Le danger de la russification forcée

La Douma d’État russe a adopté une loi rendant facultatif l’enseignement des langues maternelles en Fédérations de Russie, à l’exemption du russe. Il s’agit d’un coup porté à la culture et à l’identité des peuples autochtones. Elle démontre la manière dont le Kremlin entend résoudre la « question nationale ». Les réactions ont été immédiates.

Drapeau de "Free Idel-Oural" sur la clôture de l'ambassade de Russie à Kiev. © Facebook Drapeau de "Free Idel-Oural" sur la clôture de l'ambassade de Russie à Kiev. © Facebook
Il y a 21 républiques nationales en Fédération de Russie (22, avec la Crimée annexée). Les langues maternelles étaient enseignées en tant que langue nationale. Désormais, selon la nouvelle loi, les enfants ne suivront ces cours que si les parents en manifestent la volonté. Le russe reste obligatoire pour tous.

L’ensemble des langues et dialectes parlés sur le territoire de la Fédération de Russie est une richesse culturelle unique. Cette loi appauvrira le patrimoine intellectuel de l’humanité et sa diversité linguistique. Des linguistes de renommée mondiale ont lancé un cri d’alarme.

Contrairement à ses intentions, cette loi risque non pas de faciliter l’intégration des régions dans le giron de Moscou, mais de précipiter leur sécession. Aujourd’hui, la capitale draine les richesses des régions vers elle. On entend de plus en plus le slogan : « Ça suffit de nourrir Moscou ! » La combinaison des revendications culturelles et économiques pourrait réactiver un indépendantisme latent. Rappelons qu’en 1992, dans la foulée de l’effondrement soviétique, la Fédération de Russie avait commencé elle-même à se disloquer. La Yakoutie, devenue république de Sakha, avait déclaré son indépendance. Le Tatarstan et le Bachkarstotan avaient agi de même, ainsi que la Tchétchénie. On avait réussi à recoller les morceaux, au prix d’une guerre pour la Tchétchénie.

La Russie de Moscou est une alliance du Ruslan (peuple russe) et du Turan (peuples turcophones des steppes), selon l’historien Lev Goumiliev. Moscou a été l’épicentre d’une dynamique qui a conquis l’immensité euroasiatique. Elle est devenue la capitale d’un État centralisé. Moscou, issu de l’union du Ruslan et du Turan, ne survivra pas au divorce de ces deux courants qui ont provoqué sa genèse.

Middle Volga © http://althistory.wikia.com Middle Volga © http://althistory.wikia.com
Le démembrement de l’URSS a été une première phase de cette dislocation, lorsque les Républiques fédérales soviétiques asiatiques ont acquis leur indépendance. Dernièrement, le Kazakhstan a décidé d’abandonner ses lettres cyrilliques et de passer à l’alphabet latin. Il s’agit de toute évidence d’un éloignement culturel et politique avec Moscou et d’un rapprochement avec l’Occident et la Turquie. Tant pis pour les millions de Russes vivant au nord Kazakhstan. De toute évidence, Moscou n’a pas tenu compte du coup de semonce de 1992, lorsque les républiques de Fédération de Russie, Tatarstan, du Bachkortostan et de Yakoutie, avaient proclamé leur indépendance. La Fédération de Russie ne survivra pas à l’indépendance des républiques actuelles de moyenne Volga : Tatarstan, Bachkortostan, Tchouvachie, Mordovie, Mari El, Oudmourtie.

Rapproche-t-on les régions en interdisant les langues régionales ? On en doute ! Le retrait des langues régionales de la liste des matières dont l’enseignement est obligatoire est une provocation adressée aux nationalistes régionaux. Sous l’ère tsariste et soviétique, toutes les entraves visant la langue ukrainienne en Ukraine ont été vécues comme des camouflets par les nationalistes ukrainiens. Selon la directive Brejnev, les professeurs d’ukrainien percevaient un salaire inférieur de 15 % à celui de leurs collègues enseignant le russe. Cela n’a pu empêcher l’Ukraine de devenir indépendante. Au contraire !

Une expression russe dit que la Russie aime marcher sur des râteaux. Ceux-ci, couchés sur le sol, se relèvent brusquement et frappent sur le nez celui qui y marche dessus. Qu’apportera cette loi de restriction de l’enseignement des langues nationales ?

Elle ravive le mouvement « Idel-Ural ». Il s’agit d’un mouvement indépendantiste des républiques situées sur la moyenne Volga : Tatarstan, Bachkortostan, Tchouvachie, Mordovie, Mari El, Oudmourtie. Kiev est devenu le centre des opposants russes. Il y a non seulement des Russes opposés à Poutine, mais aussi un bataillon d’opposants tchétchènes qui combat contre les « séparatistes russes » du Donbass, des Tatars de Crimée et les représentants de « Idel-Oural ». Ces derniers proclament leur volonté de construire des démocraties nationales indépendantes sur la moyenne Volga : Erzya-Moksha (Mordovie), Tchouvachie, Mari El, Tatarstan, Bachkortostan et Oudmourtie. Ils entendent créer une confédération de ces républiques et déterminer eux-mêmes, indépendamment de Moscou, leur politique étrangère et de Défense. Cela entraînera inévitablement la dislocation de la Fédération de Russie actuelle.

Poutine a voulu exacerber les antagonismes linguistiques en Ukraine. L’apprenti sorcier aurait du savoir que ces antagonismes sont beaucoup plus importants en Russie. On ne les annihile pas par décret de loi. Ils pourraient être fatals à la Fédération de Russie elle-même.

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