Le soutien électoral de Poutine est de 35 %

Sasha SotnikAlexandre SOTNIK est écrivain russe, journaliste et fondateur de la chaîne indépendante Sotnik-TV. Ses auditeurs l’appellent simplement Sasha. Les événements traités par Sasha, se distinguent radicalement de la manière dont ceux-ci sont exposés par les chaînes centrales russes. L’édition « Politeka.net » a interviewé Sasha. Le thème de leur conversation a été : l’opposition, Khodorkovski, la cote réelle de Poutine et la « Russie d’après Poutine ». 

Politeka. Sasha, à la lecture des médias russes, on se rend compte que les Russes sont convaincus que le monde entier est ennemi de la Russie. Peut-être pas le monde entier, mais « l’infâme Amérique » sûrement. Après avoir parlé avec les Russes, on comprend que le soutien estimé de 86 % en faveur de Poutine est clairement exagéré. Quelle est la situation réelle ? Des amis m’assurent que ce chiffre ne dépasse pas 30 ou 35 %.

Sasha Sotnik. En effet, le pourcentage de soutien à Poutine est délibérément surestimé. Je suis d’accord avec votre chiffre. Le président russe a 35 % de partisans environ. Ce sont ses amis oligarques, les responsables de la sécurité de l’État, les généraux, les fonctionnaires et les membres des groupes criminels. Si vraiment, la cote de Poutine est de 89 %, pourquoi falsifient-ils les « élections » ? Pourquoi ce bourrage des urnes, la manipulation des listes électorales et les « carrousels » électoraux ? De toute évidence, Poutine est inquiet, car l’issue électorale est tout à fait incertaine.

La propagande fonctionne dans des conditions de mensonge total. Les « sociologues » anticipent le résultat des élections en gonflant les chiffres. La logique est simple : « L’Institut de sondage donne 84 % d’opinion favorable à Poutine. C’est sensationnel ! Demain, nous surpassons ce chiffre. Nous clamerons 86 %. On ne parlera plus que de cela. Nos chefs seront flattés et recevront un financement complémentaire ».

Politeka : Vous avez dit dans une interview que de toute évidence, la Russie est retournée à la fin des années 1990, lorsque Poutine est arrivé au pouvoir. Il avait alors promis de « noyer les terroristes dans les toilettes ». On ne noiera pas tout le monde. L’opposition, en tant que telle, en Russie a disparu. Quelles sont les conditions nécessaires à sa réapparition ?

Sasha Sotnik. Probablement, il faudra que tout s’effondre. Non seulement les institutions étatiques (en fait, nous observons cela depuis longtemps), mais qu’implose aussi ce qui marche encore aujourd’hui, tant bien que mal. Ce ne sera pas seulement un défaut de paiement qui sera juste un point de détail par rapport à tout ce qui devrait se produire. La société est dans un état de léthargie artificielle. Seul un choc terrible peut la réveiller.
Personne ne désire une catastrophe. Mais, il est évident qu’avec un tel style de gestion, ce cataclysme se rapproche chaque jour. Il devient inévitable. Personne ne sait quand cela se produira. Ce sera horrible, d’une ampleur exceptionnelle qui provoquera chez les Russes une réaction d’autopréservation qu’aucune propagande ne sera capable d’arrêter, si bien sûr ceux-ci veulent survivre. Les discussions sur la grandeur de la Russie, sur son passé spécifique et glorieux, cesseront. Tout simplement parce que sera posée la question de la survie personnelle de chacun.

 Politeka : Dans le cadre de la question précédente, quelle est la signification actuelle de Khodorkovski ? À mon avis, sa dernière interview, à propos de l’assassinat de Nemtsov et des relations russo-ukrainiennes, était quelque peu ambigu. Que s’est-il produit ?

Sasha Sotnik : Mikhaïl Borissovitch (Khodorkovski) fait depuis longtemps des déclarations ambiguës. Il me semble qu’il est toujours en situation de « prisonnier ». Dix années passées en prison ont des conséquences. En fait, il a été isolé de la société et reçu des informations non objectives sur les événements extérieurs. Maintenant, il est libre, mais à l’étranger. Étant hors de Russie, il lui est très difficile de comprendre l’essence des processus qui se produisent dans le pays. Cela explique une mauvaise appréciation et compréhension des événements.

Politeka. Disons-le franchement, Moscou est une ville aisée. Il n’en est pas de même pour le reste de la Russie. Je me souviens comment, lors d’un voyage dans la région de Vladimir, le navigateur de ma voiture m’a dit poliment : « Route sans revêtement. S’il vous plaît, sélectionnez un itinéraire différent ». Les idiots et les routes. Voilà une des causes pouvant provoquer des conflits sociaux. Les Russes sont-ils toujours prêts à se serrer la ceinture ? Leur patience est-elle à bout ?

Sasha Sotnik. Je ne dirais pas que l’on est à bout, mais il y a des grincements. Le « parti du réfrigérateur » prend le dessus sur le « parti du téléviseur ». Leurs images ont cessé de « converger ». La « boîte » montre une chose au spectateur, mais sur les rayons des supermarchés, on voit autre chose. J’ai été témoin de dizaines de scènes dans lesquelles les acheteurs indignés ont exprimé leur insatisfaction à l’égard des caissiers de magasins. Les caissiers n’y peuvent rien. Mais lorsque l’on est submergé par l’insatisfaction provoquée par la mauvaise qualité des produits dont le prix a à nouveau augmenté, on désire trouver un coupable pour lui dire toute son indignation. Celui qui est assis derrière la caisse fera l’affaire. Il sera un miroir qui reflète un aspect de l’indigné. C’est lui qui vote pour Poutine, va à ses meetings et puis à nouveau endure sans broncher. Et c’est justement à cette tolérance qu’on veut faire des reproches.

