Larissa, mère de terroriste.

Larissa est fière de son fils Serguey. Il luttait contre la corruption à la ville de Saratov en Russie. Les autorités l’ont accusé de terrorisme. Serguey a été arrêté le 1er novembre 2017. Il est passible de 10 ans de prison. Il attend d’être jugé dans la prison « Lefortovo » à Moscou. Larissa va régulièrement à Moscou lui porter des vivres et des lettres. Elle n’a jamais pu l’y rencontrer.

Mère de terroriste © Chaîne ouverte

Dans ce film documentaire, Larissa Ryzhov dit que notre pays, la Russie, a déjà connu cela. Avant, on les appelait « ennemis du peuple ». Aujourd’hui, on les nomme « extrémistes » et « terroristes » ! Larissa est certaine que les enfants de ceux qui ont arrêté Serguey ne seront pas fiers de leurs parents. Dans quels pays iront-ils vivre, lorsque la vie sera devenue impossible ici ? Serguey  luttait pour améliorer l’écologie de sa ville. Il protestait contre l’abattage des massifs forestiers. Il accusait le gouverneur de Saratov de ne pas avoir tenu sa promesse de planter 300.000 arbres.

Dès 2011, Larissa avait remarqué les allées et venues de son fils. Pour ne pas l’inquiéter, il ne lui avait pas dit qu’il participait à des piquets de protestation avec ses camarades. Larissa a découvert son activité plus tard, en voyant ses photos sur internet.

 Serguey se destinait à faire une carrière scientifique. Un jour pour son anniversaire, sa mère lui a fait un gâteau en forme de livre sur lequel était écrit en chocolat « Physique quantique ». C’était une manière de plaisanter avec sa passion. Il était épris de physique. Il était diplômé de l’Université scientifique de Saratov.

Serguey avait aussi des activités sociales. En compagnie de ses amis, il aidait les orphelins. Il organisait des vacances et allait en excursion avec eux. Il donnait des conférences sur les dangers de l’alcool, du tabagisme, dans les écoles.

Mais Serguey était surtout inquiet du sort de son pays et de sa ville natale, Saratov. Il avait commencé à participer à des marches pour la liberté, à des piquets de protestation. Il prenait la parole dans les meetings pour dénoncer la politique antisociale du gouvernement.

Il a commencé à être arrêté régulièrement sans aucune raison par les agents du centre « E », c’est à dire du centre de lutte contre l’extrémisme. Cet organisme répressif était plus particulièrement actif à Saratov, ville dont est originaire le dirigeant de « Artpodgotovka » Viasheslav Maltsev.

« Artpodgotovka » a été déclaré organisation terroriste en Russie. Viasheslav Maltsev a réussi à se réfugier en France avant le 5 novembre 2017, journée de manifestation dans toutes les villes de Russie. Pour prévenir la contestation, quelques jours auparavant, une série d’arrestations ont été opérées par le FSB dans plusieurs villes, et plus particulièrement à Saratov où les grands moyens ont été employés.

Le FSB a mis en scène l’assaut de l’appartement de Serguey. Il s’agit de véritables images de guerre. Les militaires ont fait exploser une grenade dans l’appartement de cet intellectuel pacifique. Des policiers ont forcé la porte palière. Ils sont entrés dans l’appartement par cette porte. Mais des hommes armés jusqu’aux dents attendaient dehors, et des caméramans aussi. Les médias du Kremlin ont besoin d’images terrifiantes pour effrayer la population. Donc, les hommes déjà situés à l’intérieur de l’appartement ont retiré la grille qui protégeait la fenêtre du logement situé au rez-de-chaussée afin que les militaires postés dans la cour puissent bondir par cette fenêtre dans cet appartement déjà conquis par leurs collègues. Des spécialistes voyant ces images rient sous cape. On ne donne pas ainsi l’assaut d’un appartement dans lequel se trouvent des terroristes armés d’explosif, au risque de faire exploser cet appartement et tout l’immeuble avec.

Serguey et son compagnon ont été allongés au sol. Un oreiller leur a été mis sur la tête pour les aveugler. Quelques minutes plus tard, lorsque le coussin leur a été retiré, les policiers leur ont présenté un pistolet traumatisant, un bâton d’explosif et des bouteilles incendiaires étiquetées avec le sigle « Artpodgotovka », comme si « Artpodgotovka » étiquetait ses bouteilles incendiaires, comme des bouteilles de limonade, avant de les lancer. Le tour de passe-passe était joué. Voyant ces images largement diffusées, le commun des mortels a envie de clamer : « Bravo ! » « Nos forces de l’ordre ont à nouveau arrêté des terroristes ».

Serguey Ryzhov a accusé les policiers d’avoir eux-mêmes apporté ces objets. Il a exigé une expertise génétique et un relevé d’empreintes digitales. En vain !

Serguey a été accusé de vouloir préparer un acte terroriste. Selon Le FSB, Serguey Rizhov voulait prendre la Place du théâtre à Saratov, l’immeuble du gouvernement et le bureau de poste. Le film de l’assaut de l’appartement de Serguey s’est mis à tourner en boucle sur les médias avec l’information : « Des terroristes allaient s’emparer de la poste et de la place de Théâtre  à Saratov ».

Le 1er novembre à 17 heures, les agents du FSB sont venus perquisitionner l’appartement de Larissa. Ils ont saisi l’ordinateur et avec lui les photos de Serguey que Larissa ne peut plus voir. Ces hommes se sont comportés d’une manière cynique. Ils lui disaient : « Eh bien, où est votre fils ? », sachant qu’il était arrêté. Ils ont tout fouillé, retourné les lits, jeté les livres au sol. Lorsque je suis allé à la salle de bain, dit Larissa, ils ont crié : « Elle se sauve ! » Ils se sont mis à courir après elle. Après la perquisition, ils l’ont amenée à la direction régionale du FSB, où elle est restée jusqu’à 20 h 30. S’appuyant sur l’article 51 de la Constitution, elle a refusé de parler. Son fils l’a appelé pour lui demander d’apporter de la nourriture et de l’eau. Ils ne lui ont rien donné à manger trois jours. Le juge d’instruction lui a dit : « Vous avez deux heures pour trouver un avocat. Sinon nous en commettrons un d’office. »

Larissa Ryzhov © Chaîne ouverte Larissa Ryzhov © Chaîne ouverte
Depuis, Serguey Ryzhov est en prison, à Saratov tout d’abord. Il a été ensuite transféré à la prison de Lefortovo à Moscou. Larissa est veuve. Elle n’a plus de proches, à l’exception de son fils. Maintenant, sa vie est construite autour de ses voyages à Moscou, où elle espère voir Serguey à la prison de Lefortovo. Voilà 10 mois qu’on lui refuse cette entrevue. La dernière fois qu’elle l’a vu, il était mené menotté dans un couloir. Larissa correspond par lettre avec lui. Pour son anniversaire, Serguey a reçu plus de 30 lettres. Il répond à toutes. La correspondance est lue par le censeur de prison. On ne peut pas écrire en langue étrangère et exprimer des avis politiques. Il faut employer des ruses pour faire passer ces informations. Larissa maintient dans son armoire un gros paquet de lettres. Chacune est de six à huit pages. Serguey écrit à sa mère qu’à Lefortovo il partage une cellule de huit mètres carrés avec un codétenu. Il lit les revues scientifiques disponibles dans la bibliothèque de la prison.

Larissa affirme : « J’ai peur pour mon fils. Je m’inquiète follement, mais je suis fière de lui. Il a un honneur et une conscience ». 

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