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Billet de blog 28 décembre 2016

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La nouvelle opposition russe.

Le 20 décembre 2016 rue Miasnitskaya à Moscou, alors que je suivais paisiblement des militants du « Mouvement 14 % » opposants à Poutine, j’ai été agressé dans le dos par un agent du FSB (ex-KGB). Le fonctionnaire des services secrets a ensuite tenté de briser à coup de talon mon iPhone tombé sur le trottoir, puis m’a projeté violemment sur la voirie très fréquentée à cette heure.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le FSB tue © B l,

Allongé sur la chaussée, un concours bienheureux de circonstances a voulu que le véhicule qui aurait dû m’écraser se soit arrêté à temps. Le comble est que mon agresseur a ordonné ensuite à la police de m’arrêter. Relâché cinq heures plus tard sans explications, j’attends encore de savoir les raisons de cet attentat à l’encontre de ma personne et de mon arrestation.

Cette aventure est anecdotique. Elle permet de comprendre la stratégie de terreur que Poutine fait régner actuellement en Russie, et le courage de ceux qui tentent de s’y opposer.

Le Tchékiste est toujours vivant.

Rappelez-vous les puissantes manifestations de décembre 2011 qui avaient rassemblé 100.000 personnes au centre historique de Moscou. Elles étaient une réponse aux fraudes massives lors des élections législatives du 4 décembre 2011 à la Douma d’État. Il y a eu ensuite les grandes manifestations du 10 et du 24 décembre 2011 à Bolotnaya et à l’avenue Sakharov. Il s’agissait des plus grands rassemblements de rues que l’on n’avait plus vus en depuis 1993 en Russie. L’on pouvait alors penser que la société civile russe se mobiliserait à nouveau pour préserver sa jeune démocratie.

Puis, il y a eu la manifestation du 6 mai 2012 appelée aussi « Marche du million ». Elle contestait la nième réélection frauduleuse de Poutine. En réalité il s’agissait de sa quatrième réélection, car Poutine avait roqué son mandat précédent, le troisième, avec son Premier ministre complice Mevedev. Cette dernière inauguration présidentielle était surtout inconstitutionnelle, car une personne ayant accompli deux mandats ne peut devenir président à vie. Le 6 mai 2012, le parcours de cette dernière grande manifestation de l’opposition unie pour une dernière fois avait été autorisé. Il devait se dérouler de la place Oktiabrskaya jusqu’à la Place du Manège située au centre historique de Moscou. Or, Poutine avait ordonné aux forces spéciales de barrer inopinément la route aux opposants, juste devant le Kremlin sur le « Grand pont de pierre », afin de les confiner sur la place Bolotnaya. Cette dernière est en fait une île que les barrages policiers peuvent facilement isoler en bloquant les ponts d’accès au centre-ville. La manifestation, atteignant le centre-ville, aurait eu une signification hautement symbolique et surtout stratégique, car les participants auraient pu bloquer et occuper les bâtiments de l’appareil d’état. En effet, dans ce quartier se situent le Kremlin, fortifié certes, mais aussi, la Douma d’État, des ministères, l’administration présidentielle et sur les hauteurs de Lubyanka le KGB non protégé de la foule.

Le KGB est de retour.

Le pouvoir doit être issu du peuple. Les élections doivent être sincères. En cas de fraudes électorales, le peuple frustré est en droit de récupérer dans la rue le pouvoir usurpé dans les urnes.

En 2012, Poutine savait que sa réélection frauduleuse susciterait une protestation en Russie. C’est cela qui s’est produit le 6 mai 2012 à Bolotnaya. Poutine craint ce que les Russes appellent « Russky bunt ». Ces révoltes, ainsi que le souvenir de ses chefs, Stépan Razin et Emilian Pougathev, sont encore présentes dans la mémoire populaire. L’estampille du « faux tsar » a mobilisé le peuple russe pour renverser le « faux Dmitry ». Boris Godunov a été détrôné, ne pouvant légitimer son pouvoir. Poutine n’est pas un souverain licite, car il foule des pieds la Constitution de 1993 et il trafique les élections sans scrupules. Le seul moyen de justifier son régime, c’est la propagande. Le métier de Poutine est de prévenir la subversion. Sentant le danger, le 6 mai 2012, il a interdit aux manifestants l’accès au centre-ville. Cette interdiction est toujours en vigueur aujourd’hui. Toute manifestation y est interdite, sauf les siennes bien sûr. La psychopathie, dont souffre le personnage du KGB, est professionnelle. Elle l’a conduit à interdire également les musiciens et artistes de rue à Moscou ainsi que tout rassemblement de plus une personne. Seuls les piquets solitaires sont en théorie autorisés. Il faut néanmoins faire très attention à ce qui est écrit sur son affiche. Un conseil, éviter le mot Poutine et toute irrévérence au dictateur. Il est très susceptible. Une fois que vous serez fiché par ses services secrets, la mésaventure que j’ai vécue pourra vous survenir. Et peut-être pire. Ildar Dadin a été condamné pour piquets pacifiques à deux ans et demi de prison fermes. Son épouse nous a informés qu’il a été torturé en prison. Voilà 26 jours qu’elle est sans nouvelle de lui. Mais cela est le quotidien des prisons russes. Elles sont en réalité des centres de torture.

