Agents secrets russes contre Nadejda Petrova.

Le FSB, service fédéral de sécurité de Russie est un virtuose. Il a lancé Interpol, ses agents et même l’opposition russe aux trousses de Nadejda Petrova. Cette voix féminine déclarée « chef terroriste » en Russie, continue de défier le Kremlin depuis l’étranger. Le FSB n’a pas pu la réduire au silence. Restons vigilants, car Lubyanka n’abandonne jamais ses proies.

Gennadii Esaul, Nadejda Pétrova, Pierre Haffner © Pierre HAFFNER Gennadii Esaul, Nadejda Pétrova, Pierre Haffner © Pierre HAFFNER
La révolution prédite pour le dimanche 5 novembre 2017 par Viatcheslav Maltsev a tourné au fiasco. Le politique avait prophétisé que 100 ans après l’octobre rouge de 1917, une nouvelle insurrection bouleverserait l’ex-pays des soviets. Selon lui, les rotations de notre planète autour du soleil décomptaient le temps restant à vivre pour Poutine au Kremlin. Mais les lois qui régulent les mécanismes célestes et celles qui gèrent les sociétés humaines sont fort différentes.

En 1917, Lénine n’avait pas prévenu le chef du gouvernement provisoire Kerenski qu’il prendrait d’assaut le palais d’hiver. Maltsev a prévenu deux ans à l’avance Poutine qu’il le renversera. Le slogan de son mouvement « Artpodgotovka » était : « On n’attend pas. On se prépare ! » Poutine s’est préparé lui aussi. Il l’a fait à sa manière, avec les services secrets. Trois mois avant la date fatidique, Maltsev a commencé à douter de sa révolution. Prudent, il a quitté discrètement la Russie, abandonnant ses partisans sur place. Avec deux autres compagnons et sans visa, le révolutionnaire en herbe s’est retrouvé bloqué dans les Balkans. C’est l’auteur de ses lignes (Pierre HAFFNER) qui est allé repêcher cette petite équipe au nez à la barbe des services secrets du Kremlin qui infestent la région. Je les ai amenés le plus illégalement du monde en France, où ils ont obtenu l’asile politique. Mais tous n’ont pas eu cette chance.

Le 5 novembre 2017, jour de la révolution programmée par Maltsev, toute personne arrivant sur la place du Manège à Moscou était immédiatement arrêtée par la police. Des dizaines d’activistes de « Artpodgotovka » ont été accusés d’extrémisme et de terrorisme. Conscients de la menace, ceux qui le pouvaient encore ont tenté de se dérober. Ce fut un sauve-qui-peut, qui ne fut pas général. Hélas ! Seuls les plus chanceux ont pu mettre une frontière sûre entre eux et les hommes du Kremlin à leurs trousses.

L’état-major de Maltsev s’est transformé pour l’occasion en agence de voyages pour opposants en cavale. Toutes les ficelles ont été utilisées pour aider les fuyards : réserver des transports, inventer des astuces pour leur faire franchir des frontières. Maltsev et son équipe se sont acquittés de cette tâche. Les personnes prises en charge ont fini par atteindre un endroit sur où elles ont pu poser enfin leurs valises. Un seul bémol : Nadejda Petrova s’est retrouvée en Autriche. Vienne était alors le meilleur allié du Kremlin en Europe. Le pouvoir autrichien lui a refusé l’asile politique et Moscou a tenté de la récupérer avec un mandat Interpol. Une longue bataille contre les réseaux de Poutine en Europe nous a permis de faire échouer cette opération et d’accueillir Nadejda Petrova en France.

Aucun fugueur ne retournera en Russie tant que Poutine sera au pouvoir. Mais pourquoi donc certains opposants effectuent-ils sans crainte des allers-retours entre la France et la Russie ? Qui sont-ils et quel est le but de leurs voyages ?

Dmitry Murmalev © FaceBook Dmitry Murmalev © FaceBook
Dmitry Murmalev a été arrêté avec des militants de « Artpodgotovka » le 12 octobre 2017 sur la place du Manège à Moscou, par les services spéciaux russes qui voulaient prévenir la révolution du 5 novembre 2017 de Maltsev. Le « veinard » a été libéré cinq jours plus tard. Par contre, ses compagnons, Yuri Korny, Andrew Tolkachev et André Cheptea sont toujours en prison. Le 20 novembre 2019, un tribunal militaire a entrepris de les juger. Ils sont accusés d’avoir eu l’intention d’incendier quelques balles de foin humide abandonnées après l’exposition « Automne doré ».

Depuis, Dmitry Murmalev libre a effectué au moins deux voyages en France. Il ne s’agit pas de tourisme. Il y a rencontré des membres de « Artpodgotoka » dont Viacheslav Maltsev. Soit Dmitry Murmalev est inconscient des risques qu’il court en se compromettant ainsi, soit il est en service commandé et ne risque rien, comme ce fut le cas le12 octobre 2017 quand il a été arrêté puis libéré par le FSB.  

