Les Gilets jaunes et la philosophie politique occidentale.

Autocratie ou démocratie ? 2.500 ans d’histoire et d’errance entre empires, royaumes et républiques nous ont menés à la Ve République. Cette monarchie républicaine est aujourd’hui en crise. Les Gilets jaunes se sont rassemblés sur les ronds-points. Ils ont inventé le RIC. La démocratie athénienne, va-t-elle enfin revivre ?

Gilet jaune et bonnet phrygien © Pinterest Gilet jaune et bonnet phrygien © Pinterest
Le syndrome impérial sommeille dans notre subconscient républicain. On se régale de fastes élyséens, de défilés militaires, de la grandeur impériale exprimée par nos bâtiments. À Paris, trois arcs sont disposés sur l’axe historique qui s’étend du Louvre au complexe de la Défense. Les Arcs du Carrousel et de Triomphe glorifient les guerres napoléoniennes. Au lointain, l’Arche de la Défense symbolise la toute-puissance de l’empire financier actuel.

 L’autocratie est un système politique tenace. Il est très difficile de le déraciner. Il renaît constamment et est capable de renverser les jeunes républiques, de les transformer en épisodes éphémères.

  • En Allemagne, la République de Weimar a vécu de 1919 à 1933. Hitler nommé chancelier avait promis un nouveau Reich aux Allemands.
  • En Russie, la tentative démocratique fut encore plus brève. La révolution de février 1917 a été interrompue par les bolcheviques en octobre de la même année.
  • La deuxième république espagnole n’a vécu que huit ans avant d’être renversée par Franco en 1939.

En France, c’est nous les champions de l’instabilité constitutionnelle. Au cours des derniers siècles, nous avons connu quatre royautés, une monarchie constitutionnelle, deux empires, quatre années de régime de Vichy et cinq républiques. La plus fugace de toutes fut la deuxième république. Elle ne dura que quatre ans. Elle fut renversée par son propre président, Louis Napoléon Bonaparte. Le général Mac-Mahon, premier président de la troisième république, était royaliste. Le 30 janvier 1875, le mot « République » ne rentra dans la loi constitutionnelle que par une voix de majorité, par 353 voix contre 352, avec l’adoption de l’amendement proposé à l’Assemblée nationale par Henri Wallon.

 Cette valse-hésitation d’un régime à l’autre nous a conduits en 1958 à fonder une solution hybride, une république dirigée par un monarque élu et doté de pleins pouvoirs. Ces derniers furent à l’époque jugés intolérables par certains. 60 ans plus tard, on s’est accommodé de ceux-ci et on en a rajouté d’autres. Nous vivons l’époque du renforcement de la dictature et non de la démocratie.

 Le 1er novembre 2017, la France a cessé d’être un État de droit dès lors que les dispositions de l’état d’urgence, prévues dans la Constitution de la Ve république, ont été transférées dans le droit permanent. Désormais, ces pouvoirs exceptionnels sont confiés à la seule discrétion de l’autorité administrative, c’est-à-dire du pouvoir politique, aux dépens du juge judiciaire. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est le retour des lettres de cachet de l’ancien régime et de Vichy. Comment avons-nous pu rétrograder au point d’accepter cette rafale de lois liberticides assénées par le régime actuel ?

 Pour expliquer cela, nous devons examiner l’histoire de la philosophie politique occidentale dont nous sommes les héritiers.

 Le MOYEN-ÂGE.

En 476, l’Empire romain s’est effondré. Il a laissé dans nos consciences une conception de l’État dirigé par un chef. Nous avons immédiatement reconstruit des États nationaux selon ce modèle autocrate, toutefois amendé par l’imaginaire chrétien, car en 330, le christianisme était devenu la religion officielle de l’Empire romain. Le pouvoir s’est imposé comme une volonté divine au travers de son représentant temporel sur les sujets. Un ecclésiastique légitimait le souverain. La soumission était la règle.

