Pays basque. Les services secrets russes.

L’exploit des services secrets russes est de faire chanter une même partition aux adversaires les plus divers, résidents sur la côte basque : beau monde biarrot et prolétaires bayonnais, CGT-istes, catholiques, anarchistes, orthodoxes fervents, indépendantistes et impérialistes. Tout discours dissonant est réprimé.

Chateau de Poutine à Biarritz © Archive Pierre HAFFNER Chateau de Poutine à Biarritz © Archive Pierre HAFFNER
Le chef d’Indar Beltza, antifasciste autoproclamé, me l’a dit sans détour : « Si tu continues à dire tes conneries, tu vas te retrouver dans la Nive ». L’homme se dit antifasciste sans rire. Le journal Sud-Ouest, plus prudent, m’avait répondu qu’il ne voulait pas publier mes révélations sur les relations douteuses russo-basques. Il craignait de se mettre en mauvais termes avec ses confrères locaux. Ici, pas de vagues, hormis celles de l’océan. Tout le monde a peur. Les services secrets russes veillent.

 Caméra au poing, en compagnie d’un régisseur nous avions sonné en face de la résidence de la fille de Poutine à Biarritz. À la question qui habite en face, la personne a répondu qu’elle ne le savait pas. Lorsque je lui ai dit que c’est la fille de Poutine, elle a avoué : « Oui, je le sais. »

 

L'endroit le plus anonyme de Biarritz © Fim: Poutine le parrain. L'endroit le plus anonyme de Biarritz © Fim: Poutine le parrain.
Sur place, des agents étrangers veillent discrètement. Alors que nous étions aux abords de la chacunière, une jeune femme est apparue, sortie on ne sait d’où. Elle s’est adressée à nous en russe pour nous dire de nous éloigner. À ma question qui habite ce beau château, elle m’a répondu toujours en russe : «Иди на хуй! » (Va te faire foutre !) La conversation a été enregistrée, mais non diffusée par correction. Dès lors, nous connaissions la nationalité du locataire, sa délicatesse et nous avons compris que le secret, qui entoure la maison au clocheton d’ardoise, est bien défendu. Le film est passé sur FR2, après hésitations et retard en comparaison avec les autres chaînes européennes. Il a été diffusé à minuit, comme les films pornographiques. Les agents d’influence russes peuvent obtenir la modification des programmes sur la chaîne nationale FR2.

 À l’entrée de Biarritz, des panneaux avertissent le voyageur qu’il entre dans une ville impériale. Le nom de rues lui assène définitivement cette sensation. Il serait dans un monde huppé. La plage est celles des rois et la reine des plages. Afin de rehausser la station balnéaire, on peut rajouter une petite touche en disant : « Ici, il y a aussi la maison de Poutine ». Mais attention de ne pas en dire trop. Le reste est couvert du sceau « Confidentiel », au même titre que le déversement nocturne des égouts de la ville dans les eaux de baignades lorsque les réservoirs de rétention sont pleins.

 L’omerta est respectée.

Cette maison au clocheton qui trône au-dessus de la Chambre d’amour a été achetée avec de l’argent mafieux, volé par Poutine à la population affamée de Saint-Pétersbourg au début des années 1990. Travaillant à Saint-Pétersbourg à l’époque, je ressentais moi aussi des difficultés pour me nourrir.

 Poutine, maire adjoint de la ville, avait conclu des contrats de troc, matériaux contre victuailles, pour résoudre les problèmes d’approvisionnement. L’un de ces contrats a été conclu par l’intermédiaire de Gennady Timtchenko, un collègue du KGB. 120 millions $ de matériaux, pétrole, bois, métaux, devaient être échangés contre de la nourriture. Les matériaux ont été expédiés à l’étranger. Pas une miette n’est venue rassasier la population à la diète. Gennady Timtchenko est devenu le premier milliardaire de Saint-Pétersbourg. Il s’est enrichi, avec le concours de Poutine, grâce au pillage des biens de l’État qui furent bradés. Ce fut les années de privatisation. La concurrence était rude. À Saint-Petersbourg, 8.000 personnes ont été assassinées sur contrat, certaines avec des agents radioactif et chimique sortis des laboratoires du KGB rebaptisé FSB, dont Poutine deviendra directeur.

 Le premier propriétaire a été  Gennady Timtchenko. La gentilhommière a été transmise ensuite à Kirill Chamalov. Comme Timtchenko, les Chamalov sont le milieu le plus rapproché de Poutine. Ils se sont enrichis avec la privatisation les biens du Parti communiste fraîchement interdit par Eltsine. Ils ont été les premiers actionnaires de la banque ROSSIA, que l’on appelle aussi la « banque des amis de Vladimir Poutine ». Puis, ce fut la privatisation de Gasprom et d’autres fleurons de feue URSS. L’opposant Boris Nemtsov avait dénoncé ces escroqueries. Il a été assassiné de cinq balles dans le dos devant le Kremlin en 2015.

