L’automne russe arrive dans la rue

Le Tsar est bon, les boyards sont mauvais. Poutine va intervenir pour atténuer la réforme des retraites en Russie. Les députés et le gouvernement n’y étaient pas allés de main morte en repoussant de 8 ans l’âge de départ des femmes en retraite, et de 5 ans pour les hommes. Le souverain doit intervenir prochainement pour calmer la révolte qui gronde, avant que les Russes rentrent de la datcha.

Navalny sort de prison lors de son avant-dernière arrestation. © dw.com Navalny sort de prison lors de son avant-dernière arrestation. © dw.com
Sentant l’automne revenir et le retour des citadins dans les villes, le Kremlin a pris des mesures préventives. Les opposants Serguey Oudaltsov et Alexey Navalny ont été arrêtés et emprisonnés pour 30 jours. Ils seront derrière les barreaux le 9 septembre jour de l’élection du maire de Moscou. La campagne électorale a eu lieu en août. Ce n’est pas le meilleur mois pour mobiliser les électeurs. Les élections ont lieu en septembre alors que ceux-ci profitent des derniers jours de soleil à la datcha. Effectivement, le peuple fera mieux de récolter ses fruits et légumes avant l’hiver plutôt que d’aller voter, car le résultat est connu d’avance.

Les candidats de l’opposition n’ont pas réussi à surmonter les interdictions ou le filtre électoral.

Qu’est-ce que le filtre électoral municipal ? Pour être candidat à l’élection du maire de Moscou, il faut franchir un obstacle, c’est-à-dire présenter 110 signatures de soutien de députés municipaux déjà élus dans 75 % des districts de Moscou (dans la capitale, il y a 146 districts). Les candidats indépendants doivent également présenter plus de 36 000 signatures de Moscovites. Seuls les candidats de « Russie unie », qui possèdent plus de 1.150 députés à Moscou, peuvent franchir sans difficulté cet encombre. Les candidats libéraux tels Ilya Yashin et Dmitry Gudkov n’ont pu faire valider leur candidature.

Navalny n’a jamais pu faire enregistrer son parti, dont il a changé quatre fois le nom pour tenter de contourner l’interdiction. En 2013, on lui avait fait un cadeau en lui permettant de se présenter contre le maire sortant et ami de Poutine, Serguey Sobianine. Cette année, Alexey Navalny ne lui fera pas ombrage. Il sera lui-même à l’ombre en ce jour d’élections qui sera aussi, à son appel, jour de manifestation contre la réforme des retraites. Alexey Navalny a été condamné à 30 jours de prison pour une manifestation qu’il avait organisée le 29 janvier. Le meilleur moment pour le priver de liberté pour ce délit hivernal a été l’automne. Simple hasard !

Cote de popularité de Poutine © Levada-centre Cote de popularité de Poutine © Levada-centre
Poutine a raison d'être inquiet. La réforme des retraites a modifié l’humeur de la population. La TVA a été portée de 18 à 20 %. Paradoxalement, le rouble a chuté, alors que le prix du pétrole et les revenus tirés de celui-ci ont doublé. La dépréciation de la monnaie se poursuit. Elle provoque une flambée des prix. Selon l’institut de sondage “Levada”, la cote de Poutine a subitement chuté au niveau de décembre 2011. À l’époque, l’opposition avait fait le plein de ses manifestations contre le pouvoir. Les Russes pourraient surmonter à nouveau la peur d’être arrêté et ressortir dans la rue.

 Mais, les mouvements de protestation avaient atteint leur apogée, non pas en 2011, à l’appel de l’opposition libérale à Moscou, mais en 2005 en province. Le pouvoir voulait monétiser alors les avantages accordés aux retraités, c’est-à-dire les supprimer. Le mouvement était dirigé par le parti communiste bien implanté dans les régions et principalement parmi les personnes âgées.

Les communistes ont accès aux médias locaux et aux chaînes de télévision fédérales. Ces derniers ont relayé dernièrement sa proposition de procéder à un référendum sur la réforme des retraites. Ses meetings sont retransmis. L’opposition libérale et non parlementaire en général n’a pas ces possibilités. Mais le Parti communiste est un parti du système. Il pourrait faire preuve d’une certaine prudence et céder aux demi-mesures que proposera Poutine, c’est-à-dire rester dans le cadre de l’opposition “officielle”. Cette logique a été observée plus d’une fois, notamment l’an dernier lors des manifestations contre le projet de rénovation à Moscou. Il s’agissait de l’expulsion de la population hors du centre-ville.

Alexeï Navalny et son équipe peuvent être considérés comme la deuxième force politique. Elle est implantée principalement dans les grandes villes et parmi la jeunesse. La réforme des retraites n’est pas un problème aussi ardent pour la jeune génération. La liberté sur internet, la corruption, la justice, sont plutôt ses sujets centraux évoqués par les documentaires de grande qualité faits par le “Fond anticorruption” d’Alexey Navalny. Il n’a pas accès aux médias, sinon pour y être critiqué, ou lorsqu’on le met en prison. L’opposition libérale est privée de parlementaires. Ces derniers ont la possibilité de s’adresser aux électeurs sur les chaînes de télévision fédérales et locales. Par contre, elle communique et maîtrise parfaitement les réseaux sociaux, et YouTube. Elle ne touche ainsi qu’une frange de la population, la jeunesse principalement.

Cote du premier ministre © Levada-centre Cote du premier ministre © Levada-centre
Mais le pouvoir pourrait perdre sa légitimité régalienne auprès des électeurs. Le processus est déjà consommé pour le Premier ministre immuable Medvedev et son gouvernement. La chute est fortement engagée pour le président. L’édifice tient seulement par le pouvoir d’un homme président à vie. Pour relancer sa popularité, la botte secrète de Poutine, c’est la guerre (voir enquête Levada ci-jointe) :

  • 1999, contre la Tchétchénie,
  • 2008, contre la Géorgie,
  • 2014, contre l’Ukraine.

Les observateurs politiques s’attendaient à un nouveau conflit au mois d’août, plus particulièrement après le Mondial. Le Kremlin s’est contenté de manœuvres grandioses pour le moment, sans plus. Les sondages démontrent que les Russes sont de moins en moins enclins à croire qu’ils ont un ennemi extérieur. L’Occident n’est plus à ses yeux un adversaire. L’idée qu’ils seraient mal gouvernés commence à devenir populaire parmi le peuple.

Les déclarations prochaines de Poutine pour amenuiser l’impact des réformes des retraites de son gouvernement, lui permettront-elles de se présenter comme le contre-pouvoir du bon Tsar envers les méchants  Boyards ?

La bacchanale répressive qui déferle sur le pays sera-t-elle capable, comme l’affaire Bolotnoe le 6 mai 2012, de museler l’opposition radicale ? Les arrestations ont déjà réuni Serguey Udaltsov et Alexey Navalny derrière les barreaux. Il ne reste plus qu’à concrétiser cette union dans la rue.

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