Babchenko est «ressuscité»! Et le journalisme?

Le journaliste russe Arkady Babchenko pouvait-il jouer la comédie orchestrée par les services secrets ukrainiens (SBU) ? Aurait-il pu se mettre en congé de journalisme le temps de faire le mort ? En tant qu’homme, pouvait-il prêter son concours pour faire arrêter ceux qui voulaient l’assassiner ? Le SBU avait-il le droit de l’utiliser en tant qu’appât sans le prévenir ?

Arkady Babchenko plus fort que Jésus. Le fils de Dieu ressuscita au bout de trois jours. Moins de 24 heures furent nécessaires à Babchenko. Ce n’est pas Marie-Madeleine qui fut chargée de diffuser la bonne nouvelle. Babchenko est apparu lui-même dans une conférence. Jésus ressuscité traversait les murailles. Babchenko comme le commun des mortels doit passer par les embrasures. Il ne peut pas montrer les cicatrices des trois balles qui lui ont perforé le torse.

La résurrection de Jésus n’est pas un fake selon la bible. Le décès d’Arkady Babchenko en est un. Un gros ! Éphémère, mais énorme ! En général, les auteurs de fake ne démordent jamais. Le SBU a démenti le sien très rapidement et d’une manière aussi éclatante que la fausse nouvelle s’était propagée. Hélas, la notoriété de Babchenko avait décuplé l'effet. Il fallait la désavouer aussi vigoureusement.

Évidemment, les journalistes sont heureux que leur collègue Babchenko soit toujours vivant. Mais il y a un bémol à cette joie. Ils sont amers d’avoir été dupés par les services secrets ukrainiens (SBU) et par leur ego, Arkady Babchenko, qui a troqué pour un instant sa profession de journaliste pour celle de comédien.

Où fini le travail du journaliste et où commence celui des agents secrets ? Et quelle ligne rouge le journaliste ne doit-il pas franchir pour rester lui-même ? Tromper n’est pas informer. Même temporairement ! Un journaliste doit rendre des comptes à rendre à l’opinion publique. Il ne doit pas la tromper ni l’embrouiller ! Pendant presque 24 heures, Arkady Babchenko a fait le mort, alors qu’il était bien vivant. Dans ce monde d’information et de désinformation le commun des mortels ne distingue plus le vrai du faux. Il est inutile d’en rajouter, même pour la bonne cause. Les circonstances justifient-elles tout ?

Moscou. Babchenko est retiré du mémorial des journalistes russes assassinés © Komsomolskaya Pravda Moscou. Babchenko est retiré du mémorial des journalistes russes assassinés © Komsomolskaya Pravda
L’assassinat des journalistes est un fléau de notre temps. Il faut l'éradiquer. Excepté Arkady Babchenko, tous les autres journalistes assassinés, russes ou non, ne sont pas revenus à la vie. Sa fausse mort nous a suscité une vraie joie, certes, mais pas au point de nous faire oublier tous ceux bien réellement assassinés. Leur nom est inscrit dans la pierre dressée devant la maison des journalistes à Moscou. Le nom de Babchenko y a été apposé pour un court moment, puis retiré. Celui des autres y reste. Parmi tant d’autres, celui d’Anna Politkovskaya assassinée le 7 octobre 2006. Il est un symbole. La liste s’allonge inexorablement. Hélas !

Un journaliste peut-il se mettre en congé de sa profession pour participer à une « opération spéciale » comme Babchenko, fut-il pour un cours moment ? Quel statut avait l’acteur Babchenko lorsqu’il simulait le mort ? On ne doute pas une seconde qu’il accepta immédiatement la proposition de collaborer avec le SBU, trop envieux de faire arrêter ceux qui projetaient de l’assassiner. J’aurais fait de même. En tant que journaliste, il participait à une opération destinée à élucider le réseau du Kremlin en Ukraine. Le prix à payer par tous ses collègues et leur auditoire a été un fake. Nous avons tous été bernés. Certes, un court moment, mais bernés tout de même. Le jeu en valait-il la chandelle ? Chacun souhaite que le réseau des tueurs de Lubyanka soit démonté en Ukraine.