Politeka. Compte tenu de toutes les modifications présentes et envisagées de la constitution de la Fédération de Russie : « agents étrangers », lois et projets draconiens dont certains ne sont certainement pas anodins, on peut dire que le gouvernement fait tout pour éviter qu’un conflit social n’ait lieu. Mais il en était aussi en 1917. Est-il probable, qu’à un certain moment, les gens n’auront plus peur, ou qu’un changement de gouvernement sera provoqué par « l’élite politique », par ceux-là mêmes dont la fortune a été gravement lésée par les sanctions ?

Sasha Sotnik. Malheureusement, jusqu’à présent, l’idée de changer le pouvoir n’a pas mûri parmi la population. Les citoyens ont encore quelque chose à perdre. Une révolution en Russie est provoquée par le désespoir. Quand il n’y a vraiment plus rien à perdre. Alors, la société est prête à en prendre le risque, parce que ce ne peut pas être pire. Il y a aussi toujours la rhétorique suivante : « Eh bien, supposons que nous retirons ceux-ci. Après eux, d’autres viendront. Ils seront pires ». Cette formule est inculquée du haut : par le Kremlin. Elle est retransmise par presque tous « les fers à repasser » du pays et fonctionne toujours.
Cette estimation abusive de soutien à Poutine, c’est une manipulation des statistiques. Lorsqu’il y aura la volonté de se débarrasser de Poutine et de sa bande à n’importe quel prix, peu importera de savoir qui lui succédera. L’idée primordiale sera un changement de régime immédiat, et seulement après on examinera comment et pourquoi. Ce sera à nouveau : « Du passé faisons table rase et après... » C’est dommage, qu’en Russie, on ne sache pas changer de pouvoir autrement.

Politeka. En Occident, on ne se pose qu’une question : « Que faire avec Poutine ? » Supposons que le problème soit résolu, d’une façon ou d’une autre. Y aura-t-il après cela la « dolce vita » ? Qu’est-ce qui va changer ?

Sasha Sotnik. Je crois qu’avec ou sans Poutine, dans un proche avenir, la vie va empirer en Russie. Cela est dû à l’inévitable prix à payer par la population pour sa complicité avec le pouvoir, pour ses forfaits commis, tant en Russie même qu’à l’étranger. Dans cette vie, tout a un prix. Nous n’avons pas mis à profit la chance qui s’est offerte à nous en 1991, préférant l’irresponsabilité à la liberté. Malheureusement, la peur de la responsabilité, c’est la caractéristique du « Sovok » (terme utilisé pour désigner le type d’individu socialisé à l’époque soviétique). Nous pouvons fuir du Sovok, mais il nous est très difficile de le chasser de nous-mêmes. Par cette raison, nous constatons, parmi la diaspora russe à l’étranger, un niveau élevé de soutien en faveur Poutine.

Politeka. Une autre question que je pose pratiquement à tout le monde et qui ressemble à de la voyance dans le marc de café. Quand et comment finira la guerre entre la Russie et l’Ukraine ?

Sasha Sotnik. La guerre se finira après le départ de Poutine. Mais nous devons comprendre que le maintien de cet homme au pouvoir à un coût. Par conséquent, il faut résoudre le problème « Vladimir Poutine » le plus rapidement possible.

Politeka. Plus d’un an après le début de la guerre en Ukraine, comme les gens jugent-ils l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes ? Y a-t-il une différence par rapport à l’année précédente ?

Sasha Sotnik. Il y a une différence. L’année dernière, la population a été grisée par l’idée du « retour de la Crimée. » L’euphorie du « retour » victorieux a même fasciné des gens tout à fait sains d’esprit. La Crimée aurait été « conquise » pacifiquement, sans un seul coup, sans effusion de sang et victime évidente. Et cette sublime diablerie a incité l’idée de création de la Nouvelle Russie (Novorossia).
Il a semblé au commun des mortels qu’il sera possible de poursuivre avec le même succès et sans victime la conquête du Donbass et ensuite celle de l’Ukraine afin de mettre fin à toutes ces hallucinations libertaires qui enjôlent les têtes. Mais il en alla tout autrement. Et maintenant, les gens parlent autrement : « Il faut mettre fin à ce conflit avec l’Ukraine. Ça suffit ! Ce conflit est injuste. » Ils évitent de prononcer le mot « guerre », mais évidemment, il s’agit d’une bien d’une guerre et non d’une simple divergence.

Politeka. Vous avez été à Kiev en 2014 et enregistré un appel des Ukrainiens aux Russes. Régulièrement, vous posez des questions dérangeantes aux Moscovites. Certains ont signé un appel : « Poutine, dégage ! ». Ils ont brûlé sur la Place rouge des photocopies de leur passeport. Ils ont refusé la citoyenneté russe. En général, vous êtes très harcelant et même socialement dangereux pour les autorités russes. Nous n’exprimerons pas nos craintes, mais comment pouvez-vous vivre en Russie  avec de telles convictions ?

Sasha Sotnik. C’est difficile. Mais comme on dit : « Il en faut au moins un de sobre à la maison. » Sinon, elle est vouée à sa perte.

Politeka : Et enfin. Le journalisme indépendant est-il possible en Russie et en Ukraine ?

Sasha Sotnik : Je ne peux pas évaluer le degré de liberté de la presse en Ukraine, parce que je ne connais pas sa réalité. Mais en Russie, malheureusement, il n’y a plus de place pour le journalisme. Cela est mon opinion personnelle.

Site de Sasha Sotnik: http://sotniktv.org/

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