La Russie au « point mort ».

Liliya Chevtsov : « La politique étrangère de la Russie a commencé à agir au détriment de ses intérêts nationaux. Les instruments de gouvernance rentrent en contradiction avec les objectifs. Les sociétés ne peuvent rester perpétuellement au “point mort”. Elles font une rupture ou... »

Nous sommes au « point mort ». Cette situation est classique en technique, en sport, en psychologie. Le piston se coince dans le cylindre ; le sportif ne peut plus continuer à courir ; l’adversaire n’a plus assez de force pour lutter, mais suffisamment pour ne pas céder. Cette situation apparaît, quand les ressources s’épuisent. En un mot : « Ça coince ! » On ne peut plus avancer ni reculer. En outre, plus on donne du gaz et plus ça patine, plus on prend de la respiration et plus fortement on s’asphyxie.

 La Russie se retrouve au point mort. Le pays s’est enrayé dans le monde civilisé. Tout ce que fait le pouvoir pour imiter un mouvement ne fait qu’aggraver la situation.

D’une part, le Kremlin ne peut pas accepter les exigences et les sanctions occidentales sans perdre la face. Peut-on rendre la Crimée à l’Ukraine, partir du Donbass, ou cesser de soutenir Assad ? Peut-on avouer à la Grande-Bretagne que l’on a empoisonné Serguey Skripal sur son territoire ? Ou effectué des cyberattaques ? Mais alors, pourquoi aurait-on créé des cybertroupes ?

Le Kremlin ne peut pas reculer. Il ne peut rien avouer. On ne peut livrer personne. On ne peut pas promettre que l’on se comportera désormais correctement. Et que donc, de plus ? Résister aux sanctions internationales est une nouvelle forme de légitimation du pouvoir russe (dans sa propre compréhension actuelle).

D’autre part, le Kremlin ne peut plus poursuivre dans sa propre logique et dire : « Nous sommes indifférents ! » Le nœud coulant des sanctions étrangle la Russie en tant que grande puissance. Mais il n’y a pas de puissance absolue sans retenue. N’importe quelle tentative d’afficher sa morgue provoque une nouvelle strangulation du garrot. Pour cette raison, le Kremlin répond ainsi, non pas par une réponse brutale à l’Occident, mais pour ne pas le provoquer à prendre de nouvelles sanctions.

Mais, ça ne marche pas très bien. En septembre, la Russie fera les plus puissantes manœuvres militaires après la chute de l’URSS ; « Vostok-2018 ». Et comment répondrons-nous encore ? Mais cela donnera à l’OTAN prétexte pour déployer de nouveaux contingents de troupes dans les pays voisins. Quel but avons-nous atteint ?

La politique étrangère en Russie a toujours été un instrument pour résoudre des problèmes intérieurs, pour consolider la société autour du pouvoir et garantir des palliatifs extérieurs. Maintenant, la politique étrangère est une tare budgétaire, elle a provoqué un espace international hostile à la Russie. En bref, la politique étrangère a commencé à agir au détriment des intérêts nationaux. Mais, il est impossible de la remettre en cause sans provoquer l’effondrement de l’édifice du pouvoir.  

À l’intérieur du pays, le pouvoir a créé un désert politique. En verrouillant le système, il a soudé le couvercle du samovar en ébullition.

La transformation des institutions en parodies provoque du haut l’illusion d’un contrôle sur la société. Mais l’absence des canaux légitimes d’expression de la volonté populaire ne laisse qu’une possibilité au peuple de dire ce qu’il pense : « Dans la rue ».

Inconsciemment, le Kremlin a fait d’Alexey Navalny un tribun populaire et il stimule sa popularité.

Et le président Poutine, par balourdise, a transformé la réforme des retraites en détonateur qui peut à tout moment faire voler en éclat son soutien populaire « la majorité poutinienne ». Et il a fait cela, sans aucune nécessité.   

Les instruments de gouvernance ont commencé à contredire les objectifs. Ainsi, d’une part, la Russie ne peut pas se passer de militarisme, qui a toujours été un change au développement économique. Et d’autre part, la Russie ne peut pas se permettre la militarisation. (Expert militaire Alexandre Golts sur le site de l’Écho de Moscou).

Il y a eu une dégradation des mécanismes de la toute-puissance. La Russie a toujours été unie, non autour d’un Intérêt national, mais autour d’une Idée. Où est cette Idée aujourd’hui ? Cependant, il ne peut y avoir de puissance sans idée puissante. Des ersatz, du genre la « Crimée est à nous ! », ne peuvent remplacer ce qui n’existe pas.

Les appareils répressifs se sont avilis. Le colonel du Ministère des Affaires intérieures Zakhartchenko, chez qui on a trouvé 9 milliards de roubles en liquide, est devenu le symbole de forces de sécurité qui ont cessé de garantir la sécurité de l’État, mais seulement capables de protéger le pouvoir et des intérêts personnels.

La Russie ne peut plus garantir également un élément fondamental de sa composante impériale, base de la structure de son État. C’est la fin du « Monde russe ». La mauvaise volonté du Kazakhstan, la Biélorussie, et d’autres alliés, de reconnaître la légitimité de l’annexion de la Crimée par la Russie est la fin de notre galaxie eurasienne.

Le plus intéressant maintenant est ce qui se passera au « point mort » avec la classe dirigeante. Les sanctions occidentales provoqueront inévitablement une scission : d’un côté, ceux qui seront obligés de rester embusqués en Russie, et de l’autre, ceux qui seront intégrés en Occident. Citons, dans le premier cas, Rottenberg et Timtchenko qui se prélasseront dans la Patrie. Par contre, Aven (Alpha-banque) avec Fridman (Alpha-Groupe) et Chouvalov, probablement, resteront « citoyens du Monde ». Nous voyons actuellement comment Ousmanov et Abramovich tentent de trouver par eux-mêmes une formule de nouvelle vie, en négociant leurs actifs en Grande-Bretagne. Observons s’ils pourront trouver un modèle de survie « ici et là ». Mais dans tous les cas, cette scission brise la verticale du pouvoir, indépendamment de celui qui la présidera.

Quand et comment sortirons-nous du « point mort » ? Cela dépendra non seulement de l’influence extérieure. Cela dépendra en premier lieu de l’apparition en Russie d’une force intérieure, qui procurera au pays une « deuxième respiration ». La rupture promeut toujours et partout une classe intellectuelle : la force la plus opposée par rapport au pouvoir en place. Mais regardons « la liste de Varfolomeev ». (Il s’agit d’une liste de personnalités compromises avec le pouvoir. Elle a été établie par le journaliste Varfolomeev.) Les personnes de cette élite sont membres du collectif de confiance du maire de Moscou Serguey Sobianine. Non, chez nous, l’intelligentsia s’est fixé une autre fonction (P.H. profiter du pouvoir). Il reste la jeunesse qui pourrait nous étonner agréablement.

L’histoire affirme que les sociétés ne peuvent rester au « point mort » longtemps. Elles font une rupture ou...

Article publié sur le site « Kasparov.ru » le 31 août 2018. La stylistique de l’auteur a été conservée. http://www.kasparov.ru/material.php?id=5B88DEBAE7A85

Liliya Chevtsova, politologue russe et docteur en sciences historiques.

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