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Billet de blog 30 mai 2016

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Virtuose-spéculateur et ami de Poutine.

Des sociétés offshore gagnent des centaines de millions de roubles en négociant des actions de la banque « Rossia ». Les pertes de l’État russe se chiffrent en milliards.

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Illustration 1
Sergey Roldugin (ami de Poutine) © TASS

Voulez-vous savoir comment gagner 420 millions de roubles en 48 heures ? La recette est simple : il vous suffit d’acheter un produit pour presque rien et deux jours plus tard de le revendre dix fois plus cher. C’est ce qu’a fait la société offshore liée à Sergey Roldugin (ami de Poutine).

Il y a deux mois, « Panama papers » a été publié. « Novaya Gazeta » n’a cessé d’étudier ces documents du cabinet d’avocats Mossack Fonseca. L’an dernier, une source anonyme avait transmis ces fichiers au journal allemand « Süddeutsche Zeitung » et à un consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ). Les travaux sur le « dossier panaméen » sont devenus le plus grand projet effectué en commun par 400 journalistes de 77 pays. Cependant, une grande partie du dossier n’a pas encore été étudiée. Les journalistes du monde entier continuent à l’examiner.

Entre temps, nous avons découvert plusieurs transactions offshores suspectes effectuées avec des actions de la banque « Russie » par les proches de Sergei Roldugin. Cette banque est également connue sous le nom de « banque des amis de Poutine ». En 2010, le violoncelliste Roldugin a investi dans un portefeuille boursier prodigieux. La société, avec laquelle il est lié, a acheté des actions de la banque « Rossia ». Le surlandemain, il les a revendus 32 fois plus cheres, gagnant ainsi 420 millions de roubles en 48 heures.

Selon les estimations de « Novaya Gazeta », cette transaction aurait coûté aux contribuables russes 5 milliards de roubles au minimum.

La même année, deux mois plus tard, la société d’État Gazprom a tenté de répéter l’opération faite par Sergei Roldugin. Sans succès ! Gazprom a payé les actions de la banque « Rossia » 170 fois plus cher que l’offshore proche du violoncelliste russe. Selon les estimations de « Novaya Gazeta », cette transaction aurait coûté aux contribuables russes 5 milliards de roubles au minimum. La valeur des actions de la banque « Rossia » peut fluctuer dans des proportions considérables en fonction du seul profil de l’acheteur. L’ami du président de la Fédération de Russie peut s’enrichir en les achetant au prix des cacahuètes. Par contre, si elles se vendent à l’État, elles coûteront un prix d’or. L’Etat perdra à cette occasion beaucoup d’argent.

L’ami offshore

Question : « Il y a un monsieur qui est ami du président de la Fédération de Russie. Fait-il des affaires corrompues, là-bas (au Panama) ? Lesquelles ? »

Réponse : « Rien. Il n’y a rien là-bas. »

Ainsi, a réagi Vladimir Poutine interrogé à propos de la publication des comptes offshore de son ami Sergei Roldugin au forum des médias à Saint-Pétersbourg.

En gros, le président a reconnu que l’information était exacte, mais, à son avis, elle a été présentée spécialement sous une forme destinée déstabilisée la situation en Russie. Selon le président, le commanditaire de cette campagne est le gouvernement des États-Unis.

Les nouveaux documents du « dossier panaméen » étudiés par « Novaya Gazeta » mettent en évidence des transactions suspectes, qui ont provoqué l’enrichissement, en centaines de millions de roubles, des « Amis du président ». Les pertes pour l’État et les citoyens de Russie se chiffrent en milliards de roubles. La banque « Rossia » est au cœur de ces transactions.

En supposant que ces opérations sont saines, elles démontrent pour le moins qu’en Russie les règles établies ne sont pas identiques si elles s’adressent aux proches du pouvoir ou à tout le monde.
En 48 heures, les sociétés offshores liées avec Sergei Roldugin ont gagné 420 millions de roubles par l’intermédiaire d’Oleg Gordin, en achetant et revendant le même produit.

« Sandalwood Continental », située aux îles Vierges britanniques, a été l’une des entreprises les plus importantes de l’enquête concernant la société offshore de Sergei Roldugin. Formellement, elle ne lui appartenait pas. Elle appartient à un homme d’affaires peu connu de Saint-Pétersbourg, Oleg Gordin, qui, à son tour, a agi comme un représentant légal du musicien russe dans d’autres structures.

Sur plusieurs années, le chiffre d’affaires de « Sandalwood Continental » s’est élevé à quelques milliards de dollars. Principalement, elle percevait des prêts d’une banque chypriote « Commercial Bank » contrôlée en majorité par la banque d’Etat VTB, ainsi que des « dons » provenant d’hommes d’affaires les plus riches de Russie.

Illustration 2
Contrats d'achat et vente © Novaya gazeta




Voici deux accords, étonnant par leur simplicité et leur résultat final. Il s’agit de contrats exécutés à deux jours de différence pour acheter et vendre exactement la même chose. Tout simplement en achetant et vendant, la société offshore a gagné 13,6 millions $, soit 420 millions de roubles au taux de change du moment.