Carte de visite porfessionnelle de Dmitry Murmalev © Nadejda Petrova Carte de visite porfessionnelle de Dmitry Murmalev © Nadejda Petrova
À présent, Dmitry Murmalev intervient au procès en tant que témoin à charge contre ses anciens compagnons. Un témoin anonyme dépose également. Les enregistrements audio nous ont convaincus que ce témoin secret n’est autre que Dmitry Murmalev lui-même. L’accusation se base sur une conversation capitale entre 4 personnes : Nadejda Petrova, son mari Guennadi Esaulov (accusés et réfugiés en France), Andrew Tolkachev (accusé), et Murmalev (témoin à charge). Dmitry Murmalev a effectué cet enregistrement. Pour ses missions secrètes à l’étranger, Murmalev a besoin d’une couverture. Il présente une carte de visite de la société Pemberton-Yacht-service. Cette société possède une représentation à Antibes prisé pour ses ports de plaisance par les oligarques russes.

Le nom de Nadejda Petrova est prononcé constamment au cours de ce procès. Par souci de manifestation de la vérité, Nadejda Petrova a demandé à être interrogée depuis la France par vidéoconférence, soit par les juges, soit par des journalistes des chaînes nationales russes. En vain ! Personne ne veut l’entendre.

J’ai (Pierre HAFFNER) subi des pressions de la part de Robert Isaev et Inna Kholodotseva pour me faire cesser tout contact avec Nadejda Petrova. La méthode est classique : «  Nadejda Petrova est un agent secret du FSB ».

Robert Isaev, réfugié politique russe en France, m’a écrit deux fois pour me demander de cesser d’aider Nadejda Petrova, car elle serait un agent secret russe. Mes articles doivent déranger quelqu’un.

Inna Vadimovna Kholodtsova est intervenue auprès de moi, mais de manière plus autoritaire. Lorsque je l’ai informée que je m’apprêtais à écrire un article sur Nadejda Petrova, elle m’a ordonné de renoncer à ce projet, sinon elle me bloquera sur tous les réseaux sociaux. Ce qui fut fait. J’ai depuis écrit plusieurs articles malgré son dictat. Les affirmations de Inna Kholodtsova s’appuient sur des déclarations écrites en prison par des militants de « Artpodgovka ». Accusés de terrorisme, ils ont cherché à transférer leur responsabilité sur Nadejda Petrova en fugue. Ils étaient passibles de 20 ans de prison. Ils ont été condamnés en définitive à des peines de 7 à 9 ans de prison.

Inna Kholodtsova © valenik.ru Inna Kholodtsova © valenik.ru

Par quels procédés Inna Kholodtsova a pu obtenir ces lettres alors que leurs auteurs étaient en cellules d’isolement du FSB. Ils ne pouvaient recevoir ni expédier aucun courrier. Ces lettres ont été écrites sous la dictée de leurs geôliers et transmisses par eux. Inna Kholodotseva en a reçu possession. Elle a été à la source de tous ces ragots. Elle les a adressées à la presse d’opposition dont OVD-info qui en a fait ses choux gras. C’était l’opération du FSB : « Coup de poignard dans le dos de Nadejda Petrova », en complément du mandat d’Interpol.

Le FSB a ainsi réussi le tour de force de retourner une partie de l’opposition russe contre Nadejda Petrova au moment où cette dernière avait le plus besoin d’aide, car poursuivie également par un mandat Interpol à la requête du même FSB.

L’intelligente Inna Kholodtsova est consciente du rôle qu’elle a joué. Mais ne serait-elle pas elle-même agente du GRU, c’est-à-dire des services secrets militaires russes ?

En 2007, Inna Vadimovna Kholodtsova, née le 10 décembre 1961, travaillait en tant qu’inspecteur à l’Académie d’État militaire du ministère de la Défense de la Fédération de Russie.

Commission centrale électorale Commission centrale électorale

La militaire est passée sans transition du ministère de la Défense au parti de Yabloko, chez les opposants. Tout comme Murmalev, dont elle connaît les activités, Inna Kholodtsova voyage régulièrement entre la Russie et la France, où réside sa fille. Son occupation n’est pas que familiale. Le 5 novembre 2019, elle est intervenue sans crainte de représailles de la part des autorités russes sur la chaîne YouTube du « terroriste » Viacheslav Maltsev. Y participait également Robert Isaev.

Le procès qui se déroule actuellement à Moscou condamnera Yuri Korny, Andrew Tolkachev et André Cheptea à de lourdes peines de prison. Personne n’a d’illusion sur le verdict prochain de ce tribunal militaire. Ce verdict pourrait être utilisé pour relancer un mandat Interpol contre Nadejda Petrova, ou expliquer une élimination physique éventuelle de Nadejda Petrova par des tueurs du GRU à l’étranger. Il s’agirait d’un règlement de compte dans les rangs de l’opposition russe.

Les autorités françaises doivent être conscientes des dangers qui pèsent sur Nadejda Petrova et assurer sa protection.

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