  • En 496, Clovis a été sacré roi par l’évêque Rémi.
  • En 800, Charlemagne a été sacré empereur par le Pape Léon III.
  • En 1804, Napoléon Ier se fait sacrer empereur par Pie VII.

 LA RENAISSANCE du monde antique.

Au XVe siècle, l’arrivée d’idées nouvelles a bouleversé l’Europe. Elles sont à l’origine de la Renaissance, renaissance du monde antique oublié.

Le monopole religieux a été affaibli en 1517 avec la traduction en allemand et en français de la Bible. Dès lors, les peuples ont commencé à se libérer du carcan pontifical, à penser par eux-mêmes dans leur langue nationale.

 Le MONDE ANTIQUE.

Pour respecter l’ordre chronologique, nous aurions dû parler de cette période en premier, mais nous l’évoquerons à présent, au moment où elle a joué un rôle décisif dans le cadre de la pensée philosophique occidentale.

Débutée au VIe siècle av. J.-C., elle s’est terminée en + 429 apr. J.-C. avec la fermeture par l’empereur Justinien de l’école platonicienne. Cette période s’étale sur plus de 1.000 ans. La partie la plus productive fut la période d’indépendance des « Polis », cité grecque, jusqu’en 338 av. J.-C, date de leur annexion par Alexandre le Grand. La mythologie, la littérature, les sciences, l’architecture, la philosophie et la pensée politique ont atteint des sommets inégalés même plusieurs siècles plus tard, car seule la liberté libère le potentiel intellectuel du citoyen. Par contre, la dictature refoule le sujet dans l’individualisme. Cette maladie est celle des régimes autoritaires. Elle est bien actuelle dans cette France où 50 % des électeurs boudent les urnes.

Au Ve siècle av. J.-C. Périclès disait : « C’est nous, hommes libres, qui avons inventé ce système politique que d’autres peuples nous envient ».

Socrate, Platon, Aristote et d’autres philosophes ont élaboré les concepts qui nous permettent de penser encore aujourd’hui. Ce sont des mots grecs. Rome nous les a transmis, mais nous n’avons pas pris connaissance à temps des textes grecs originaux. Conscients de leur importance, les moines byzantins les ont recopiés. Des érudits juifs, arabes nous les ont transmis. Hélas 2 000 ans trop tard !

Nous avons appris trop tard le principe d’Aristote qui déclare que la politique doit se soumettre à l’éthique. En 2020, nous n’exigeons pas cela de nos gouvernants et nous nous soumettons à des voyous parce que nous ne sommes pas des citoyens, mais des sujets.

 LA RENAISSANCE de la démocratie se poursuit.

Néanmoins, la redécouverte du monde antique a stimulé les penseurs, les philosophes dont la pensée est la genèse de la Révolution française, les sans-culottes qui se couvraient du bonnet phrygien. Ces idées ont animé les révolutionnaires en 1830, 1848, 1870, ceux qui ont abattu la colonne Vendôme et participé à la commune de Paris, les combattants anticoloniaux, ceux de la Libération et du progrès social.

Pour libérer les consciences des schémas totalitaires hérités du passé, il faudra encore des générations.

Celle des Gilets jaunes s’est levée. Comme les hommes libres des cités grecques antiques, ils se sont rassemblés sur les ronds-points et ont inventé une nouvelle forme de démocratie, le référendum d’initiative populaire. C’est un moyen de récupérer le pouvoir confisqué par une élite corrompue et de le contrôler.

Abattre la Bastille, couper la tête au monarque Louis XVI n’a pas été suffisant. Précipitez d’autres monarques ! Envahissez les lieux de pouvoir. Ils sont à vous ! Souillez les symboles des empires qui ont broyé tant de vies. Glorifiez la Liberté ! Le Chef de l’État n’existe pas, sinon vous seriez un sujet. Vous êtes des citoyens et des hommes libres. Décidez et agissez !

 

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