Le premier contrat est en date du 23 juin 2010. La « Société Sandalwood Continental » a acheté 66.198 actions, soit environ 3 % du capital de la banque « Rossia » à Evgeny Malov. Malov est un homme d’affaires de Saint-Pétersbourg, connu pour avoir été un partenaire Gennady Timchenko, cofondateur de Gunvor, société de négoce en pétrole. « Sandalwood Continental » a acheté à Malov des actions de la banque « Rossia » pour une valeur nominale de 200 roubles. Prix total payé 13,2 millions de roubles.

Le deuxième accord est du 25 juin de 2010. « Société Sandalwood  Continental » revend les mêmes 66.198 actions de la banque « Rossia » à une société chypriote « Horwich Trading ». Le prix de vente s’élevait à 211,5 dollars par action, soit plus de 6.500 roubles au cours du jour, 32 fois plus chère que le prix d’achat l’avant-veille.


Ainsi, en 48 heures, l’offshore, lié à Sergei Roldugin par l’intermédiaire d’Oleg Gordin, a gagné 420 millions de roubles en achetant et revendant le même produit.

Les gestionnaires avisés de ces sociétés offshores ont réussi à revendre 32 fois plus cher ces actions le surlendemain. À ce moment, le marché boursier était stable et rien n’a pu provoquer une élévation du prix des actions.
 
Combien l’État a-t-il perdu ?

Cette même année 2010, juste un mois après les opérations ci-dessus, un événement a marqué l’histoire de la banque « Rossia ». Cette dernière a absorbé l’ancienne Banque de Gazprom : Gazenergoprombank (GEP). En raison de cette fusion, les actifs de la banque « des amis du président », et le montant de ses capitaux propres ont plus que doublé selon « Interfax ». Auparavant humble banque, « Rossia » est apparue parmi les 20 premiers organismes de crédit de Russie, devenant l’un des acteurs principaux de son système financier.

Pour la fusion, « Rossia » n’a pas versé un sou aux actionnaires de GEP, société de « Gazprom », mais s’est acquitté en actions. Les actions de la banque « Rossia » ont été estimées pour Gazprom 170 fois plus chères qu’elles n’avaient coûté à l’offshore de Serguey Roldugin.

Malgré le fait que les indicateurs de GEP étaient analogues à ceux de « Rossia », la société « Gazprom » n’a reçu que 16 % du total de l’ensemble. Interviewés par « Novaya Gazeta », les analystes financiers sont convaincus qu’un tel ratio de conversion n’était pas rentable pour l’entreprise » publique ». Elles auraient dû recevoir une quantité d’actions plusieurs fois supérieures. Pourquoi l’État a-t-il reçu si peu ?

La réponse à cette question peut être trouvée dans les états financiers de la banque « Rossia » en 2010. La valeur équitable de GEP est estimée à 14 milliards de roubles. En contrepartie de ce montant la banque « Rossia » a émis 420.000 actions. Cela signifie que le prix d’une action de la « banque des amis du président » a été évalué à 34.000 roubles.

Ainsi, les actions de la banque « Rossia » ont coûté 170 fois plus cher que celles achetées par la société offshore associée à Sergey Roldugin un mois auparavant.
De plus, cette vente s’est faite à l’État.

En 2013, « Gazprom » a vendu des actions de la banque « Rossia ». Et à en juger par les états financiers, le prix de vente était deux fois moins élevé que le prix d’achat. Le principal actionnaire de GEP avant la fusion était la société de « Gazprom-distribution ». Cette dernière gère les sociétés de distribution de gaz en Russie. À la suite de la fusion de GEP et « Rossia », « Gazprom-distribution » a reçu environ 12 % des actions de la banque fusionnée.

Si l’évaluation de la valeur de « Rossia » était juste, la part de « Gazprom distribution » aurait coûté environ 10 milliards de roubles en 2010. Cependant, selon les comptes annuels de 2013, la société d’État a déclaré qu’il avait vendu l’ensemble pour plus de 5 milliards de dollars. Une telle baisse de la valeur des actions aurait pu s’expliquer entre 2010et 2013, si la situation financière banque de « Rossia » s’était détériorée de manière significative. Mais ce fut exactement le contraire. Les indicateurs clés de performance de la banque, actifs, fonds propres, bénéfice ont augmenté de manière significative.

Ainsi, la perte potentielle de « Gazprom », et donc tous les contribuables du pays, pourrait être d’au moins 5 milliards de roubles. Ceci, par comparaison, équivaut au total des pensions de presque tous les retraités en Crimée, à qui le Premier ministre Dmitri Medvedev a dit récemment qu’il n’y avait pas d’argent pour les indexer.

Sergey Roldugin, ni Evgeny Malov, ni des représentants de « Gazprom » ou de la banque « Rossia » n’ont souhaité commenter ces transactions et répondre aux demandes de « Novaya Gazeta ».

Auteur: Oman Anin. Paru le 30 mai 2016 dans Novaya Gazéta.

http://krug.novayagazeta.ru/20-virtuoznaya-speculyacia

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