 Kirill Chamalov, oligarque et propriétaire suivant de la résidence biarrote, avait pour épouse Ekaterine Tikhonova. Tikhonova était le nom jeune fille de l’arrière-grand-mère de la mariée. Son véritable nom est Poutine, soit la fille cadette de Vladimir Poutine. Depuis le couple a divorcé.

Vous ne trouverez jamais le nom de Poutine sur un bien à l’étranger. Cette prudence, propre aux agents secrets, leur a permis de survivre dans cette jungle, de devenir milliardaires et d’accéder au pouvoir. Nous dirons néanmoins Poutine, car il s’agit de la mafia de Poutine, bien présente au Pays basque.

 Le contrôle des cerveaux commence par celui de l’information.

 En février 2018, des anarchistes bayonnais, aidés d’opposants russes, avaient apposé leurs affiches sur le portail de la maison de Poutine. Ils voulaient dénoncer la répression, la torture à l’électricité d’anarchistes en Russie. Les réseaux sociaux avaient largement commenté et diffusé cet événement. Mais depuis, la propagande russe a travaillé au Pays basque. Deux ans plus tard, les « Sans dieu ni maître » sont restés muets comme des carpes lorsque leurs camarades russes ont été condamnés à des peines allant à 18 ans de prison à régime sévère par un tribunal militaire. L’omerta est totale. Toutes les sensibilités de l’opinion publique sont contrôlées dans les moindres détails par Moscou. La CGT est contrôlée par les contacts intersyndicaux de l’époque soviétique, le commerce craint de perdre la clientèle venue de l’Est, les Basques sont confortés par le soutien de la puissance russe. L’endroit le plus anonyme de Biarritz semble être à l’adresse 9 Avenue Général Mac Croskey.

Des amis russes avaient visité Biarritz. Ils avaient demandé à leur guide de leur montrer la maison de leur président. Depuis la grande plage, on leur a dit : « Elle est par là ». Et puis c’est tout. Cherchez-la donc vous-même ! Ils ne l’ont pas trouvée.

 Un magnifique panorama s’ouvre depuis le phare. Les guides y mènent leurs clients pour le commenter. Toutefois, ils ignorent cette bâtisse remarquable dont on s’honore de si loin. Elle devient invisible lorsqu’on y est devant. Ce comportement généralisé laisse supposer qu’il a des consignes d’en haut.

 Un groupe de touristes abandonnés par leur guide m’avait rapporté son explication : « Avant, il y avait des Russes, maintenant, il y a des Espagnols ». Je leur ai répondu : « Si les Espagnols parlent russe avec l’accent russe, effectivement ils doivent être Espagnols ».

 La station balnéaire évoque la maison de Poutine, mais sait retenir sa langue pour ne pas faire fuir une clientèle cossue : la russe. Biarritz a besoin de publicité, pas cette dernière. Au contraire. Elle est venue ici pour jouir en toute tranquillité de biens acquis par le sang en Russie. Une brouille diplomatique pourrait coûter très cher au commerce biarrot et aux intérêts français.

 La paradiplomatie.

Poutine, ville russe, se devait d’avoir un consul de qualité. Monsieur Alexandre Miller de la Cerda, Consul honoraire de Russie à Biarritz entonne les accents de propagande du Kremlin avec les « Idiots utiles », selon l’expression de Lénine. Les salons dorés biarrots chantent à l’unisson un même refrain avec les anarchistes, CGT-tistes, indépendantiste, marginaux de tout poil du prolétariat bayonnais, « Les ennemis de Poutine sont les fascistes et des néonazis de Kiev ». Alexandre Miller de la Cerda a signé un texte (site russky-most) préparé par les services secrets russes.

 L’homme de lettres ne devrait pas ignorer que la diplomatie russe est un vecteur du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie dirigé par Sergueï Narychkine issu d’une famille russe noble comme lui. Le service effectue une activité d’intelligence. Il est proche des institutions du monde russe, de l’ambassade de Russie, des bureaux consulaires, paradiplomatiques et d’autres ONG à l’étranger. Il intervient au travers de Rossotrudnichestvo, une structure pro-Kremlin qui sous couvert d’organisations diverses anime des réseaux d’agents légaux et illégaux, composés de résidents nationaux et étrangers. Il pratique l’espionnage politique et il gère les réseaux d’agents d’influence, ceux qui rabâchent la même propagande que Monsieur le consul honoraire.