Il faut avant tout faire cesser le flot incessant des assassinats des opposants au Kremlin. Qu’ils soient journalistes, blogueurs, hommes politiques ou victimes de règlements de comptes de toute nature. En Russie, la mission est impossible. Le Kremlin est le commanditaire des assassins. Voici quelques exemples parmi des centaines : Oleg Ivannikov dit « Orion » membre du GRU impliqué dans le crash du Boeing malaisien au Donbass en 2014, Andreï Logovoï coupable d’avoir assassiné Alexandre Litvinenko en 2006 à Londres, Semen Mohylevych, « le parrain des parrains » de la mafia russe, etc. Poutine les protège tous.

On reparle de « Validol »

Le 18 novembre 2006, pour rentrer chez moi, j’ai dû enjamber une flaque de sang devant ma porte. Des hommes parlaient non loin. Je me suis approché d’eux et leur ai posé la question : « Que s’est-il passé ? » On m’a répondu : « Rien ! » On m’a surtout prié de ne plus poser de questions et de m’éloigner.

Plus tard, j’ai appris que ce jour-là, à 18 heures, un Tchétchène, Movladi Baisarov, avait été assassiné ici même. Commandant du bataillon « les montagnards » du Tchétchène Kadirov, il était un témoin important de l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaya tuée quelques jours plus tôt le 7 octobre 2006. Movladi Baisarov a ensuite déserté le clan Kadyrov et est passé soutenir son rival à la présidence tchétchène. Kadhirov se devait d’éliminer rapidement le témoin Movladi Baisarov. Cela s’est fait devant ma porte à Moscou. C’est un tueur tchétchène du FSB Valid Lurakhmayev, qui a organisé le guet-apens en liaison avec les frères Delimkhanov, proches de Kadyrov. L’un d’eux Adam était député de la Douma d’État dans la fraction « Russie unie ». Il ne se sépare jamais de son révolver doré, même au parlement russe.

Dans l’annuaire téléphonique de Baisarov, il y avait le numéro de Valid Lurakhmayev, surnommé « Validol » nous l’appellerons ainsi. Comme Movladi Baisarov, Validol est membre du FSB. Il est recherché par Interpol pour son implication dans toute une série de meurtres, de l’activiste tchétchène Abdulvahid Edilgeriev en Turquie, de l’homme d’affaires Maxim Ozirny et de Mikhail Lanin en France et de Perepelichny à Londres. En Russie, où il n’est pas inquiété, il a un passif criminel tout aussi chargé. Il se déplace à l’étranger muni de faux passeports que lui procure l’État russe. Lorsqu’il avait été arrêté en Turquie puis échangé contre des otages en Russie, il était porteur d’un passeport au nom de Smirnov.

Début mai, Validol a été aperçu à Kiev. Cela a été rapporté par le site Kavkazcenter. Lorsque Validol se déplace, c’est pour Loubyanka. Le SBU cherche à mettre un terme aux exactions du FSB en Ukraine. Les opposants russes y sont assassinés. On se souvient de Amina Okouïeva, opposante à Kadirov, du député Denis Voronenko ou du journaliste Pavel Cheremet. Il est notoire que le FSB pénètre le SBU, puisque beaucoup de ces agents sont d'anciens collègues du KGB soviétique. Il faut élucider et démontrer ces liens occultes.

Pour cela, Arkady Babcheko a servi volontairement d’appât. Le SBU aurait pu utiliser Babchenko sans le prévenir. Mais lui faire courir de tels risques sans le prévenir, cela n’est pas correct. Il s’agit des méthodes du FSB.

Un organisateur présumé de l’attentat contre Arkady Babchenko, Herman B citoyen géorgien, a déjà été arrêté.

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