La répression du 6 mai 2012 a disloqué l’opposition. Ses leaders ont été condamnés à de lourdes peines. Le leader du Front de gauche, Serguey Oudaltsov à 4 ans, Oleg Navalny à 3,5 ans... Son frère Alexey Navalny a été persécuté judiciairement pour des prétextes aussi futiles qu’imaginaires. Le harcèlement a contraint les opposants Garry Kasparov, Artiom Troytsky, Evgenya Tchirikova, Dmitry Bukov à se réfugier à l’étranger. Restés en Russie, mais conscients du danger encouru, d’autres ont abandonné leur activité politique. Irina Khakamada s’est consacré au business, Vladimir Ryjkov est reparti chez lui dans l’Altay faire des études. Mikhail Prokhorov a licencié les journalistes de son média RBK, trop critiques envers le pouvoir. Cela lui a permis de rester en liberté. Mikhail Khorkovsky, qui avait fait auparavant 10 ans de prison, lui a donné ce bon conseil. Boris Nemtsov qui est resté le seul opposant capable de faire face à Poutine a été assassiné de cinq balles dans le dos devant les murs du Kremlin.

La machine propagandiste de Poutine a déferlé sur tout le pays. La fraude électorale massive a évincé tous les représentants de l’opposition démocratique lors des dernières élections à la Douma d’état. On ne joue pas aux cartes avec les filous. La participation trés contestée à ces élections, des partis Parnas de Ilya Yachin, successeur de Boris Nemtsov  et de Yabloko de Grégory Yablinsky, a permis de donner un caractère licite au régime de Poutine. Pire, en présentant des candidats dans les circonscriptions de Crimée, elle a servi à légitimer l’annexion de ce territoire ukrainien par la Russie.

N. B. La propagande du Kremlin, reprise par les médias français, nous dit que 86 % des Russes soutiennent Poutine. Ce chiffre de 86 % est exact, mais il n’est pas à attribuer aux partisans de Poutine, bien au contraire, au pourcentage du corps électoral qui n’est pas allé voté pour le parti de Poutine « Russie unie » lors des dernières élections législatives du 17 octobre 2016

Il semblerait que tout est perdu. Rien ne saurait s’opposer au KGB revenu par la bande au Kremlin en la personne du Tchékiste Poutine. Nous avons été trompés, affirment les dissidents de l’époque soviétique. Le 21 août 1991, nous avons soutenu Boris Eltsine juché sur un char devant la Maison-Blanche. Il s’opposait au coup d’État du KGB, organisé par son directeur de l’époque : Vladimir Krioutchkov. Le 23 août, nous avons démonté la statue de notre bourreau Felix Dzerjinsky qui nous narguait sur la place Lubyanka. Nous étions prêts à prendre d’assaut le sinistre immeuble du KGB qui s’y dresse afin de nous débarrasser à jamais de nos persécuteurs. Boris Eltsine présent nous a alors dit : « non ». Il nous a priés de rentrer à la maison.

Et c’est le même Boris Eltine qui a nommé Vladimir Poutine, tout d’abord directeur du KGB et puis, en 1999, président de la Fédération de Russie. Il lui a confié notre Constitution. Depuis, nous ne l’avons jamais revue. Nous nous retrouvons dirigés par les tchékistes exactement comme à l’époque soviétique.

L’opposition démocratique a été totalement éliminée, par les assassinats, la prison ou l’exode et aussi par ses erreurs. Les lois liberticides prolifèrent. Le peuple est terrorisé.

La nouvelle opposition.

Illustration 2
Nouvelle opposition démocratique © Nikolas Igrokov

C’est dans ce contexte que le 17 novembre 2016, un groupe de militants a fondé une association politique appelée « Mouvement 14 % ».

Ils appellent « Vieille opposition » les politiciens qui ont dirigé l’opposition démocratique russe jusqu’à sa dernière déconfiture. Par dérision, ces nouveaux opposants s’appellent les « 14 % », la propagande officielle accordant à Poutine 86 % d’approbation. Mais surtout, ils se dénomment la « Nouvelle opposition ?