 Voici les textes :

 Les diatribes du consul honoraire sont des copiées-collées de la propagande la plus brute et la plus brutale de son employeur. Par contre, le GOULAG revenu en Russie avec Poutine au Kremlin, la répression politique, les horreurs de la guerre russe en Tchétchénie, en Syrie, lui sont invisibles. Le paradiplomate se mêle d’affaires politiques et religieuses dans les Balkans, en Ukraine et à Biarritz. Il milite ardemment pour le rattachement de cette dernière paroisse au patriarcat de Moscou dont le patriarche Kirill est un agent notoire du KGB soviétique d’abord, puis du FSB russe à présent.

 Tout diplomate qui aurait osé les déclarations d’Alexandre Miller de la Cerda aurait été contraint de faire ses valises et de rentrer chez lui. Mais, Alexandre Miller de la Cerda a un statut multicarte : basque, gascon, noble, homme de lettres, diplomate honoraire, etc. Le gratin local est ébahi devant ses titres de noblesse et son érudition. Icône de l’imaginaire publicitaire biarrot, le ternir pourrait faire baisser le chiffre d’affaires du commerce local. Tout lui est permis. Il est l’agent d’influence par excellence, capable de retourner en faveur du Kremlin l’opinion publique de toute la côte basque et au-delà. Il ne s’en prive pas.

 Rue de Russie à Biarritz.

 

Rue de Russie à Biarritz © Archive Pierre HAFFNER Rue de Russie à Biarritz © Archive Pierre HAFFNER
La rue de Russie à Biarritz n’est pas la rue de l’orthodoxie. En Russie, il y a des chrétiens orthodoxes, catholiques, des baptistes, des témoins de Jéhovah déclarés extrémistes par Poutine et punis de sept ans de prison, des musulmans, des bouddhistes, des juifs, des chamanistes et des athées. La rue de Russie à Biarritz est la rue de tous et non pas des seuls orthodoxes malgré leur prétention. Cette rue est aussi celle des prisonniers politiques qui croupissent dans le GOULAG de Poutine, alors que leurs coreligionnaires se font bronzer sur la grande plage.

 À plusieurs reprises, des orthodoxes, parfois revêtus de soutane, nous ont interpellés depuis leur trottoir pour nous chasser de cette rue de Russie. Au non de cet humanisme chrétien qui nous unit, je les ai invités à nous rejoindre pour sauver nos frères emprisonnés en Russie. Mes efforts sont restés vains.

Les ecclésiastiques sont alors intervenus auprès de la préfecture pour obtenir satisfaction. Les fonctionnaires leur ont répondu que notre manifestation était tout à fait légale, car déclarée, et qu’il n’y avait pas lieu de l’interrompre. Après un échange de courrier, chacun est resté sur ses positions, sans toutefois renoncer.

Les choses se sont toutefois corsées avec l’apparition d’un bigot aux allures de boxeur. Sorti comme un diable païen, il s’est précipité sur nous pour en découdre, il nous a menacés de vérifier notre dossier en préfecture et nous a dit que l’on puait. Retiré dans le saint enclos, il nous a arrosés avec le tuyau du jardin. Ce n’était pas de l’eau bénite, mais un geste de haine. Les réseaux de Poutine ont infiltré l’orthodoxie, pourtant traditionnellement blanche en France. L’amour du prochain devient la haine de celui-ci.

 Toutes ces actions s’inscrivent dans un plan de guerre hybride déclenché par Poutine qui veut renégocier le partage du monde après la dislocation de l’URSS. L’actuel ne lui convient pas. Sa stratégie met l’accent sur des moyens non militaires. L’objectif est de retourner l’opinion publique, la classe politique, l’administration, l’élite, la diaspora russe, les églises dans les pays de résidence, afin de faire perdre à l’adversaire le contrôle de la situation dans son propre camp, de téléguider les masses, les mouvements, associations et diverses forces grâce à un réseau d’agents d’influence recrutés sur place. Ils seront le catalyseur prépondérant susceptible d’élever l’intensité de conflits existants dans ces pays, d’en susciter de nouveaux. Ils seront le vecteur principal porteur de politiques intrusives et agressives. Je vous renvoie aux déclarations de monsieur le Consul honoraire de Russie à Biarritz pour vous en convaincre.

 Nous devons rester maîtres de notre information. Ne pas céder aux discours de haine prononcés par des personnes qui troquent titre honneur et autres avantages contre servitudes.

 N’écoutez pas ceux qui courtisent l’argent sale russe, à Biarritz ou ailleurs. Écoutez les réfugiés, ceux dont les frères restés en Russie ont été condamnés à des années de prison. Eux, ils vous diront la vérité sur le régime de Poutine. Et surtout, défendez-les !

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