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Le 27 janvier 2016, le tribunal correctionnel du quartier de Tverskoy à Moscou a jugé Irina Yatsenko pour avoir fait, le 9 janvier, un piquet de protestation solitaire sur la place du Manège à Moscou. Au moment de son arrestation, elle tenait entre ses mains une affiche sur laquelle était écrit un slogan : « Faites l’amour et non la guerre !»
J’ai été tout d’abord très étonné que l’on puisse être condamné pour avoir appelé les hommes à s’aimer et non à guerroyer. Mais surtout, c’est le nouvel article 212.1 du Code pénal russe adopté par Poutine qui m’inquiète, car il menace de lourdes peines les opposants. Après le troisième piquet, la loi prévoit cinq ans de prison. J’ai donc décidé de me déplacer pour assister au procès de Irina Yatsenko. Elle a effectué un piquet solitaire. C’est la seule forme de protestation spontanée encore autorisée par le pouvoir. Poutine a décidé d’y mettre fin et les condamnations commencent à tomber.
- Ildar Dadin a été condamné à trois ans de prison.
- Vladimir Younov, âgé de 78 ans, a pu éviter la prison en s’évadant de l’hôpital où il était soigné. Il a franchi clandestinement la frontière ukrainienne et a demandé le statut de réfugié politique dans ce pays.
- Irina Kalmikova s’est également évadée de Russie pour éviter la prison. Avec son gamin, elle a franchi à pied la frontière ukrainienne de nuit et par un froid glacial à travers champs, surmontant des congères de neige.
- Mark Galpérin s’est vu interdire de quitter le territoire russe en attente de son procès qui devra le conduire certainement en prison.
Poutine veut mater les opposants. À présent chacun réfléchit à deux fois avant de défier le dictateur.
Trois condamnations, comme celle que pourrait recevoir Irina Yatsenko aujourd’hui, peuvent conduire à la prison pour des années. Raison invoquée, « violations répétées de l’ordre établi, par l’organisation ou la tenue de réunions, rassemblements, manifestations, marches et piquets » selon ce nouvel article 212.1 du Code pénal ».
Arrivé à l’adresse du tribunal, j’ai tout d’abord été frappé par l’architecture, ou plutôt par le manque d’architecture et la vétusté du bâtiment. Certes, l’habit ne fait pas le moine. On peut rendre une justice équitable dans n’importe quel lieu. Il s’agit d’un immeuble ancien d’habitation du style des années Khrouchtchev, chichement entretenu. L’entrée est étroite. Les escaliers aussi. On s’y croise avec difficultés. Le couloir du premier étage sert de ce que l’on appelle en France « salle des pas perdus ». Ce sera ici le « couloir des pas perdus » sans possibilité de marcher étant donné son exiguïté. Apparament, le pouvoir n’investit pas dans l’immobilier judiciaire.
Je me retrouve là avec Irina Yatsenko et la dizaine de personnes venues l’accompagner. Irina Yatsenko est une jeune femme. Elle possède encore sur le visage les traits de l’adolescence. Ses compagnons sont des militants de la société civile, pour certains, témoins des faits qui lui sont reprochés. Certains ont été déjà condamnés pour des actions de ce type. Ils connaissent les lieux, le juge, ses méthodes, et viennent ici régulièrement pour se soutenir les uns les autres au gré de la rotation des inculpations. Des petits bouts de femmes frêles à première vue, des hommes aux cheveux blancs, qui marchent parfois en s’appuyant sur leur canne. Mais dès que l’on commence à parler avec eux on est frappé par leur hardiesse, leur témérité tranquille et surtout leur ténacité. En quelques mots, ils décrivent le combat de ces irréductibles qui luttent en Russie : ces héros que sont les dissidents de l’ère Poutine. L’Ukraine libérée est un phare qui anime leur cœur. Ils font référence au combat de Nadejda Svatchenko, députée et aviatrice ukrainienne jugée en Russie, et de son avocat. Son courage anime leur cœur. Ils parlent calmement, mais leurs mots donnent une force dont on se remplit et que l’on a envie à son tour de transmettre autour de soi. Et si c’était ainsi que l’on renversera la dictature de Poutine, enfin ?
Soudain, un policier ouvre la porte d’audience et dit : « Que les témoins entrent ! » Bien que je ne sois pas témoin, nous sommes tous entrés, ou presque. Le prétoire est la salle de séjour d’un ancien appartement trop petit pour contenir tout le monde. Deux personnes sont restées dans le couloir. Malgré nos tailles menues, nous étions serrés sur le banc.
