que cet homme du KGB, qui m’avait offert ce si bon repas, et le rapport qu’il avait rédigé étaient responsables de ma retenue systématique. Après la chute de l’URSS, les équipements des gardes-frontières se sont certainement modernisés, car mes formalités pour le contrôle ont été aussi rapides que pour les autres passagers, bien qu’à Lubyanka mon dossier se soit considérablement épaissi entre temps.

Les « Maison de l’amitié » sont les « Maisons du KGB ».
Vladimir Poutine, capitaine du KGB, âgé de 33 ans, est arrivé en 1985 à Dresde pour diriger la Maison de l’amitié URSS-RDA, une copie est-allemande de France-URSS. Cinq ans plus tard, il en est reparti en Russie avec le grade de lieutenant-colonel de la même organisation. Toutes les maisons d’amitié et associations mixtes diverses, comme celle de Dresde, sont administrées et supervisées par les hommes des services secrets russes.

France-URSS au 61, rue Boissière à Paris n’était pas une exception. Aujourd’hui, on y trouve Rossotrudnitchestvo, le Centre de Russie pour la science et la culture, et le Conseil international des compatriotes russes (CICR). Tout un tas d’appellations pompeuses pour cacher un secret de polichinelle. Rien n’a changé depuis l’ère soviétique.
Leur premier objectif est de contrôler et d’instrumentaliser la diaspora russe à l’étranger. Après la chute du mur de Berlin, la tâche est devenue considérable. Des millions d’ex-soviétiques sont passés en Occident. Bien qu’émigré pour des motifs divers, il est possible de les regrouper avec les vagues précédentes afin de constituer une force politique intrusive dans leur pays de résidence.

Le premier tchékiste de Russie, Vladimir Poutine, l’a déclaré en 2002 à Moscou lors de la création du Conseil international des compatriotes russes (CICR). Il a appelé à « la consolidation de la diaspora russe ». Le CICR représente un potentiel exceptionnel, 146 organisations d’émigrants soviétiques et russes dans 53 pays. Son président d’honneur est le comte Pierre Sheremetyev, qui vit à Paris, son vice-président est le Prince Nikita Lobanov-Rostovsky qui réside en Angleterre. Il s’agit de descendants d’émigrés blancs passés au service de ceux qu’avaient combattus leurs pères, car Vladimir Poutine est un homme de Lubyanka. Cette diversion pourrait avoir des conséquences tragiques pour les crédules qui écouteraient le chant des sirènes comme en 1945.

Dans les années 2000, j’étais allé mettre en route une machine que j’avais vendue à un chantier naval de Rybinsk. Un homme qui parlait parfaitement français m’avait invité chez lui. Après la 2e guerre mondiale, son père s’était fait embobiner par l’ambassade soviétique qui demandait aux émigrés de revenir au pays. Sitôt arrivée, la famille a été déportée à Rybinsk, ville fermée, avec interdiction de communiquer avec l’étranger. Jusqu’à la fin de ses jours, sa mère a reproché à son époux d’avoir pris cette décision. Ce n’est qu’après la pérestroïka que mon ami a pu rétablir des contacts avec ses camarades d’enfance. Il m’a montré les lettres dans lesquelles il emploie des mots patois appris dans la cour de récréation de l’école communale pyrénéenne. En Russie, il s’est marié avec une alcoolique. Ils ont une fille handicapée mentale et physique. Leur appartement de Rybinsk m’a effrayé. Sa situation tranchait totalement avec celle de ses amis français.

Aujourd’hui encore, toutes les vagues d'immigrations pourraient être sensibles à un dénominateur commun : la grandeur de la mère patrie, impériale, soviétique ou de Poutine, soit un cocktail des deux précédentes. On retrouve cette idée dans l’actuelle réforme de la Constitution qui fait référence à Dieu et se déclare héritière de l’URSS communiste et athée.

Le slogan « la Russie sera grande » lisse dans le sens du poil les amoureux exilés de l’empire. L’auréole de la grande Russie lointaine les illumine alors qu’ils jouissent à l’étranger de cette liberté qui fait tant défaut en Russie. Cette position est très confortable, et toute critique de la mère patrie perturbe.

Dans les années 1980, j’étais assidu du Ciné-club « Oiseau de feu » situé à la même adresse que France-URSS. Dans la salle bondée étaient représentées toutes les générations d’immigrés russes. Les films étaient une allégorie de la Russie. Les organes soviétiques veillaient au contenu des productions cinématographiques. Toute œuvre indésirable n’était pas diffusée. Aucune image contrariante n’aurait pu perturber l’humeur du spectateur. Puis, la pérestroïka est arrivée et les films interdits ont été autorisés. En quelques semaines, la salle s’est vidée. La Russie projetée n’était plus celle que la diaspora voulait voir.

L’art cinématographique a été à nouveau sollicité avec le réalisateur Nikita Mikhalkov qui a réalisé une série de films « Le choix russe ». Ils relatent l’exode des Blancs, dont celle des armées de Wrangel de Crimée. Nikita Mikhalkov est un grand cinéaste, mais aussi un grand comédien. Sur l’un de ces films, on le voit s’attendrir devant une icône déposée par Poutine sur la tombe de l’écrivain Ivan Bounine au cimetière russe de Sainte-Geneviève des bois. Sur un fond musical et avec un ton émouvant Nikita Mikhalkov nous dit : « Le président de Russie, Poutine, comprend aujourd’hui l’esprit, le sens de la vie de tous ces gens qui reposent ici. Ils ont été chassés de Russie parce que leurs pensées, leurs sentiments, leur force et leur caractère russe étaient incompatibles avec les objectifs des bolcheviques ». Quel cynisme et quelle hypocrisie ! Chaque année, des milliers de personnes fuient la Russie du Tchékiste Poutine pour les mêmes raisons. Les émigrés politiques ne s’appellent plus aujourd’hui Bounine, Galitch, Tartovsky, mais Garry Gasparov, Hélèna Vassileva, Ilya Ponomarev, Nadejda Petrova, Evguenia Tchirikova. Ils sont Tchétchènes, Tatars de Crimée. Poutine c’est le Félix Dzerdjinski du XXIe qui les chasse toujours. Comment peut-on avoir l’audace de tenir de tel propos dans ce cimetière ?

Les agents d’influence du Kremlin en France tentent une opération de grande envergure en direction de la diaspora russe à l’occasion du 100e anniversaire de l’exode russe de Crimée par les armées de Wrangel. Son pic aura lieu du 29 novembre au 6 décembre 2020, dans les locaux du Centre de Russie pour la science et la culture à Paris.
Les émigrés politiques de Russie de 1917 à nos jours ne doivent pas accepter cette récupération éhontée. Les traîtres qui collaborent avec le bourreau Poutine doivent être dénoncés. On doit s’abstenir de tout acte qui pourrait pérenniser son pouvoir et seulement le combattre.

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