Voilà comment ils se définissent :
Qui sommes-nous ? Nous sommes ceux que l’on traite de  cinquième colonne, d’agents de l’étranger, de nationaux-traîtres ou d’agents du Département d’État US. On ne perdra pas de temps à expliquer que nous sommes plus ou moins patriotes que ceux qui soutiennent Poutine et la Crimée russe, ou que toute autre organisation pro-Kremlin. Notre but est tout simplement d’expliquer que la politique de Poutine mène la Russie à l’abîme. Nous voulons juste trouver quelqu’un qui puisse comprendre cela.

Nous, “Mouvement 14 %”, nous sommes ceux qui entrevoient la catastrophe à laquelle la politique du Kremlin nous conduit. Nous représentons les sous-mariniers du “Koursk” abandonnés à une mort certaine par Poutine en mer Blanche, les otages du théâtre Nord-Ost ou de Beslan qu’il a condamné à mort en ordonnant l’assaut par l’armée, les habitants des maisons dynamités par le FSB durant leur sommeil, les victimes des assassinats politico-crapuleux de Magnitski, Litvinenko, Nemtsov. Nous sommes ceux qui sont contre l’annexion de la Crimée et les guerres contre l’Ukraine et en Syrie, qui soutiennent les Tatars de Crimée réprimés, les orphelins condamnés à la mort par la loi Yakovlev qui interdit leur adoption par des étrangers. Nous représentons les internautes victimes de loi “Yarostaya” qui limite la liberté sur le net, les centaines de prisonniers politiques, les prisonniers torturés en prison, les retraités misérables, les familles nombreuses, les médecins licenciés, les camionneurs soumis à la taxe Platon, tous ceux qui fuient le pays, car son avenir est incertain.

Nous représentons ces personnes-là. Peut-être qu’elles sont moins de14 %. Peut-être plus ? Ce n’est pas important, car appartenir à cette minorité supposée n’est pas dégradant. C’est plutôt une question de fierté et de dignité. Le pouvoir ne peut pas nous briser.

Ce mouvement n’a pas de leaders. Il se prononce pour un changement démocratique dans le pays, une lutte sans merci avec la cleptocratie, le totalitarisme, contre la rhétorique guerrière et pour le respect de la Constitution, pour la renaissance de la société civile russe détruite par la dictature de Poutine.

La déconfiture totale lors des dernières élections législatives ne s’explique pas seulement par la fraude massive organisée par le parti au pouvoir, mais par la stratégie des partis de la vieille opposition en général. Elle est complètement et irrévocablement discréditée. Elle est autant à blâmer que la propagande officielle.

Que doit-on faire ? Attendre que le régime pourrisse définitivement, que l’économie et le rouble s’effondrent, que des émeutes alimentaires enflamment les régions, qu’une guerre généralisée s’embrase avec l’OTAN, ou que la terre quitte son orbite ?

L’attente ne constitue pas une option ! La nouvelle opposition ne veut pas de scénario catastrophe pour la Russie. Elle croit que c’est le peuple qui doit être la source de ces changements à venir. Par son action, elle doit précipiter leur apparition.

La nouvelle opposition a décidé de disputer l’espace public au pouvoir au centre de Moscou. Les arrestations, les condamnations à des amendes ou à la prison contre ces militants sont quotidiennes. Parfois, ils sont blessés lors des arrestations. J’assiste à leurs manifestations. Cela m’a valu de me faire arrêter deux fois avec agression physique violente le 20 décembre 2016.

Illustration 3
Marche citoyenne © Andre Zubic

À Moscou, tous les dimanches, la nouvelle opposition russe effectue une marche sur l’avenue Tverskoy. Cette pratique se répand dans d’autres villes de Russie, à Saint-Pétersbourg, à Novossibirsk. Ce n’est pas assis sur son divan en surfant sur Facebook que l’on reversera le régime de Poutine. C’est dans la rue qu’il faut l’affronter pour imposer une véritable révolution démocratique en Russie. Bientôt nous serons à nouveau 100.000 comme en décembre 2011, puis 500.000 comme en 1991 et plus tard encore plus. Nous balayerons de notre masse ce pouvoir autoritaire corrompu. La Russie sera libre.

À Moscou, le trajet de cette marche citoyenne va de la Place Triumfalnaya, via la place Rouge, jusqu’au pont Nemtsov. Sans pancarte et slogan, comme la loi l’exige actuellement. Or, pour des raisons futiles, le pouvoir interdit au dernier moment l’accès à la Place Rouge. Devant les grilles d’accès abaissés, ses leaders font quelques déclarations. Le 25 décembre, j’ai choisi ce lieu pour dénoncer l’attentat contre ma personne perpétré par un agent du FSB quelques jours plus tôt.

Pierre HAFFNER

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