La juge Helena Boulgakov pénètre. Quel fut mon étonnement de voir qu’une seule personne peut juger une affaire correctionnelle à l’issue de laquelle l’accusée puisse être privée de liberté pour plusieurs années ?
Il n’y avait pas de procureur. Il n’y a donc pas eu de réquisitoire et de demande de peine de sa part. C’est le juge qui remplit le rôle d’accusateur. Juge et procureur !
Oleg Beznisko, avocat de Irina Yatsenko est intervenu avec brillance. Il a transmis les photos et les vidéos des événements que la juge n’a pas visionnées. Celles-ci infirment totalement la version policière. Il a demandé à ce que la juge entende les dépositions des témoins présents. Nouveau refus.
Irina, d’une voix ferme et calme, a décrit les événements. La juge semblait somnoler, le regard hagard baissé vers le sol.
Elle émergea du coma pour demander à l’avocat Oleg Beznisko de parler à son tour.
Ce dernier a mis en évidence les falsifications de la procédure.
Le protocole policier de l’arrestation a été fait et signé par des policiers qui ne sont pas intervenus Place du Manège pour arrêter Irina Yatsenko. Ils ne sont pas témoins des faits. Cela ne les empêche pas de décrire deux autres piquets pour justifier l’arrestation pour piquet multiple. Personne n’a jamais vu ces deux autres piquets qui n’ont pas été arrêtés, ainsi que les affiches imaginaires qu’ils étaient censés tenir. L’avocat a demandé au juge : « Où sont ces deux personnes ? » « Où sont leur affiche ? » On n’aura pas de réponse.
La convocation au tribunal pour le 27 janvier a été remise à Irina Yatsenko par les policiers du commissariat lors de son arrestation le 9 janvier. Le juge et les policiers c’est pareil. La justice est si dépendante de la police que c’est cette dernière qui tient son agenda et les personnes sont convoquées au tribunal avant que les juges examinent le dossier. Le verdict des juges, c’est aussi celui des policiers.
Les provocateurs fascistes qui sont venus crier afin de perturber le piquet pacifique d’Irina Yatsenko n’ont pas été inquiétés par la police. Leur nom est connu. L’avocat a demandé leur audition. En vain.
Dans le fourgon de police qui a conduit d’Irina Yatsenko au commissariat de police, il y avait trois personnes arrêtées. L’une d’elles était capuchonnée, précisa Irina Yatsenko. Elle a disparu. Elle est absente de tous les protocoles de police. Où est-elle ? Qui est-elle ?
Au commissariat, Irina Yatsenko a été reçue et fouillée par une femme policière. On ne retrouve aucune femme policière dans les protocoles de la police.
L’avocat a rappelé au juge que la constitution russe garantit les libertés de pensée, d’expression et de rassemblement. Elle a force sur toute autre loi. Le rôle de la police est de protéger la liberté d’expression, donc les piquets solitaires. Elle aurait dû protéger Irina Yatsenko et arrêter les personnes venues perturber son piquet.
L’avocat a remis la totalité des pièces à la juge en lui demandant de les examiner.
La juge s’est retirée. Nous avons, nous aussi, quitté la salle.
Dix minutes plus tard, nous sommes revenus pour entendre le verdict. La juge a dit, ce délit ne peut être pardonné ! Irina Yatsenko est condamnée à une amende de 10.000 Rb.
Le dossier était complexe et fortement contradictoire. De toute évidence, la juge n’a pas eu le temps d’examiner les pièces qui lui ont été remises par l’avocat. Les témoins n’ont pas été entendus, les vidéos n’ont pas été visionnées, les fausses déclarations policières, pas vérifiées. Il n’y a pas eu de demande d’information complémentaire. Le verdict est prononcé séance tenante ! Poutine a besoin d'une justice expéditive pour mater l’opposition. Acquitter Irina Yatsenko, serait l’encourager.
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Épilogue : je connaissais les pays fascistes à la lecture de la presse française ou par le témoignage des réfugiés, espagnols, portugais ou sud-américains en France. Mais je ne pensais pas que je vivrais moi même un jour dans un pays fasciste. Aujourd’hui, expatrié français en Russie, j’observe cette réalité.
Mais surtout, j’ai rencontré des gens, modestes, mais qui luttent contre cette force maléfique. Merci à eux ! Ils me donnent la force de l'espoir.